LA GROTTE DE STAFFA
En quittant Edimbourg, c'est à travers des golfes, des rochers, des vagues écumantes, des îles presque désertes ; c'est en traversant des flots, que d'éternels nuages rembrunissent, qu'on aperçoit au fond de l'horizon l'île de Shy, l'île d'Iona et l'île de Staffa, toutes trois célèbres, Tune par sa grotte d'albâtre, l'autre par sa sépulture royale, Stalfa, enfin, par la grotte qui nous occupe.
L'île de Staffa est déserte; elle n'offre son asile qu'à des oiseaux de passage, pressés de la quitter, tant sa végétation a peu de ressources, car sur le sommet de celte île croissent comme à regret quelques brins d'avoine et une mousse solide et abondante qui naît sur la pierre saltique. Au milieu de cette espèce de désert on trouve pourtant une cabane en ruine : ce débris est là comme pour attester que les hommes ont été Tome iv. — I lvrikr 1837.
forcés d'abandonner le séjour des héros et des dieux. Staffa et sa grotte de basalte sont nés d'un volcan sousmarin, c'est une merveille enfantée par la tempête. Le poète de l'antique Ecosse, Ossian, y fixa le trône de Fingal; les noires colonnes qui ornent cet édifice lugubre semblent porter le deuil de ses héros fabuleux. Comment l'immortel romancier de la nouvelle Ecosse, comment l'auteur iVL'anoé n'a-t-il pas rendu ce palais mystérieux l'asile de quelques personnages fantastiques; comment le génie de Walter-Scolt est-il resté muet devant cette grotte mélodieuse? La nature a formé autour de ce magique séjour des colonnes graduées et majestueuses, qui s'élèvent et reçoivent les vagues de la mer, calmes ou furieuses, sans en être affaiblies, ni modifiées ; toujours immobiles, toujours imposantes, ces mille colonnes serrent dans leurs bras les eaux qui les ont engendrées, et qui leur conservent leur fraîcheur et leur brillante netteté Plus on approche de la giotte, plus la route devient difficile; on craint de voir à chaque instant la barque
étroite et légère à laquelle on a confié sa vie se briser sur ces colonnes entassées de toutes parts, qui ressemblent aux débris d'un portique en ruine. C'est ici, dit M. Ch. Panckoucke, qui a visité ce séjour poétique et nous a donné, d'après ses ingénieuses observations, un ouvrage empreint de l'esprit qui l'a dicté, intéressant autant qu'il est instructif : « C'est ici, » dit-il, que l'on peut observer dans tout son gran- » diose une mer sans fin, d'immenses lames d'eau, » des marées furibondes, des nuages lourds et épais, >• des ouragans furieux, spectacle triste, imposant, » sauvage, qui donne à l'âme une certaine énergie et » où l'on conçoit que l'imagination a pu créer et faire » apparaître les héros d'Ossian. »
On remarque dans la partie la plus reculée d'un réduit mystérieux 'une espèce de siège où le voyageur ne manque pas de s'asseoir : on nomme cet endroit le fauteuil de Fingal. Enfin, après une excursion» qui n'est pas sans danger, autour de l'île, l'entrée de la grotte apparaît aux yeux étonnés ; c'est devant ce merveilleux portique, qui semble embelli par le ciseau de l'artiste, c'est devant cette voûte élevée dans des proportions élégantes, devant ces colonnes produits d'une lave compacte, que l'on reste dans une admiration sans bornes pour la puissance créatrice qui a combiné et taillé ces ornements avec une scrupuleuse exactitude.
« Je ne puis mieux comparer cette caverne pro- » fonde, dit M. Ch. Panckoucke, qu'à une grande » église gothique, dont la nef présenterait deux ran- » gées de colonnes brisées et inégales debout aux deux » côtés de l'édifice. » Le fond de la grotte est fermé et obscur, comme le cœur d'un temple. Cet édifice est baigné, jusque dans sa profondeur, par les flots de la mer qui frappent de chaque côté les murs devant lesquels s'élèvent des colonnes prismatiques de près de 50 pieds.
