LA PORTE DES CROUX
Nevers est une ancienne ville de la Gaule celtique, située sur la Loire, près de l'endroit où la Nièvre se jette dans cette rivière, et à une lieue au-dessus du confluent de la Loire et de l'Allier ; César en parle dans le septième livre de ses Commentaires, sous le nom de Noviodunum ou Nivedunam. Dès ce temps c'était une ville forte, car César, partant pour une expédition, y laissa ce qu'il avait de plus précieux en son armée, à savoir : les otages qu'il tenait des Gaulois, ses provisions de vivres, l'argent destiné à la solde des légions, le bagage de ses soldats et grand nombre de chevaux. Du reste, l'histoire de Nevers, pendant les premiers siècles de la monarchie, est trèsobscure. En 865, la ville fut érigée en capitale d'un comté, auquel elle donna le nom de Nivernais, et que Charles le Chauve joignit aux autres possessions de Robert le Fort, ce comte d'Anjou célèbre, le Macchabée de son siècle, regardé comme le chef de l'auguste race des Capets. En 1538, Nevers devint le cheflieu d'un duché-pairie. Placée dans une situation agréable, la ville est d'un aspect pittoresque, mais sa construction est peu élégante ; le genre en est vieux et triste ; la plupart des rues sont étroites, sombres et tortueuses. Au centre, est une vaste place assez régulière, sur un côté de laquelle se trouve l'ancien château des ducs de Nivernais.
Le château de Nevers paraît avoir été bâti par les princes de la maison de Clèves. En 1573, la cour de ce château fut fermée par une épaisse muraille, surmontée de deux créneaux, à laquelle on substitua une magnifique grille en fer, détruite vers la fin du siècle dernier. Il est occupé par les tribunaux, et la vaste salle où la belle princesse Marie, entourée de sa cour, déployait ses charmes dans des fêtes brillantes, est aujourd'hui le théâtre des débats des plaideurs. C'est dans ce manoir qu'un trouvère du xme siècle a placé les principales scènes de l'histoire de Gérard de Nevers et de sa mie la sage Euriant. La place ducale, qui précède le château, est due au duc Charles II de Gonzague ; elle fut bâtie en 1608, sur le modèle de la Place-Royale de Paris. Le parc du château est devenu, par acquisition, une promenade publique. Avant 1767, il ne contenait que le grand carré long, aujourd'hui planté en ormes et en tilleuls ; toute la partie haute était en vignes. A cette époque, le duc de Nivernais, Louis Jules Mancini, si galant, si spirituel, se promenant avec la gracieuse madame de Prunevaux, cette dame lui fit observer que les vignes ajoutées au parc rendraient la promenade beaucoup plus agréable; l'aimable duc donna aussitôt des ordres pour faire transformer cette partie en jardin. C'est ce qui a procuré à la ville de Nevers une des plus jolies promenades que l'on connaisse.
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L'église cathédrale date du vne siècle: elle était dédiée à saint Gervais et à saint Protais, et le fut plus tard à saint Cyr. Les vitraux du chœur sont remarquables par la richesse et la vivacité de leurs couleurs; les tapisseries de haute lice qui entourent encore le chœur, et ouest représentée l'histoire du martyre de saint Cyr, sont un don de la comtesse Marie d'Albret, qui les fit de ses mains. C'est un monument précieux pour ceux qui aiment à suivre la marche et le progrès des arts. On lisait dans le beau nécrologe des Recollets, que cette princesse ayant reçu quelques sujets de plainte du chapitre pendant qu'elle travaillait à ce long ouvrage, imagina de s'en venger en donnant aux bourreaux de saint Cyr les figures des chanoines de ce temps : « Icelle église, écrit un vieil historien, est grande, spacieuse, et d'assez belle structure; la joignant est une tour où sont logées les cloches, qui sont grosses et harmonieuses, même y en a une que monseigneur Lodovic de Gonzagues, duc de Nivernais, a fait fondre à ses dépens; elle est fort grosse, et de bon son. » Vers l'an 250, la foi chrétienne fut piêchée à Nevers; à la fin du ve siècle on y établit un évêché. Parmi ses évêques, on compte saint Jérôme, qui vivait sous les règnes de Charleinagne et de Louis le Débonnaire. Du temps de saint Jérôme, l'église de Nevers était fort pauvre, car elle avait été dépouillée de ses héritages par les guerres civiles; l'évèque n'avait alors pour tous biens temporels que le petit domaine d'Indray; et comme le dit la chronique de saint Cyr, ledit évêque saint Jérôme étant mandé par le roi pour un concile national, n'eut moyen d'y aller en plus grand équipage que monté sur un âne : « Cette pauvreté était la nourrice de sainteté, ajoute Guy Coquille, écrivain du xvie siècle, et sur ce est bien à propos l'ancien proverbe :
Au temps pnssé du siècle d'or, Crosse de bois, e'vèquc d'or; Maintenant changent les lois:
Crosse d'or, évêque de bois.
