CHATEAU-GAILLARD AU PETIT- ANDELY (EURE
Après avoir, par £on courage, échappé au glaive des Musulmans., aux embûches de Jean et de Philippe, aux fers du duc d'Autriche, Richard Cœur-de- Lion était rentré dans la Normandie. Biais, en voyant tout ce que la trahison lui enlevait de l'héritage de ses pères, le lion avait frémi de rage. La ligne de l'Epte était franchie; la Seine ouvrait un large passage aux Français pour venir porter le pillage, la destruction et la mort jusque dans les murs de sa capitale. Il fallait couvrir ce qui restait de ses Etats. Sur les bords de la Seine, dans les vallons d'Andely, se dressait un énorme rocher d'environ six cents pieds de longueur sur deux cents dans sa plus grande largeur, et s'élevant de près de trois cents pieds au-dessus du niveau de la Seine. Tel fut le lieu où Richard voulut asseoir la forteresse qu'il destinait, comme l'indique si naïvement le nom qu'il lui a imposé, à braver dédaigneusement les armes des rois de Fiance. Une première fortification, de forme triangulaire, formant une enceinte de cent quarante pieds de long sur cent pieds à la base du triangle, fut destinée à servir comme d'avant-corps à la place ; la pointe de l'angle, faisant face vers l'est à une langue de terre qui eût pu être accessible, fut garnie d'une forte tour flanquée à distance de deux plus petites, destinées à défendre ses flancs. Il n'est plus possible aujourd'hui de déterminer sa hauteur ; mais elle devait être considérable, à en juger seulement par l'épaisseur de la mu-' raille, qui n'est pas moindre de dix pieds. Un escalier tournant, inscrit dans une tourelle prise en partie sur la tour elle-même, donnait accès aux étages supérieurs; on en voit encore les restes. Cette tour formait la tête de la forteresse ; aussi fut-elle construite avec un soin particulier, et joua-t-elle un rôle important dans les événements du siège sous Philippe- Auguste.
Deux autres tours, à peu près de la même force, furent placées aux angles de la base inférieure de l'enceinte.|Les murs 'des courtines, murs qui vont d'une tour à l'autre, reçurent une épaisseur au moins égale à celle des tours; ils avaient huit, dix et quatorze pieds d'épaisseur. Richard fit entourer cette première fortification d'un fossé large et profond, taillé dans le roc vif; il a, vers le fond, trente pieds de large, et cinquante si on mesure à partir du pied des murs, ceux-ci étant bâtis en retraite sur le roc. La contrescarpe, partie du fossé opposée au rempart, est perpendiculaire. La profondeur de ce fossé est encore de quarante pieds, malgré les débris qu'il contient. Le terrain de ce premier fort fut -aplani ; mais il conserva, dans la direction de l'est à l'ouest, une pente assez lapide, due à sa disposition naturelle. Il ne reste plus aucune trace des édifices qui étaient dans cette enceinte
(i) On souscrit à Paris, au bureau des traductions allemandes, rue Saint-Jacques, i<>7. Le. prix de la souscription est de 3o fr., prix des libraires. Les souscripteurs recevront une carte d'entrée valable pour tout le temps de l'exhibition du Dinolherium.
En arrière de cette première fortification, Richard en fit tracer une seconde. Un rempart de quatre-vingtdix pieds de long, portant huit pieds d'épaisseur et flanqué de deux tours, fut destiné à en protéger le front. Les flancs, déjà défendus par l'escarpement du terrain, reçurent de bonnes murailles, l'une, celle qui regarde la Seine au sud-ouest, s'appuyant à une tour de forme octogone à l'intérieur, et se prolongeant ensuite sous forme de parapet jusqu'au premier bastion ; l'autre, vers le noid-est, s'étendant en forme d'ellipse autour de la troisième enceinte ou citadelle. Il est assez probable que cette muraille du nord-est était aussi garnie d'une tour; mais on ne peut guère l'affirmer que par analogie, car celte partie de la forteresse est celle qui a le plus souffert dans les diverses démolitions qu'elle a éprouvées. Il est même presque impossible de suivre la trace de la maçonnerie. Cette seconde enceinte fut élargie vers sa base; là elle se termine en un vaste demi-cercle tracé par le fossé qui la sépare de la citadelle. Cette partie, ne pouvant être exposée à une attaque des assiégeants, ne fut point fermée par un rempart.
A l'angle sud-ouest intérieur il existait un bâtiment ayant 85 pieds de long, sur 25 de large. L'étage supérieur servait de chapelle, le rez-de-chaussée de magasin et de cellier. Quelques assises de pierres, presqu'à fleur du sol, sont tout ce qui reste de ce bâtiment, constiuit par Jean-sans-Terre en 1202. Un puits fut creusé dans le roc pour le service de la garnison; il en existait un second dans la citadelle : tous deux ont été comblés.
