‹ Magasin universel (volume 3)Chapitre 98 sur 242 · GEORGE WASHINGTON · texte numérisé non relu

GEORGE WASHINGTON

Nous allons tracer la vie d'un de ces hommes supérieurs qui apparaissent à de longs intervalles pour changer les empires, d'un de ces caractères dignes des plus beaux jours de l'antiquité, et dans son histoire on croit retrouver, selon l'expression de M. de Fontanes, une vie perdue des hommes illustres dont Plutarque a si bien tracé le tableau; de George Washington enfin, qui sut fuir l'autorité quand l'exercice en pouvait être arbitraire, qui ne consentit à en porter le fardeau que lorsqu'elle fut resserrée dans des bornes légitimes, qui refusa qu'elle lui fût continuée quand il vit que l'Amérique heureuse n'avait plus besoin de son dévouement, et qui fut assez heureux pour fini i ses jouis avec tranquillité, jouissant, comme les autres citoyens, du bonheur qu'un grand peuple avait reçu de lui.

George Washington naquit le 22 février 1732, à Bridge-Creeck, dans la comté de Westmoreland, en Virginie, d'une famille d'origine anglaise, établie en Amérique depuis trois générations. Son éducation fut ce qu'elle pouvait être dans un pays dénué de moyens ; toutefois, il étudia les mathématiques de manière à pouvoir exercer la profession d'arpenteur ; ayant à opérer dans un pays nouveau, sur des espaces d'une grande étendue, il acquit une pratique et un coup d'oeil dont il sut habilement tirer parti par la suite pour la défense de son pays quand il fut à la tête des armées. Washington était d'une taille élevée, sa physionomie était imposante et majestueuse, sa constitution très-robuste ; son caractère grave et réservé, son i ntelligence, son activité et la régularité de sa conduite le firent nommer, à l'âge de dix-neuf ans, un des adjudants-généraux des milices de la Virginie, avec le titre de major. Les hostilités se continuaient alors en Amérique entre l'Angleterre et la France ; les traités d'Utrecht et d'Aix-la-Chapelle avaient laissé indécises les limites des Français et des Anglais dans ces contrées ; les premiers mettaient une grande importance à créer une communication non interrompue entre la Lousiane et le Canada, et pour y parvenir ils avaient établi une longue ligne de fortifications. Washington fut chargé de porter au commandant des postes français les réclamations du gouverneur de la Virginie, et la sommation de se désister d'entreprises contraires aux traités. Parti du dernier poste anglais le 15 novembre 1753, il traversa des déserts sans être arrêté ni par les pluies, ni par les neiges, ni par le passage des torrents, se conciliant avec adresse l'affection des sauvages. Il fut obligé, pour s'acquitter de sa mission, de pousser son voyage beaucoup au delà du lieu qui lui avait été désigné, et ne revint qu'au bout de deux mois et demi. La publication de son journal donna une haute idée de sa capacité. La réponse du commandant français était négative; pour arrêter ses entreprises, le gouvernement de la Virginie décréta la levée d'un corps de trois cents hommes, dont Washington fut nommé lieutenant-colonel. Cette première campagne ne fut pas heureuse, et Washington dut signer une capitulation.

Au commencement de l'année suivante (1755), les Anglais firent passer en Amérique deux régiments de ligne pour détruire les établissements français ; le général Braddock, qui les commandait, fut surpris et tué avec la plus grande partie de ses soldats. Washington l'avait suivi en qualité d'aide de camp, et à peine guéri d'une maladie dangereuse, il n'avait rejoint l'armée que la veille du combat ; il montra dans ce désastre autant de sang-froid que de courage, et il n'échappa qu'avec peine à la poursuite des vainqueurs. Après cet événement, le gouvernement de la Virginie, abandonné à ses propres forces, ordonna la levée d'un régiment sous les ordres de Washington, qui fut nommé commandant en chef de toutes les troupes du pays ; ces troupes, qui ne s'élevèrent jamais à plus de huit cents hommes, toujours prêts à abandonner leur drapeau, furent chargées de défendre cent cinquante lieues de frontières. Alors les Français venaient d'abandonner la Virginie. Washington, après avoir ramené ses soldats, donna sa démission, et fut élu membre de l'assemblée de la Virginie. Devenu, par la mort de son frère aîné, propriétaire de vastes domaines, il se maria, se livra au soin de ses affaires, et en peu de temps il devint un des plus riches habitants de sa province.

