DE L'AGRICULTURE EN FRANGE AU MOYEN AGE
Lorsqu'à la voix forte de Pierre l'Hermite, lorsqu'à la voix entraînante de saint Bernard'et de ses nombreux disciples qui prêchèrent les croisades, les populations entières coururent en foule sous l'étendard de la croix, pour reconquérir les lieux saints ; lorsque, suivant l'expression si vive de la princesse Anne de Comnène, l'Europe arrachée de ses fondements se précipitait de tout son poids sur l'Asie : la terre fut abandonnée à elle-même, et ne semblait fournir qu'à regret quelques rares aliments. Les veuves dont les maris vivaient, les vieillards, les infirmes restèrent seuls pour se livrer à la culture. Avec de pareils agents l'agriculture ne put que rétrograder et présenter le spectacle de désolation
qu'offre toujours la terre dès que ses véritables soutiens lui manquent (1).
L'abandon presque absolu des terres, le défaut de cultivateurs, forcèrent les seigneurs à concéder à leurs vassaux de grandes portions du sol. Des cens furent réglés à divers titres suivant le caractère des contractants, et plus encore suivant les coutumes locales. Une cause assez remarquable vint augmenter le nombre des
(1) Nous rappellerons ici un fait que l'historien de saint Louis nous a conservé. Les vaisseaux de l'expédition de, saint Louis furent tous construits en chêne, et il ajoute : «Il sciait impossible de le fai(J aujourd'hui, » Que serait-ce
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habitants : les abbayes attirèrent en France une foule d'étrangers, leur accordèrent des métairies moyennant des droits modérés; la douceur du climat, l'attrait de la possession fixèrent les nouveaux habitants ; ils remplacèrent les anciens colons occupés loin des regards de la patrie à remplir l'Orient du bruit de leurs exploits, et à justifier à force de gloire leur pieuse et aventureuse entreprise.
Les croisades ne furent pas sans influence pour l'agriculture. L'Asie est le grand bercail du genre humain, lé grand jardin de la nature, les hommes et les plantes y croissent avec une fécondité inconcevable. Tout y vient dans un plus haut degré de perfection. En Europe, plantes et animaux sont moins parfaits qu'en Asie; c'est en Asie que la création a commencé, les êtres y ont conservé leurs premiers types. Les croisés apportèrent des graines de l'Orient, firent connaître la greffe qu'on avait depuis longtemps négligée, indiquèrent les soins à donner pour obtenir des améliorations, tant pour la beauté que pour la sa\eur des fruits.
Si l'absent e des cultivateurs amena momentanément une sorte de dépopulation, comme les armées se formèrent surtout d'hommes turbulents, les dévastateurs diminuèrent, et le départ de ces hommes laissa le calme dans les champs : ce fut ce calme et les nouveaux avantages de l'agriculture qui y conduisirent de nouveaux colons. Dès qu'ils furent partis, dit un historien contemporain, en parlant des croisés, la terre se lu!.
La coïncidence de l'événement des croisades et de l'époque récente de l'affranchissement des communes, amena l'abolition de la servitude féodale; d'après la maxime, le lieu fait libre, le paysan maltraité se retirait dans les villes et y était en sûreté.
On voit une foule de jugements terminés par ces mots, en faveur des colons attachés à la glèbe : la loi urbaine casse la loi champêtre. Ainsi, il est aisé d'expliquer comment l'agriculture reçut des améliorations notables pendant le temps des croisades. En outre, les mutations de biens furent très-actives; cette fièvre de rentes et d'achats dura pendant plus de deux cents ans; ce Fut en i34o que Robert de Normandie engagea son duché, et comme il ne put pas rendre les sommes qu'il avait reçues, il fut obligé d'en aliéner de grands lambeaux.
A partir de la conquête des Gaules par les Francs, nous voyons les membres du clergé, les moines surtout, partager leur vie entre le travail des mains et les exercices pieux. Ces mains qui bénissent les fruits de la terre entreprirent de joindre leurs efforts à ceux des cultivateurs, et la France leur dut d'avoir conservé avec un égal soin, et les lettres et les méthodes de culture. lis empêchèrent ainsi que les champs, abandonnés à eux-mêmes, ne fussent voués à une éternelle stérilité.
La plume et la bêche, la charrue et l'encensoir fuient dans leurs mains des éléments de prospérité, soit qu'ils travaillassent, soit qu'ils bénissent. Un historien moderne a dit : Les assemblées du clergé régulier étaient, ou des arsenaux de théologie, ou des comices agricoles.