11 paraît certain que l'affranchissement de la commune de Nevers est due à Pierre de Courtenay en 1194. Ducange le dit expressément et cite la charte. Nevers serait donc une des plus anciennes villes municipales. Cependant on ne fait remonter ordinairement rétablissement de la commune de Nevers qu'au 27 juillet 1231, époque où Guy II, comte de Nevers, lui accorda une nouvelle charte, qui, concédant probablement de plus amples privilèges aux habitants, aura fait oublier l'ancienne. Cette charte de Guy II fut signée par quinze barons, comme témoins et garants; de plus, elle fut cautionnée par les archevêques de Lyon, de Sens, et les évêques de Langres, d'Autun et d'Auxerre, autorisée par une bulle du pape Innocent IV, et confirmée par le roi Jean en 1356. C'est aussi Pierre de Courtenay qui fit construire l'enceinte de la ville, dans laquelle il renferma le bourg de Saint-Etienne, les abbayes de Saint-Martin, de Notre-Dame, de Saint-Sauveur et de Saint- Victor; les murailles, très-hautes et d'une grande épaisseur, furent bâties avec beaucoup de soins et de dépenses; on n'y employa que des matériaux de choix. La Loire et la Nièvre les baignaient au sud; partout ailleurs elles étaient entourées d'un fossé-
large et profond. En plusieurs endroits, elles étaient munies au dedans de remparts de terre élevés jusqu'au marche-pied; et dans tout leur contour intérieur, on avait ménagé une rue assez large pour que les voitures pussent y circuler. Enfin, dans le courant du xve siècle, on y ajouta, de distance en distance, de grosses tours rondes, casematées et couronnées de créneaux. Ces murailles existent encore, mais plus ou moins dégradées ; la plupart des tours existent pareillement; les unes sont à demi ruinées, d'autres ont subi quelques réparations, et forment aujourd'hui des maisons assez commodes. La ville de Nevers était alors divisée en cinq quartiers, ayant chacun une porte : le quartier de la Nièvre, le quartier de la Barre, ceux de la Loire, des Croux et des Artilliers. Les portes de la Barre, de Nièvre et des Croux furent construites en même temps que la nouvelle enceinte ; celles de Saint-Nicolas et des Artilliers le fuient plus tard. C'étaient de grandes tours carrées, flanquées de deux tourelles et munies d'un boulevard en avant. La porte des Croux, la seule qui subsiste, peut donner l'idée de ce qu'étaient les autres; elle fut rebâtie en 1393.
