‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 99 sur 268 · ART DE RESTAURER LES TARLEAUX · texte numérisé non relu

ART DE RESTAURER LES TARLEAUX

(Troisième article. Voy. pag. 6 et 2 2, 3e année.)

Nous avons vu comment on détachait les peintures des toiles sur lesquelles elles étaient appliquées; lorsqu'il s'agit d'enlever un tableau de dessus un panneau, on commence toujours de la même manière, c'est-àdire qu'on se rend maître de la peinture, en collant dessus de la gaze et plusieurs doubles de papier. Ce cartonnage étant parfaitement sec, on pose le tableau à plat sur une table bien unie, et avec une scie montée de manière qu'elle ne puisse pénétrer dans toute l'épaisseur du bois, on scie le panneau par petits carrés qu'on enlève ensuite très facilement avec un ciseau. On approche ainsi très-près de la peinture sans courir le risque de l'endommager. Alors avec un petit rabot et des râpes, on réduit le bois à une si mince épaisseur, qu'en le mouillant légèrement avec une éponge, on le détache sans peine. On a mis ainsi à decouvert l'impression en détrempe appliquée sur le panneau avant de commencer le tableau, on enlève avec le grattoir cette impression, qui presque toujours est fendillée comme la faïence qui aétésur le feu. On procède ensuite au rentoilage, comme il a été dit plus haut.

Si le dommage n'a lieu que dans une partie du panneau, si le bois est d'ailleurs sain, et que l'humidité n ait attaqué la peinture qu'en quelques endroits, où elle se trouve prête à se détacher du fond, on remédie à ce mal local sans enlever le tableau. Dans ce cas, on verse sur la partie endommagée de la colle-forte chaude

qui pénètre par les fentes sous les écailles. Lorsque la colle est figée, on enlève toute Celle qui reste à la surface de la peinture, et l'on colle du papier sur cette place avec une colle de pâle très- légère. Lorsque le papier est sec, on passe dessus le fer chaud qui fond la colle, la répand uniformément sous les écailles, et les rattache d'une manière très-solide. On mêle à la colleforte environ un huitième d'huile siccative blanche, laquelle s'y combine et la rend moins accessible à l'humidité.

Lorsqu'un panneau est fendu, OU qu'il est déjeté, on y remédie en collant derrière ce qu'on appelle un paquet ; c'est un grillage en bois de sapin, dont on colle seulement les barres qui sont dans la dirt"c'i°n des fibres du bois du panneau. Les barres transvei'-' sales sont maintenues par les premières, grâce aux entailles faites dans leur épaisseur, dans lesquelles elles sont engagées. Elles ne sont point collées au panneau, car le mouvement dans le bois s'opérant toujours sur la largeur, elles ne pourraient y adhérer solidement ; elles servent seulement par leur pression à maintenir le panneau de manière qu'il ne puisse plus se déjeler.

L'enlèvement d'un tableau peint sur mur ne présente pas plus de difficultés. Bien qu'on ne puisse attaquer le mur par derrière, comme un panneau, lorsqu'on a appliqué sur la peinture un fort cartonnage, on fait dans le mur, autour du tableau, une entaille assez large pour pouvoir, avec un ciseau, détacher du mur le ciment sur lequel ordinairement le tableau est peint. Cet endroit, qui n'a pas plus de six à huit centimètres d'épaisseur, se détache facilement, et reste adhérent à la peinture.

A mesure que l'enduit se sépare du mur, on roule le tableau sur un gros cylindre pour le transporter. Il reste à enlever le ciment adhérent à la peinture; on y parvient avec un ciseau ; c'est une besogne qui exige plus de patience encore que d'adresse.

Si le tableau était peint immédiatement sur la pierre, sans aucun enduit de mortier,on parviendrait encore à l'eu détacher en s'y prenant comme unécorcheur, et en se servant d'un ciseau ayant des dents comme une scie, mais aiguisé de manière qu'il tende toujours à mordre du côté du mur.

Si le tableau que l'on rentoile devait être placédans un endroit humide, il faudrait, au lieu de colle de pâte mêlée de gélatine, employer un mordant huileux, tel à peu près que celui dont se servent les doreurs. Ce rentoilage a été exécuté avec succès sur quelques tab'eaux du Musée. On peut composer le mordant avec de l'huile de lin épaissie par une longue ebullilion; on broierait du blanc de céruse et un peu de minium trèsfin avec cette huile visqueuse, et on en appliquerait une couche bien égale sur la toile neuve et sur le tableau, soit à l'aide d'une brosse ferme, soit à l'aide du couteau dont on se sert pour l'impression des toiles cirées.