Cà et là d'autres groupes moins élevés ressemblent à des jeux d'orgues d'où paraissent s'échapper des sons plaintifs, mélange bizarre des flots et des vents qui s'entre-choquent et se débattent au fond de l'abîme. Après que le voyageur a parcouru cette grotte, et qu'arrivé au terme de sa route, il n'a plus qu'à revenir sur ses pas, la mer apparaît à ses yeux comme par un effet d'optique. Ce magnifique spectacle est terminé par un horizon sans limites. Le jour, affaibli par les reliefs delà grotte, projette sa lueur incertaine sur les premiers piliers. Ce jour l'invite à revenir vers sa bienfaisante clarté : car toutes ces productions sublimes que l'homme aime à comprendre et à admirer ne donnent à son âme que des émotions vives ou profondes ; mais c'est sous le ciel seulement, au milieu d'une nature grande et sans limites, qu'il se sent heureux et libre.
Il faut, pour connaître mieux en détail l'île de Staffa et sa grotte imposante, avoir recours à l'ouvrage de M. Ch. Panckoucke, et étudier les beaux dessins dont son talent l'a enrichi.
Aglaë Comte.
FRANCE
Le nom de Landes désigne génériquement de vastes plaines désertes et incultes, qui se couvrent cependant
d'une faible végétation, et s'applique particulièrement, en France, aux deux départements qui bordent la Gironde et l'Adour.
Le dessin, la peinture et la plume de l'écrivain sont insuffisants pour retracer un espace qui étonne par son étendue : l'art ne saurait reproduire aucun de ces plans intermédiaires qui servent en quelque sorte à mesurer les distances, et l'expression la plus heureuse serait également impuissante et décolorée pour les reproduire.
Ce qui frappe le plus dans ce pays sauvage, c'est la triste uniformité du site. Des bouquets de pins plantés çà et là, des chênes rabougris incessamment broutés par les troupeaux, un sable grisâtre sur lequel la végétation fait d'infructueux efforts, des parcs ou cabans, que l'on découvre de loin en loin, l'absence des chemins, la stagnation des eaux, tout concourt à faire naître de pénibles sensations dans ces solitudes. La Heur dorée de la jauge, celles des bruyères et de diverses graminées récréent un peu la vue au milieu de cette accablante monotonie.
Nous pensons qu'on s'est trompé en considérant les Landes comme étant frappées de misère autant que de stérilité. Il est vrai qu'à n'en juger que par l'apparence, tout y offre l'image du plus absolu dénûment; cependant la mendicité, cette lèpre incurable, indestructible au sein de la civilisation, est un fléau qui ne désole pas ces arides contrées. Les Landais les plus aisés, ainsi que les plus pauvres, sont vêtus de bure grossièrement fabriquée avec la toison des brebis, et tous se, couvrent de la dépouille même de leurs troupeaux, mettant la laine en dehors ou en dedans, selon qu'il pleut ou qu'il fait froid. C'est sous cet accoutrement bizarre qu'ils viennent très-fréquemment jusqu'à Bordeaux vendre leurs denrées; mais s'ils font pitié à l'opulent habitant des villes, ils sont pleins d'indifférence pour un sort meilleur, rient sans cesse du mépris qu'ils in§pirent, et s'en dédommagent en faisant glisser de nouvelles pièces d'or dans leur gousset.
Les Landes ont été l'objet de l'attention et des recherches des économistes et des agriculteurs; mais jusqu'à présent il n'a été apporté aucun changement à leur situation : il est à craindre qu'elles ne s'améliorent pas davantage à l'avenir, et que l'aveugle routine, dont l'empire est là plus absolu qu'ailleurs, ne soit toujours l'un des premiers obstacles qu'on aura à vaincre. On doit se défier dans ces contrées des innovations purement spéculatives et qui ne reposeront pas sur l'expérience et la pratique : on peut modifier la culture que les gens du pays ont reconnue la meilleure, mais il se faudrait bien garder de la changer. C'est pour avoir trop complètement dédaigné d'anciens usages qu'on a vu échouer tous les essais. On voit encore dans les Landes la trace des dépenses extraordinaires qui ont été faites pour fertiliser un sol qui s'est constamment refusé à seconder des entreprises mal combinées. On a voulu élever des châteaux, où il ne fallait construire que des cabanes ; on a planté et aligné des allées, où il ne fallait que des semis de pins ; on a creusé à grands frais des étangs, des rivières, où il ne fallait qu'ouvrir des fossés et les entretenir. Cette dernière observation se justifie par les lagunes ou flaques qui sillonnent les Landes en tous sens, et qui forcent le Landais à toutes les précautions qu'il
prend pour garantir ses semences de l'inondation. On est contraint d'admirer son industrie, sa patience opiniâtre, et de reconnaître qu'il rend vraiment un culte à la terre en le voyant conduire les dépôtsd'eaux pluviales dans des canaux partiels aboutissant à des ruisseaux ou petites jales, et dans les temps de sécheresse, détruire ce travail inou'i par un travail entièrement contraire, et rappeler l'eau dans ses champs brûlés.