A peu près en cette année 1393, voici ce qu'il advint dans la ville de Nevers; c'est un vieux chroniqueur qui va nous le narrer : «Environ ce temps-là, le pape Jean XXII avait interdit la ville d'Orléans, et privée de l'Université, à cause d'une sédition mue par les citoyens contre les écoliers, en laquelle un parent dudit pape avait été tué. Les habitants de Nevers recueillirent ladite Université et les suppôts d'icelle, qui pour quelque temps y demeurèrent. Mais comme le peuple de Nevers est assez mal endurant, et que entre les écoliers souvent se trouvent plusieurs malcomplexionnés, ils n'arrêtèrent guères à avoir débat, et à certain jour, plusieurs particuliers citoyens de Nevers prirent la chaire du docteur en colère, la portèrent sur le pont et la jetèrent en Loire, disant ces mots : « Que de par le diable elle retournât à Orléans dont elle était venue.» Par cette occasion, ceux d'Orléans reprirent leur Université; mais pour lequel scandale ces particuliers séditieux furent condamnées en grosses amandes singulièrement infligées sur chacun. >•
Parmi les édifices que les curieux ne manquent jamais de visiter à Nevers se trouve la maison de maître Adam Billaut, menuisier et poète, sur nommé le menuisier de Nevers ou le Virgile au rabot ; il demeurait en la rue de la Parcheminerie, proche l'église de l'Oratoire. Sans études, mais doué d'un génie naturel, maure Adam s'amusait à faire des vers; les princes de Gonzague, qui allaient de temps en temps dans leur duché, ayant lu quelques-uns de ses sonnets, huitains et dizains, récompensèrent l'auteur. Celui-ci étant venu à Paris pour un procès, adressa une ode au cardinal de Richelieu, qui lui fit une pension. Ce fut un signal ; le duc d'Orléans, frère de Louis XIII, le duc de Guise et beaucoup d'autres seigneurs lui firent aussi des pensions; mais il paraît qu'elles étaient payées très-inexactement, car on trouve dans ses œuvres plus d'une pièce où il se plaint de cette négligence. Le grand Condé et Cor neille furent du nombre de ses panégyristes. On no peut nier que les vers de maître Adam n'aient tire un grand relief du contraste de son état ; il y a d x
mauvais goût, des pointes ridicules, mais de la verve, de la noblesse dans les pensées, et quelquefois dans l'expression. Saclianson : Aussitôt, que la lumière vient redorer nos coteaux, est connue de tout le monde, et elle suffirait seule pour justifier l'enthousiasme d'une époque où la langue française était à peine formée. Deux autres artisans du même temps, qui faisaient aussi des vers, Ragueneau, pâtissier, et Réaulf, serrurier, lui adressèrent chacun un sonnet; celui du pâtissier finissait par cette pointe :
Tu souffriras pourtant que je me flalle un peu ; Avecque plus tic bruit tu travailles sans doute, . Mais pour moi je travaille avecque plus de feu.
Le monastère de Faye, que l'on voyait près de Nevers, devait sa fondation à une singulière circonstance, s'il faut en croire d'antiques légendes : « Ledit monastère, écrit un vieil historien, a été édifié et fondé par Guillaume, comte de Nevers, mu de dévotion par l'occasion qui s'ensuit. Un gentilhomme de sa maison, amateur de la chasse, se trouva surpris par la nuit dedans. les bois, dont y a grande quantité, et sont fort épais en cet endroit où est le monastère de Faye, et étant égaré de son chemin, fut contraint de loger en la cabane d'un charbonnier; comme il était mal logé et mal accommodé, il dormit mal aussi, et fut contraint de veiller partie de la nuit et deviser avec le charbonnier qui se chauffait à son fourneau de charbon. Advint env.iion la mi-huit qu'il voit en
fantôme arriver un homme à cheval ayant une femme en croupe ; et étant près de ce fourneau, tous deux descendent, et l'homme de cheval donne deux ou trois coups de dague à cette femme, puis la jette comme demi-morte en ce fourneau de charbons ardens, et se jette après. Incontinent le chevalier, la dame et le cheval disparurent; c'était une vision et fantôme. Le gentilhomme, hôte du charbonnier, épouvanté de cette vision, eut loisir de veiller le reste de la nuit, et le matin venu, il partit, et arrive auprès du comte de Nevers son maître, pour lui réciter ce qu'il avait vu. Le comte, par curiosité, voulut s'en acertener de ses yeux, et à certaine nuit qu'il se trouva audit lieu, ne faillit de voir la même vision; car le charbonnier avait dit que toutes et qualités fois qu'il avait un fourneau de charbon en feu, la même vision advenait. Ledit comte, s'enquérant de diveises parts, et selon divers récits qui lui furent faits, vint à recueillir que c'était la pénitence d'un gentilhomme, son domestique décédé, qui, aimant par fol amour une dame mariée, tua son mari pour jouir plus facilement d'elle, ainsi que le bruit était. Le comte, mu de dévotion par cette vision merveilleuse, fit bâtir, fonda et dota au même lieu l'église et monastère de Faye. » Et pendant plusieurs siècles, le peuple, dans sa foi naïve et ses pieuses croyances, venait chaque année en pèlerinage audit monastère ; il léchait quelques litanies et oraisons pour le repos de l'âme du pauvre mari qui avait été si cruellement dagué et transpercé d'outre en outre. A. Wazuï.
(La porte îles Croux à Nevers.)
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