‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 114 sur 268 · COUTUMES DE LA BRETAGNE.— LUTTES · texte numérisé non relu

COUTUMES DE LA BRETAGNE.— LUTTES

Tous les ans, des luttes se célèbrent en Cornouailles à l'e'poque de certains pardons. On annonce alors dans les communes des environs que tel jour et dans tel endroit des luttes auront lieu. * Que ceux qui entendent écoutent cette annonce, » dit le crieur chargé de faire connaître le programme de la fête, « et qu'ils la redisent aux sourds. Tous les lutteurs sont appelés. L'arbre portera, ses fruits comme le pommier ses pommes. Faites passer dans vos manches l'eau des bonnes fontaines. »

Au jour convenu, on voit donc arriver la foule dans le village qui a été désigné. Les sons du bigniou, le bruit des danses, le chant des buveurs, annoncent de loin la fête. Une aire neuve ou le cimetière servent habituellement d'arène pour le combat. La foule se presse dans l'endroit convenu avec de grands cris. On reconnaît les lutteurs à leur costume particulier. Us sont simplement vêtus d'un pantalon et d'une chemise de grosse toile qui leur serrent le corps de manière à ne laisser aucune prise. Leurs longs cheveux sont liés sur le sommet de leurs têtes par une torsade de paille. Us s'avancent, entourés de leurs partisans et de leurs familles. Ils se mesurent d'avance, fièrement, d'un regard sauvage, et leurs noms volent dans la foule attentive. Bientôt un roulement de tambour se fait entendre ; c'est le signal. Les vieillards se réunissent pour choisir les juges du camp. Ces fonctions sont confiées à des lutteurs célèbres, imbus de bonnes traditions, mais que l'âge ou les infirmités éloignent de l'arène. Une fois les juges choisis, l'arbre pyramidal, chargé des gages du combat, est porté comme un drapeau jusqu'au lieu de la lutte. La foule afflue, et quatre huissiers nommés par les juges sont chargés de la maintenir. Trois d'entre t'u* sont armés de fouets ) le quatrième d'une poêle à

frire, qu'il porte majestueusement, au grand amusement de l'assemblée. Au signal donné par les juges du camp, un grand cri de lie ! lie ! ( place ! place ! ) se fait entendre. Aussitôt les trois fouets se déploient, et font reculer les spectateurs, afin de laisser un espace suffisant aux combattants. L'homme à la poêle à frire régularise les contours du cercle qui se forme, en menaçant de son noir instrument quiconque s'avance, et le frottant avec impartialité contre tous les genoux mal alignés. Enfin, lorsque l'arène est libre et que chacun a trouvé sa place, un lutteur entre en lice ; il prend un des prix, qu'il enlève à bout de bras si c'est un mouton ou un veau, qu'il charge sur ses épaules si c'est une génisse; puis il se met à faire le tour du cercle en cherchant un antagoniste. S'il achève trois fois ce tour sans que son défi muet ait été accepté, le prix lui appartient ; mais s'il se trouve un adversaire qui veuille le lui disputer, il lui crie: Chom sahue .'(reste debout! ) C'est lui annoncer que le gant est relevé, et que le combat va commencer.

Le nouveau lutteur s'avance alors dans l'arène; il touche à l'épaule de son adversaire, lui frappe trois fois dans la main, et fait trois signes de croix j puis se tournant vers lui :

« N'emploies - tu ni sortilège, ni magie ? lui dcmande-t-il.

— Je n'emploie ni sortilège ni magie.

— Es-tu sans haine contre moi ?

— Je suis sans haine contre toi.

— Allons alors!

— Allons !

— Je suis de Saint- Cadou.

— Moi, je suis de Fouesnant. »

Après avoir prononcé ces mots, ils se déchaussent, se frottent les mains de poussière, afin de les avoir plus âpres et moins glissantes; s'approchent l'un' de l'autre, se saisissent lentement, en formant de leurs bras une écharpe qui passe de l'épaule droite à l'aisselle opposée de leur adversaire ; puis se plient sur leurs reins, poussent un léger cri, et la lutte commence. Nous nédonnerons pas ici une description de ces combats longs et parfois dangereux, dans lesquels l'adresse est opposée à l'adresse, la,force à la force, la ruse à la ruse. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que parmi les bons coups qu'enseigne l'art de la lutte, il en est surtout trois qui jouissent d'une grande célébrité et sont réputés les meilleurs. Ce sont les toll-scarge, les cliquet-roon, et les peeg-gourn. Le toll-scarge est un coup par lequel, après avoir enlevé son adversaire sur une seule jambe, le lutteur lui balaie l'autre jambe d'un coup de pied. Le cliquet-roon ou tourniquet complet, est le coup dans lequel le lutteur, restant immobile, fait tourner autour de lui son adversaire, et le jette à terre par la rapidité de ce mouvement rotatoirê. Le peeg-gourn est le crocen-jambe perfectionné.

Les Bas-Bretons ont mêlé leurs croyances superstitieuses à l'usage des luttes, comme à toutes les circonstances de leur vie. Us ont beaucoup de foi dans certaines herbes magiques, qu'il faut cueillir le premier samedi du mois, à minuit, dans certains carrefours hantés. C'est ce qu'ils appellent le louzou. Us pensent que ceux qui sont munis de ce talisman doivent être invincibles dans la lutte; mais c'est, disent-ils, au risque de la damnation de leur â.me? car le louzouçsl toujours un présent du démon.

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