Si, comme nous l'avons dit, l'aspect général des Landes est âpre et sauvage, on rencontre parfois des hameaux où l'œil se repose agréablement. Presque partout où plusieurs familles se sont réunies, des eaux saines et transparentes murmurent sur un sable moins ingrat, que là proximité des engrais achève de rendre plus fertile; le chêne, l'ormeau, diverses espèces de peupliers d'une assez belle végétation confondent leur ombrage, et des prairies charmantes semblent y avoir été transportées par magie. Non loin de ces habitations on retrouve quelques groupes de bouleau : leur feuillage grêle, léger et mobile, leur vert cendré, le luisant de leur écorce, contrastent avec les pins et les bruyères touffues dont ils sont avoisinés : c'est comme un paysage de Salvator dans lequel un peintre moins sévère serait venu introduire cet arbre gracieux.
C'est dans ces petits villages qu'on peut juger avec quel instinct particulier et quel succès étonnant les Landais s'occupent de l'éducation des abeilles, ou plutôt les élèvent sans s'en occuper : ils n'ont besoin ni de démonstrations, ni de livres, ni d'ouvriers pour leur façonner des ruches. Ces merveilleux insectes, irrésistiblement portés au travail, s'y livrent avec ardeur sans qu'on les y excite, il suffit qu'on place des appiés (1) à une certaine distance de la maison, et près d'un ruisseau, pour qu'ils y établissent leur laboratoire ; ils trouvent là tout ce qu'ils cherchent : la liberté et le secret.
La partie des Landes la plus déserte, la plus complètement dépeuplée, se trouve derrière les dunes, sur le littoral de l'Atlantique, depuis Bayonne jusqu'au bassin d'Arcachan. Ce bassin est renommé pour la pêche. La commune de Gujan et celle de la Teste qui l'avoisine sont uniquement habitées par des marins pêcheurs. Comme ils ne vont jamais en pleine mer, la famille entière fait partie de l'équipage et s'entasse dans une longue embarcation dont la proue, excessivement élevée, sert tout à la fois à fendre la vague et à protéger les pêcheurs contre l'impétuosité des lames pendant le gros temps. On est frappé de l'aspect riant de ces communes de Gujan, de Teich, et de la Teste, dont la fertilité contraste avec les déserts arides et les sites sauvages des Landes qui les entourent et qu'il a fallu traverser pour arriver jusque-là.
Les pêcheurs jettent leurs filets vis-à-vis la chapelle après avoir adressé la prière accoutumée kNotre- Dame-d ' Arcachan ; ils suivent l'île des Oiseaux et le canal qui aboutit au Cap-Ferret. Arrivés à ce point, ils se dirigent vers le sud jusqu'au lieu dit V Ancicn- Pila; puis ils se replient et viennent terminer leur petite campagne au Moulait.
Non loin de ce rivage s'élève, au milieu d'une fo-
(i) C'rslle nom qu'on donne aux ruches; il vient sans doute à'upiaiies, désignation générique des abeilles.
rêt de pins, à travers laquelle on découvre la mer, le cippe consacré à Bremautier. Ce fut cet ingénieur habile qui, vers la fin du dernier siècle, fit d'heureux essais de semis de pins dans l'objet de fixer les dunes, espèces de montagnes de sable mobile que les vents déplacent incessamment; il parvint à éviter l'envahissement des terres qu'elles séparent de la mer, à rendre la salubrité au pays qui dévorait ses habitants, et à former un balisage pour les marins que la triste uniformité des dunes, depuis l'Adour jusqu'à la Gironde, expose à des méprises fréquentes et à des dangers imminents.
FABRIQUE