Telle était cette seconde fortification, qui devenait une retraite formidable après la chute de la première, et qui pouvait elle-même succomber à son tour, sans que l'assiégé fût obligé de déposer les armes.
Restait la partie la plus élevée de la roche. Richard fit creuser dans le roc vif un fossé ayant depuis 15 jusqu'à 20 pieds de large, attendu son évasement à sa partie supérieure du coté du rempart, dont la base était en talus. Une fortification, affectant la forme elliptique, mais d'une construction toute particulière et bien remarquable, couronne cette crête de la roche. Cette citadelle se compose, dans les trois quarts de son développement, de segments de tours, au nombre de dix-sept, qui ne sont séparés entre eux que par 2 pieds environ de courtine. Cette vaste muraille bosselée a de 7 à 8 pieds d'épaisseur, sans parler du terre-pîein, qui subsiste encore en grande partie; elle devait avoir 30 pieds de hauteur au moins.
Le rempart de la citadelle, dans la partie qui regarde la Seine au couchant, suit une ligne brisée, irrégulière, comme le rocher sur lequel il est assis. Ce rempart, défendu à son extrémité nord-ouest par une tour et des bastions, et dans toute sa longueur par l'escarpement de la roche, n'avait pas besoin d'être aussi fort et aussi travaillé que le reste de la citadelle. Aussi Richard ne craignit-il pas d'y pratiquer plusieurs ouvertures destinées à donner du jour à la maison d'habitation.
De cette maison on communiquait à plusieurs ouvrages extérieurs pratiqués à même le flanc de la roche, et dout la tour ronde que l'on voit à mi-côte faisait partie. Cette communication avait lieu au
moyen d'un escalier taillé dans le roc sous la maison, et qui aboutissait à un conduit souterrain, dont l'ouverture, aujourd'hui mise à nu, s'aperçoit extérieurement loisqu'on se place sur le bord de la rivière.
Plus bas, du pied de la tour, partait un mur, qui descendait jusqu'à la Seine, et qui interceptait le passage de ce côté. On remarque, dans l'alignement des débris de ce mur sur le bord de la chaussée qui passe au pied de la roche, un massif en pierre, garni d'un ciment semblable à celui qui fut employé dans la construction du château. En face de ce massif s'élevait une île extrêmement longue et étroite, qui était connue dans le pays sous le nom de Vile des trois Rois, et qui, depuis peu, a été réunie à la terre.
Je ne dois pas terminer la description de la troisième enceinte sans parler des cryptes ou galeries souterraines, dont l'entrée est placée dans le fossé de la citadelle, et qui le longeaient en suivant sa courbure sur une étendue d'environ 80 pieds. Ce sont de véritables casemates creusées dans le roc vif; leur plafond est soutenu par un double rang d'énormes piliers d'épargne, soit carrés, soit à pans, qui sont taillés avec quelque soin ; elles sont aujourd'hui bouchées presqu'à leur entrée. Au fond de cette retraite s'ouvrait, vers la gauche, deux conduits assez étroits, dont l'un semble prendre la direction du nord, l'autre celle du levant; on ignore ou ils aboutissaient.
Le donjon se compose d'une tour engagée dans le mur occidental de la citadelle, et qui, bien que de forme circulaire dans les trois quarts de son développement, se termine en angle vers le levant à sa partie extérieure. Le mur de la tour, à mesurer de cet angle, n'a pas moins de 20 pieds d'épaisseur; il en a 12 dans les autres parties, sans comprendre l'épaisseur des contreforts. Ceux-ci ressemblent à des coins de pierre appliqués contre la muraille ; car ils deviennent de plus en plus minces vers la base de la tour, disposition assez singulière. Le donjon avait deux étages, prenant jour par deux vastes fenêtres de forme ogive.
Ces immenses travaux furent pourtant terminés dans le court espace d'une année, et Richard, dans sa joie, put s'écrier : « Ecte, quàm pulchi afdia unius anni ! Qu'elle est belle, maille d'un an! » Les chroniqueurs rapportent qu'au mois de mai 1198, pendant que le roi se plaisait à contempler les progrès de la construction, une affreuse pluie de sang vint souiller les vêtements des ouvriers et porter ha terreur dans leurs âmes. Richard seul contemplait cet horrible présage avec indifférence ; rien n'eût pu le déterminer à renoncer à son beau château de la Roche, comme il se plaisait à l'appeler.