La renonciation de la France, par le traité de 1 763, à toute possession dans l'Amérique septentrionale, semblait assurer désormais à l'Angleterre la jouissance paisible de ses colonies dans cette partie du monde ; mais la discorde ne tarda pas à éclater entre elles et la métropole. Chacune des diverses provinces avait son assemblée, qui prétendait avoir seule le droit d'imposer les taxes, tandis que le parlement d'Angleterre s'arrogeait une juridiction illimitée sur les colonies. Un acte du ministère britannique, qui établit des droits sur le thé, le verre, le papier, etc., excita une opposition générale et qui se manifesta de la manière la plus vive dans la province de Massachusset et à Boston ; les autres provinces déclarèrent que la cause de ces villes était celle de toutes les colonies, et désignèrent des députés pour former un congrès à Philadelphie. Washington, qui s'était montré opposé constamment aux prétentions de la métropole, fut un des sept membres députés par sa province à ce congrès , qui se réunit le 14 septembre 1774. Toutes les résolutions que l'on y prit furent de véritables hostilités contre l'Angleterre. Le parlement britannique déclara dès lors la province de Massachusset en état de révolte, et ordonna les mesures les plus rigoureuses contre les insurgés ; dix mille hommes furent embarqués pour l'Amérique, tandis que trente mille auraient à peine suffi pour contenir un pays aussi étendu et dans lequel le mécontentement était porté au plus haut degré. A la nouvelle des résolutions du parlement, la province de Massachusset ordonna des levées de troupes, et le combat qui s'engagea à Lexington, le 19 avril 1775, fut le commencement de la guerre. Le 10 mai, un nouveau congrès se réunit à Philadelphie ; sa première occupation fut de nommer un général en chef des troupes américaines, et l'unanimité des suffrages se réunit sur Washington.

Le général en chef se rendit aussitôt devant Boston. L'armée était forte d'environ quatorze mille hommes, mais elle manquait de poudre et de baïonnettes ; il n'y avait ni ingénieurs ni canonniers, et le plus grand

désordre y régnait. Par les soins de Washington, l'armée et les différents corps qui la composaient reçuvent une organisation moins irrégulière, et après un siège de plusieurs mois, ils s'emparèrent de Boston. Le congrès, cédant au vœu unanime du peuple, proclama l'indépendance des Etats-Unis de l'Amérique du Nord, le 4 juillet 1776, trois mois après la prise de Boston. Nous ne suivrons pas Washington dans la longue guerre qu'il soutint pour l'affranchissement de son pays ; sa réputation comme militaire est peutêtre au-dessous de ce qu'elle devrait être. On le regarde en général comme un chef prudent et circonspect, propre à une guerre défensive et méthodique, la seule que permît sa position ; mais s'il se montra habile à éviter le combat lorsqu'il ne pouvait pas se

promettre l'avantage, l'attaque de Boston , les batailles de Trenton et de Princetown, les campagnes de New- Jersey et de la Pensylvanie, feraient honneur aux plus grands capitaines. Il faut comparer l'armée américaine aux troupes qu'elle avait à combattre, considérer sa composition, le dénûment dans lequel o« la laissa si souvent, les désertions qui l'affaiblissaient sans cesse, pour se faire une idée de la tâche pénible que Washington eut à remplir, et des talents qu'il déploya pendant une guerre de huit ans.

Les préliminaires de la paix furent signés le 20 janvier 1783, et l'indépendance des Etats-Unis de l'Amérique fut reconnue ; le 25 novembre, les Anglais évacuèrent New-Yorck. Dès le 27, Washington réunit dans celte ville les officiers qui avaient servi sous ses

(Washington.)

ordres; il leur fit et reçut d'eux les adieux les plus touchants, et partit pour Annapolis, où siégeait alors le congrès. En passant à Philadelphie il remit au contrôleur des comptes l'état de l'emploi des fonds versés entre ses mains pendant le cours de la guerre ; dans cet état, chaque article était appuyé de pièces justificatives, excepté les dépenses secrètes qui, au bout de huit ans de guerre, s'élevaient à peine à 2,000 livres sterling. Le général fut reçu par le congrès dans une séance solennelle; il y remit sa commission, et se retira dans un de ses domaines sans demander aucune récompense ; celle qui lui fut décernée, et qu'il accepta avec reconnaissance, ce fut le droit de recevoir et d'envoyer ses lettres par la poste sans qu'elles fussent taxées. Bentré dans ses foyers , il se livra à l'agriculture ; les expériences que sa grande fortune lui permit de suivre avec persévérance contribuèrent beaucoup au perfectionnement

