‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 100 sur 268 · LE TYROL · texte numérisé non relu

LE TYROL

(Deuxième article. Voy. page 74, 3e année.)

(Une vue d'in-p uck.)

SOMMAIRE. — Les montagnes du Tyrol. — Division du Tyrol «n partir allemande et partie italienne. — Douceur du climat de cette dernière ; sa fertilité. — Influence des manufactures de la Lombardic et <lu pays Vénitien. — Amour de la vie indépendante chez les Tyroliens du nord et du sud. — Antipathie pour la conscription militaire et les campagnes à l'étranger. — Industries variées des Tyroliens du nord. — Maisons portatives du Vorarlberg. — Emigrations des hommes et des jeunes garçons. — Associations dans le même village. — Migrations vers les Alpes au printemps. — Piété des Tyroliens.— Légendes populaires — Inspruck.

Le Tyrol est non-seulement enfermé de tous côtés par de vastes montagnes, mais il n'est, à proprement parler, qu'une suite de montagnes entrecoupées par un TOME HT. — Février 1830.

grand nombre de vallées. Ses habitants ont été soumis, depuis des temps infinis, à une administration uniforme, et ont joui des mêmes privilèges, mais ils sont loin de former une population bien bomogène. Deux peuples, pour ainsi dire, se partagent le Tyrol : l'un habite la partie nord qui tient à l'Allemagne, l'autre la partie sud qui se fond avec l'Italie.

Les Tyroliens italiens ont les mêmes talents et la même industrie que leurs compatriotes du nord, mais ils n'ont ni la même pureté de mœurs , ni la même loyauté. Un climat plus doux, plus d'abondance, plus de richesse, et par-dessus tout le voisinage de la molle Italie, ont altéré leurs mœurs et leur caractère.

Dans une seule portion du Tyrol méridional appelée le cercle des Confins, on a calculé qu'il y avait plus de procès et d'avocats que dans tous les autres cercles du Tyrol allemand. Il semble, en un mot, que les habitants de cette dernière contrée gagnent en prospérité morale ce que les autres ont gagné en prospérité physique.

Les vallées délicieuses qu'on appelle \cVal dinon et le Faldisol, où les citronniers croissent en pleine terre, et répandent dans l'atmosphère un parfum de mollesse comme au cœur de l'Italie, énervent lésâmes et les disposent davantage au plaisir. Là aussi le voisinage des nombreuses manufactures de la Lombardie et du pays Vénitien met-en mouvement une foule de mains industrieuses, et, tandis que les habitants des sombres vallées du nord filent le chanvre et le lin, les fuseaux des Tyroliennes du midi se chargent de la soie dont la réco'te est une des richesses de leur sol.

Malgré les nuances que nous venons de signaler, les Tyroliens des deux contrées présentent à la fin les principaux traits du caractère national. Ainsi, le besoin d'une vie indépendante se retrouve dans presque tous les habitants du nord et du midi. Dans ce pays jaloux de la liberté, le souverain n'est en quelque sorte que le premier citoyen, le protecteur du peuple; les discussions du reste de l'empire autrichien avec les autres souverains ne touchent les Tyroliens qu'autant que ces discussions affectent leurs propres intérêts, et ils ne prennent les armes que quand ces intérêts sont menacés.

Pendant longtemps le Tyrol fut exempté de la plupart des charges qui pesaient sur les autres provinces de rAutriche;l'invasion française, l'incorporation duTyrol à la Bavière pendant la fin du règne de Napoléon, modifièrent un peu cet état de choses; mais aujourd'hui même les Tyroliens jouissent d'une assez grande indépendance.

C'est surtout par rapport à la conscription militaire que l'on a reconnu la difficulté de plier cette nation sous le joug que supporte le reste de l'Europe.

L'empereur Joseph^ayant voulu, en 1785, assujettir les Tyroliens à des levées régulières pour le service militaire, ils firent si bien que cet ordre fut révoqué. Les uns quittèrent leurs chaumières et vécurent, comme des sauvages, dans les lieux les plus inaccessibles; les autres commirent à dessein de légers vols pour s'exempter du service : car une de leurs lois déclare incapables de défendre la patrie ceux qui ont encouru une condamnation infamante; d'autres enfin désertèrent par bandes nombreuses. Dans un seul petit district, plus de quatre cents jeunes gens passèrent à l'étranger et ne revinrent que quand l'empereur d'Autriche eut publié une amnistie générale et eut déclaré qu'à l'avenir aucun Tyrolien ne prendrait du service contre son gré.