On attendrait quelque temps que cet enduit fût à demi sec ; alors on collerait le tableau en le faisant adhérer successivement depuis un bout jusqu'à l'autre.

L'enlevage et le rentoilage une fois terminés, il reste, pour compléter la restauration, à nettoyer le tableau et à repeindre les endroits détruits.

Pour la première opération, qui est très-délicate, on se sert de divers moyens qui réussissent entre les mains d'un artiste habile et expérimenté, mais qui, employés par tout autre, sont plus dangereux qu'un rasoir manié

pour la première fois par un apprenti barbier ; car ici le patient n'avertit pas à l'instant de la blessure qu'il reçoit.

On se tromperait fort si l'on croyait qu'on puisse employer sans danger les alcalis et les savons, pourvu qu'ils soient suffisamment étendus d'eau ; l'eau pure fait du tort aux tableaux, lorsqu'ils sont très-désséchés; elle peut dissoudre certaines couleurs ; elle pénètre par des lentes, augmente l'aridité de la couleur, et contribue à la détacher de son fond. Il est donc mieux de commencer par imprégner d'huile le tableau jusqu'à ce qu'il n'en absorbe plus. Les Flamands se servent pour cela d'huile de pavot. On peut également employer l'huile de noix, et même l'huile de lin, puisque cette huile, quoique beaucoup plus jaune que les deux autres, blanchit, comme elles, au contact de la lumière. Au surplus, quelle que soit l'huile dont on imbibe la vieille peinture, elle pénètre dans la couleur desséchée en se résinifiant, elle recolle la partie prêle à tomber (i).

Après cette opération, on peut, avec les précautions convenables, nettoyer le tableau avec des dissolutions alcalines. J'ai vu même employer avec succès le savon noir, qui, comme on le sait, est très-corrosif; mais on l'avait mêlé avec une telle quantité d'huile, qu'il ne pouvait plus avoir d'action sur la peinture. On le laissait même pendant plusieurs jours sur le tableau, sans qu'il produisît d'autre effet que de ramollir la crasse et le vieux vernis. Lavant ensuite le tableau avec une éponge, il se trouvait en grande partie nettoyé. Toutefois un pareil procédé est dangereux en ce qu'on opère en aveugle.

Si le tableau est recouvert d'un vieux vernis, le savon ou la dissolution alcaline l'enlèveront en partie, parce que ces résines, surtout lorsqu'elles sont devenues rances, sont très-facilement saponifiées.

(I) On emploierait avec succès l'huile épaissie à l'air, délayée dans de l'essence de térébenthine.

Lorsque la crasse qui se trouve dans les cavités formées par le tissu de la toile, ou les inégalités delà surface de la peinture, n'est pas enlevée, il ne faut pas s'obstiner à frotter avec labrosse ou l'éponge .on s'exposerait à effleurer les parties saillantes de la couleur, avant d'atteindre cette crasse; il faut alors recourir à l'emploi du grattoir, etil est inutile d'avertir queles plus grandes précautions sont indispensables en usant d'un pareil moyen; dans beaucoup de cas, un cure-deut peut tenir lieu de grattoir; dans d'autres, il faut un tranchant bien acéré.

On a vu, au commencement de cet article, qu'on peut enlever le vernis avec un mélange d'alcool, d'essence de térébenthine et d'huile; on peut employer le même moyen pour nettoyer : au surplus, l'état dans lequel se trouve le tableau doit déterminer le choix des procédés. Par exemple, s'il a été vernis avec du blanc cPœuf, il est évident qu'on ne pourra enlever ce vernis qu'avec de l'eau; si au contraire on a employé un vernis huileux, tel (pie nos* vernis au copal, il faudra le ramollir en le frottant pendant plusieurs jours avec de l'essence de térébenthine et de l'huile, puis avec de l'alcool, tenant un peu de potasse en dissolution ; et quand ce vernis sera suffisamment ramolli, on l'enlèvera avec un grattoir.

Lorsque le nettoyage est terminé, il reste à fermer toutes les plaies qui sont découvertes. S'il y a des trous, on les bouche avec un mastic composé de colle et de blanc de craie, semblable à l'apprêt des doreurs, et l'on égalise bien ce mastic, de manière qu'il soit au niveau de la surface du tableau. Si le grain de la toile est apparent, ou produit un effet semblable en appli quant sur le mastic encore mou un morceau de toile d'un menu grain, et pressant dessus pour former l'empreinte du tissu.

Les trous étant bouchés, il ne reste plus qu'à repeindre sur le mastic.

(Entrée de Mgr. de Lorraine- — l,c planche du Carrousel de Callot.)

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