de cet art dans les Etats-Unis. Cependant, malgré la cessation de la guerre et la reconnaissance de l'indépendance de l'Amérique, J'argent y était très-rare, le commerce languissait ; le gouvernement était sans influence et sans considération. Washington fut un des premiers à signaler les causes qui s'opposaient à la prospérité de la république ; dès le mois de juin 1783, il avait adressé aux gouverneurs des divers Etats une lettre pour leur faire sentir que sans une force centrale puissante, l'union ne pouvait subsister. La nécessité d'accroître le pomoir du congrès était reconnue par tous les bons esprits , et devenait de jour en jour plus évidente. Dans cet état de choses, une convention s'assembla à Philadelphie dans le mois de mai 1787 ; elle dut reviser les articles de la confédération. Washington, qui y avait été député par la Virginie, en fut nommé président, sur la désignation de Franklin. La nouvelle constitution augmenta beau-

coup le pouvoir du congrès ; il se composa d'un sénat nommé pour six ans, d'une chambre de représentants et d'un président élu par le sénat pour quatre ans, chargé du pouvoir exécutif, chef des armées de terre et de iner, et de la direction des relations extérieures. Washington fut élu président de la république, à l'unanimité, et installé le 30 avril 1789.

La force que le nouveau gouvernement donnait à l'Union produisit bientôt d'heureux effets; l'Angleterre accrédita un ministre auprès des Etats-Unis, ce qu'elle avait négligé jusqu'alors. Washington fut réélu président en 1793. La république, tranquille au dedans, respectée au dehors, voyait sa population et ses richesses s'accroître avec une rapidité sans exemple. La tâche de Washington était remplie ; parvenu au terme de sa seconde présidence, il ne voulut pas consentir à être réélu. Au commencement de 1797, après avoir adressé à ses concitoyens ses derniers conseils, et installé son successeur, il retourna dans ses terres, et reprit avec joie les travaux de l'agriculture. Il ne jouit pas longtemps de cette existence paisible; une violente inflammation l'enleva en vingt-quatre heures, le 14 décembre 1799 ; il était dans sa soixantehuitième année, et sa forte constitution semblait lui promettre une plus longue carrière. La mort de ce grand homme fut envisagée comme une calamité publique; les habitants des Etats-Unis furent invités par le congrès à porter pendant trente jours un crêpe au bras en signe de deuil, et quelque temps après on imposa son nom à la ville fédérale, aujourd'hui le siège du gouvernement. Washington avait plus de justesse que d'éclat, et il avait plus acquis par la réflexion et l'expérience que par la lecture. Il parlait peu, mais lorsque les circonstances l'exigeaient, à une grande force de raisonnement il savait unir une éloquence entraînante, qui presque toujours ramenait les esprits à son opinion. La fermeté, la persévérance, la modération, le désintéressement, forment les traits principaux de son caractère. Les deux premières qualités, si remarquables dans la guerre de l'indépendance, ne brillèrent pas moins lorsque, revêtu de la présidence, il parvint à maintenir la neutralité, malgré l'enthousiasme du plus grand nombre de ses compatriotes pour la révolution française ; lorsqu'il refusa de donner à la Chambre des représentants communication des instructions qui avaient amené un traité avec l'Angleterre ; mais dans tout ce qui n'intéressait pas le bien de l'Etat, il cédait sans peine aux désirs du peuple. Il en donna la preuve en engageant l'association des Cincinnati à modifier les premiers statuts dans lesquels on croyait reconnaître les éléments d'une noblesse héréditaire. Exempt de toute ambition personnelle, supérieur aux susceptibilités de l'amour-propre, mettant avant tout ses devoirs et l'intérêt du pays, il marcha d'un pas ferme dans le chemin qu'il s'était tracé, malgré les murmures et les plaintes de la multitude, auxquels cependant il était loin d'être insensible. Président de la convention qui donna aux Etats-Unis une constitution conforme aux idées démocratiques de la majorité des habitants, et appropriée à un pays dont l'étendue présentera encore longtemps un vaste champ aux esprits spéculatifs ; investi le premier de la présidence instituée par cette constitution, et de la mission d'établir une autorité inconnue jusqu'alors, et dont l'usage qu'il en

ferait devait déterminer les limites ; chef du gouvernement pendant huit années, et dans des circonstances singulièrement difficiles, Washington fut également grand comme législateur, grand comme administrateur, grand comme politique. Partout, même dans la culture de ses terres, il fut supérieur aux autres, et jamais il ne se montra fier de sa supériorité. A. M.

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