Depuiscetteépoque, oh a fait quelques tentatives pour assujettir tout à fait les Tyroliens à une conscription, mais elles ont été peu fructueuses. Dans les momentsde danger, on a bien fait des levées en masse, mais la plupart du temps ces levées ont fait plus de bruit qu'elles n'ont produit d'hommes, et encore les Tyroliens ne se sont- ils réellement armés que lorsque leur territoire a été envahi et leurs intérêts mis en question, comme cela eut lieu lors de leur réunion à la Bavière.

Après ces observations générales, nous allons jeter un coup d'oeil sur la partie allemande du Tyrol en particulier.

Lorsque vient l'approche de la mauvaise saison, et

le froid se fait sentir de bonne heure dans ces hantes montagnes, les Tyroliens, obligés de se renfermer dans leurs villages, où les neiges et les torrents les emprisonnent, et autour desquels la nature n'offre plus la moindre trace de reproduction, les Tyroliens, dis- je, cherchent dans d'industrieux travaux un supplément à leurs maigres ressources. Or, on aurait peine à se figurer la diversité des branches d'industrie que ces pauvres montagnards savent exploiter.

Dans la partie appelée le Vorarlberg, où sont d'immenses forêts, on construit, pour les expédier au loin, des boutiques, des maisons entières, dont les pièces, détachées et numérotées, sont transportées sur des traîneaux, dans le temps des neiges, jusqu'à Mégenz sur le Rhin, et de là sont embarquées pour aller à l'autre extrémité du lac de Constance. Ces maisons se paient dans l'AppenzelI, en Suisse, de i3oo à 1700 fr.; et pendant que les hommes se livrent à ces travaux, les femmes brodent des mousselines pour les négociants suisses ou tricotent pour la Bavière. Ailleurs elles font, en quantité considérable, des chapeaux, des corbeilles de paille, et filent le lin ou le coton avec une grande habileté.

Un spectacle assez curieux s'offre souvent au voyageur dans ce pays de montagnes. On rencontre des villages où, pendant deux mois entiers, on ne voit pas un seul homme ou un seul garçon. Ces gens émigrent alors en masse pour exercer en Suisse et en Allemagne les métiers de maçons et de charpentiers. Les enfants quittent aussi le toit paternel, dès qu'ils peuvent supporter les fatigues de la route, et trouver en Souabe un emploi de berger. Conduits par un vieillard, ils parlent munis d'une cornemuse et d'un havre-sac, avecune petite provision de mauvais pain d'avoine, et vont garder les troupeaux, pendant l'été et l'automne, pour un bien modeste pécule. Quand est venu le moment du retour, ils reviennent au toit paternel sous la conduite de leur vieux guide, et étalent avec orgueil leurs profits sur la table, autour de laquelle la famille vient fêter leur retour joyeux. Ordinairement ces profils s'élèvent à cinq ou six florins tout au plus, douze à treize francs; cela suffit à leurs besoins et à leur ambition.

Cette vie simple vaut mieux peut-être pour eux que la fréquentation des ateliers des villes; un peu moins d'argent, un peu plus de moralité, de tranquillité et de joie innocente : cette vie vaut bien la nôtre.

Dans d'autres parties du Tyrol, l'esprit de spéculation fait concevoir aux montagnards des entreprises hardies, et leur fait entreprendre de lointains voyages. Vous en rencontrerez dans le Nouveau-Monde, au fond des Indes, qui luttent d'audace et de persévérance avec les Anglais eux-mêmes ; mais c'est là le petit nombre. Au reste, riches ou pauvres, grands spéculateurs ou modestes ouvriers, les Tyroliens, quand ils reviennent de leurs lointaines migrations, partagent avec une probité irréprochable leurs gains avec les associés qui ont fait bourse commune avec eux. En général, les associations commerciales se font entre membres d'une même famille, habitants d'un même viilage; rarement l'absence des émigrants dure plus d'une année; et les négociants tyroliens aiment à revenir à la fin de la belle saison, comme les ouvriers à la tin de la mauvaise.