Richard ne devait pas longtemps jouir de son ouvrage : deux ans plus tard il tombait comme Achille frappé au talon de la flèche d'un soldat. Après sa mort, Philippe-Auguste voulut reconquérir la Normandie, et vint assiéger Château-Gaillard en 1203. Ce siège, mémorable par sa durée et par le courage du brave gouverneur Roger de Lascy, se prolongea huit mois. Cependant un habile plongeur étant parvenu à mettre le feu aux palissades qui unissaient l'île au Cbâteau- Gaillard, les assiégeants profilèrent du tiouble des assiégés inférieurs pour les forcer à capituler. Libres alors de diriger toutes leurs forces contre le château, ils l'enveloppèrent d'une enceinte fortifiée de tours,
et attendirent de la lamine le succès de leur entreprise. Roger de Lascy avait fait sortir, à deux reprises, toutes les bouches inutiles. La première fois, Philippe- Auguste les avaitlaissées passer sans obstacle; mais la seconde troupe fut repoussée par les assiégeants, et ces malheureux, renfermés entre leurs ennemis et la citadelle, passèrent tout l'hiver en proie à la plus horrible famine, réduits à se dévorer entre eux, après avoir mangé les chiens qui avaient été chassés en même temps. Enfin Philippe-Auguste, touché d'une tardive compassion, les recueillit dans son camp, et l'abondance des aliments fit périr presque tous ceux que la famine avait épargnés.
A la fin de février, le roi, revenu en personne au siège, fit combler l'immense fossé et battre en brèche. L'intrépidité d'un soldat, dont l'histoire a conservé le nom, Pierre de Bogis, introduisit les Français dans le corps de la place, et bientôt jusque dans le donjon. Le brave gouverneur et les deux cents hommes qui restaient de la garnison furent traités avec une générosité digne de leur courage.
En 1314, Château-Gaillard fut le théâtre d'une nouvelle tragédie. La veine Marguerite de Bourgogne, femme de Louis X, dit le Hutin, fut enfermée dans cette forteresse et étranglée avec un linceul, d'autres disent avec ses cheveux, par ordre du roi son mari. Elle avait trahi la foi conjugale; ses sœurs Blanche et Jeanne de Bourgogne étaient ses complices : mais Marguerite fut la plus cruellement punie.
Destiné à n'être pris que par la famine, le Château- Gaillard soutint encore deux sièges mémorables: l'un, de sept mois, contre les Anglais commandés par le duc d'Excester, en 1418; l'autre, de six semaines, contre les Français, en 1449. Charles VII vint luimême prendre part, pendant deux ou trois jours, aux travaux de ce siège.
Cette forteresse eut encore quelque importance dans le temps des guerres de la Ligue, et ce ne fut que sous le règne de Louis XIII que le gouvernement fit consommer sa ruine, pour empêcher l'usage que pou-
vaient en faire les troupes de partisans. C'est ainsi que la politique a fait un monceau de ruines du château de Pierrefonds et de tant d'autres, dont La masse indestructible eût fatigue lu Temps. Depuis une quarantaine d'années, le Château-Gaillard n'est pas tout à fait sans habitants. Sur le flanc de la montagne, dans la partie qui regarde la Seine, est creusée une grotte que l'on s'est obstine jusqu'à ce jour à regarder comme la chapelle du château, mais qui certainement n'a jamais eu celte destination. En faudrait-il une autre preuve que sa position hors de l'enceinte de la forteresse? D'ailleurs, elle eût été trop petite ; elle n'a que 30 pieds de long sur 16 de large. Quelques petites niches, creusées dans les parois du rocher, annonceraient assez qu'on y aurait placé des figures de saints, et cela seul avait fait donner à ce crypte la dénomination de chapelle; mais s'il eut jamais cette destination , ce ne dut être qu'accidentellement. C'est là que s'était réfugiée une femme qui à sa mort, arrivée il y a quinze ans, était plus qu'octogénaire, une femme remarquable par fa taille colossale, son insouciante patience, son caractère bizarre de physionomie, de langage et de mœurs. Cette femme était tellement, dans l'esprit des habitants, identifiée aux ruines du château, qu'on ne l'appelait que la mère Gaillard.
A sa mort, la mère Gaillard a été remplacée par un Polonais, nommé Jaworski, et par sa femme et son fils; mais le Polonais lui-même est mort, depuis un an, au magnifique hôpital de Saint-Martin, fondé au Petit -Andely par le dernier duc de Penthièvre, et dont l'église est surmontée d'une haute coupole.
L'église Saint-Sauveur du Petit-Andely est un beau monumentd' architecture gothique. On remarque surtout la bizarrerie des consoles sur lesquelles reposent les nervures de la voûte du chœur. Le clocher octogone est terminé par une flèche assez élevée. La place qui sert de promenade aux habitants du Petit-Andely est ombragée de plusieurs rangées de tilleuls et de marronniers. Ermkst Breton.
ChÊtteau-GailIard.)
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