LES CIRCASSIENS
Deuxième article. (Voy». pag. 175.)
L'institution de la famille présente chez ce peuple un caractère qui contraste fort avec les mœurs européennes. Un homme de bonne compagnie ne doit jamais se montrer avec sa femme, il n'y a que les vieillards du peuple commun qui cohabitent avec leurs épouses. Un prince s'indigne si l'on s'informe de la santé de sa femme et de ses enfants; il ne répond pas et tourne le dos avec mépris. Il est également dans les usages de la haute noblesseque le père ne revoie jamais^son fils avant l'âge où celui-ci doit se marier, ce qui produit une froideur extrême entre les parents les plus proches.
Les fils des nobles restent dans la maison paternelle jusqu'à l'âge de trois à quatre ans. Le gouverneur, nommé par les parents, s'empare alors de l'enfant pour ne plus le quitter. Il lui choisit son épouse, et ne reçoit d'autres récompenses que celles que lui accoide son élève lorsqu'il est arrivé à l'âge où il lui est permis de disposer de sa fortune. Quand le traité de mariage est conclu avec les parents de la fiancée, l'amant arrive avec un ami pour enlever sa future. 11 la place en croupe sur son cheval, et se sauve avec elle aussi vite que possible. Le soin d'installer la jeune fille dans ses nouveaux appartements est réservé à l'ami du fiancé, qui lui-même se cache en attendant dans une forêt voisine. Il arrive ensuite au milieu de la nuit, se dérobant aux regards des curieux, et se glisse dans les appartements de sa bien-aimée. Alors, selon l'usage, le jeune homme ouvre avec son poignard le corsage de la fiancée; et, cette cérémonie nuptiale accomplie, le mariage est considéré comme consommé. Néanmoins le nouveau marié a le droit de répudier sa femme s'il s'aperçoit que sa conduite n'a pas été exempte de reproche. Dans ce cas, le mari la fait monter à cheval, et la renvoie ainsi à ses parents, qui la vendent comme esclave, si toutefois elle ne tombe pas victime de leur premier mouvement de honte et de colère.
Il faut ajouter à ces traits de dureté du caractère national des Circassiens, quelques autres particularités qui ne parlent pas moins en leur défaveur. Ainsi, comme chez les anciens Spartiates, c'est pour un Tcherkesse un titre à l'estime de ses concitoyens que de passer pour un voleur adroit ; le plus sanglant reproche qu'une jeune fille puisse faire à un jeune homme, c'est de lui dire qu'il n'a jamais su dérober une vache.
Autrefois les Tcherkesses, comme tous les peuples barbares, buvaient de l'eau-de-vie avec excès, fumaient du tabac, en prenaient en poudre, mangeaient de la viande de porc et surtout de sanglier. Depuis la propagation de la religion turque, la plupart d'entre eux s'abstiennent de toutes ces habitudes. En général (tel est au moins l'avis des géographes), les mœurs des Circassiens se sont adoucies dans le dernier siècle, sans que l'énergie de leur courage et de leur bravoure en ait souffert. L'hospitalité, celte belle vertu des Orientaux, est religieusement observée; les serments ne sont jamais violés. Quoiqu'il soit permis de soustraire le bien d'autrui,on n'en respecte pas moins la propriété des parents, des voisins, des amis et des personnes qui sont placées sous la sauve-garde do l'hospitalité.
Les missionnaires de l'islamisme, qui, depuis 1774?
MAGASIJN UNIVERSEL/
traversent le pays dans'différentes directions, ont réussi à maintenir le peuple dans la foi raahométane, et à le détourner de l'alliance russe.
Les tentatives de cette dernière puissance pour réduire les Circassiens à l'état de peuple tributaire, ont soulevé son indignation, ont opéré un rapprochement entre ses éléments épars, ont fait enfin sentir aux classes supérieures la nécessité de faire des concessions aux classes inférieures, et d'introduire des réformes gouvernementales et sociales. Ce mouvement vers la civilisation, commencé par l'intermédiaire des prêtres musulmans, favorisé indirectement par les tentatives d'envahissement de la Russie, pourrait recevoir un caractère plus décisif, si l'ouest de l'Europe voulait prendre le moindre intérêt, fournir le moindre secours à un peuple naturellement bon et vaillant, dont le plus grand défaut semble être l'ignorance.
Tous les géographes s'accordent à dire que la race circassienne est une des plus belles de la terre, que ses dispositions physiques, ses ressources intellectuelles, quelque fausse que soit leur direction actuelle, pourraient l'amener ù un meilleur avenir. Le contact avec la civilisation européenne agirait avec d'autant plus de succès sur celte nation, que la vivacité de son tempérament la rend susceptible de transformations rapides, et que les 'circonstances politiques la poussent impérieusement vers l'unité et la réforme.