L'étranger qui ne connaîtrait pas ces migrations des Tyroliens aurait peine à comprendre comment les hommes, grossiers et ignorants en apparence, qu'il trouve au fond de ces vallées écartées, peuvent parler

avec beaucoup d'intelligence des usages des divers peuples, et souvent même des moindres détails de la vie des capitales les plus civilisées; c'est un plaisir pour les Tyroliens de conter leurs voyages, mais tout ce qu'ils ont vu ne les dégoûte pas du pays.

Dans le voisinage de la Suisse et du lac de Constance, c'est un spectacle intéressant que de voir les montagnards tyroliens, qui pendant l'hiver se sont concentrés dans leurs habitations de la plaine, remonter en .caravanes sur les Alpes, quand vient le printemps, Alors tout se met en mouvement; femmes, vieillards, troupeaux regagnent les pâturages élevés ou se recueillera le laitage, où se prépareront les provisions de beurre et de fromage, leurs principales richesses. Au mugissement des troupeaux se joignent les chants gais et harmonieux et les sons agrestes des flûtes des paires. Le Tyrolien ne serait pas habituellement porté à la joie, qu'il le deviendrait à l'époque de ces migrations. Quand finit l'automne, c'est mit: autre fête; on revient au foyer, on se revoit après une longue absence; le récit des aventures, le partage des profils, les cadeaux apportés de loin, les projets pour la campagne prochaine, que de sujets de curiosité et de vif intérêt! Ainsi se diversifie sans cesse la vie du Tyrolien, grâce à cette perpétuelle fluctuation qui suit le cours des saisons.

Les Tyroliens ont eu général beaucoup de piété. Ces grandes images qu'offre une nature sévère, cette vie contemplative des bergers sont éminemment favorables aux méditations religieuses, et même il se glisse quelque peu de superstition dans leurs croyances. Parmi ces bergers qui ont quelque connaissance des propriétés des plantes et du cours des astres, il en est plus d'un qui, parmi ses innocents compatriotes, passe pour sorcier. Mais ces soi ciers n'abusent pas de la haute opinion qu'ils ont, souvent sans le vouloir, donnée d'eux à tout le canton, et il est fort rare qu'on entende parler de pratiques cabalistiques et de sortilèges. Cette disposition des esprits tyroliens à la superstition se manifeste par une foule de légendes populaires relativesà des faits merveilleux, à des apparitions d'esprits qui rendent certains lieux redoutables aux montagnards. C'est ordinairement dans quelque creux de rocher bien sauvage, bien solitaire, au sommet de quelque mont environné de nuages, ou dans les profondeurs des sombres forêts que ces faits mystérieux se sont accomplis. La bonne vieille les montre de loin, en se signant, et c'est tout au plus si elle veut écouter les remontrances que lui lait à ce sujet, le curé. Il va sans dire que le clergé tyrolien cherche à détruire ces préjugés populaires.

Après cette seconde esquisse des mœurs tyroliennes, il nous reste encore à dire beaucoup de singuliers usages, beaucoup de faits intéressants qui feront mieux connaître ce peuple curieux, plus tard aussi nous aurons à rappeler les combats des Français unis aux Bavarois, dans les gorges du Tyrol ; mais il faut remettre tes récits à une autre époque, car nous craignons d'avoir fatigué l'attention de nos lecteurs. Hâtons- nous donc xle terminer ce second article par l'explication de la gravure qui l'accompagne.

Cette gravure reproduit une vue d'une des villes du Tyrol, d'Inspruck, célèbre, dans les fastes militaires de l'empire, par la découverte qu'y fit, en i8o~), le 10e régiment de ligne, des drapeaux que lui avaient jadis enlevés les ennemis. Ce trait, que la peinture et la gravure ont plus d'une fois reproduit, est bien probablement

tout ce que la masse des lecteurs français sait des chroniques d'Inspruck ; maisl'histoire decelte ville offre des souvenirs bien autrement importants que nous dirons dans un autre article.

Page 1