La raison sourit dédaigneusement aujourd'hui aux déclamations du xvmc siècle contre les ordres religieux et leur esprit de fanatisme. Partout leur présence a tout vivifié, en Belgique et dans toute la France. Ils furent aux xue et xnic siècles les seuls agriculteurs;
ils se mêlaient aux paysans, éclairaient et partageaient leurs travaux. Baudermont nous apprend que les terres environnant Gand furent cultivées par les religieux. Ce fut vers ce temps que les abbayes furent fondées : elles civilisèrent le pays, améliorèrent les champs et les mœurs par le travail et par l'exemple plus forts que la prédication. Les réguliers ont, dès l'an 800, dans la Campine, terre sablonneuse et infertile, métamorphosé le territoire : il leur a fallu mille années de soins continus pour obtenir un succès tel, qu'aujourd'hui ce terrain offre les meilleures méthodes de culture. On cite dans toute la Belgique, comme culture modèle, celle qu'ils ont introduite et transmise.
Quand la Neustrie était encore couverte de forêts impraticables, les premiers travaux entrepris pour s'opposer aux ravages de la Seine furent ceux des moines de Jumiéges : ils eurent un plein succès, et des digues continrent les eaux dévastatrices de la Seine. Les Prémontrés labouraient les terres de la Pologne et la forêt de Coucy.
En Angleterre encore, ce furent les moines de Glatson, de Bury, de Thor/iey, de Crowland, qui pendant près de quatre vingts ans, aux viie et vme siècles, construisirent des digues, préparèrent des défrichements, et cultivèrent les terrains qu'ils avaient conquis et défendus contre de nouvelles submersions. Ils furent les créateurs de la méthode à'Embankement. L'histoire qui, pour ces six cents ans de barbarie et de désolation, n'a que des tableaux fâcheux à offrir, nous présente partout les moines comme intervenant pour le bonheur des populations. Sans eux l'Europe eût perdu les traditions des bonnes méthodes de culture, et les terres délaissées n'eussent présenté que le désolant spectacle d'une misère commune.
Les disciples de saint Benoît qui cultivaient Molesme et Colau;ceux de saint Beraiard, les Carmes, les Auguslins, qui, pour vaquer avec moins de distractions à l'œuvre de leur salut, s'étaient réfugiés dans le désert, pleins de l'esprit de leur institut, partagèrent leur temps entre la prière qui fait violence au ciel, et le travail qui soumet la terre, qui la force de produire pour l'homme tout ce qui est nécessaire à ses besoins.
L'administration si bienveillante de Sugcr, la force de ses exhortations envers les siens, qui comme lui devinrent les soutiens et les pères du colon, les lois de l'époque, tout prouve combien les religieux rendirent de services, tantôt eu prodiguant à la culture ces richesses qu'ils n'accumulaient que pour les répandre; tantôt en faisant fructifier les champs que la piété leur avait accordés ; tantôt en opposant aux chevaleresques ambitions le crédit de leur immobile puissance, en se montrant enfin partout protecteurs du pauvre, et pour les riches étant une barrière contre laquelle venaient se heurter et se briser leurs tyranuiques efforts. Suger continua à favoriser l'affranchissement des communes dont le bienfait était dû à Louis le Gros; ce fut une ère nouvelle pour l'agriculture. Cette mesure délivra les villes, puis les villages ; ensuite les bourgeois furent tranquilles dans leurs possessions. Les paysans purent jouir du fruit de leurs travaux; la population s'accrut, un bien-être universel atteignit toutes les classes de la société ; mais aucune d'elles n'en profita autant que celle des laboureurs.
Nous devons à saiut Louis les établissements qui placèrent les prolétaires, les artisans, les hommes du
peuple sons le patronage des corporations. Louis IX allégea les impôts : en rendant lui- même la justice, en veillant aux intérêts des classes inférieures, à ceux surtout des cultivateurs, il mérita la reconnaissance de la France. Ce prince, si timide dans son intérieur, si grand quand il fallait être juste, qui mettait l'amour de ses peuples au nombre de ses devoirs, fit fleurir l'agriculture.
L'absence des couvents fait aujourd'hui mieux comprendre leur importance, et pour ne parler que de l'agricullure, les soins avec lesquels leurs biens étaient gouvernés, le maintien des familles dans la possession de baux à bas prix, pendant de longues années, tous les fruits de la terre rendus à la terre, ces améliorations de bâtiments, ces défrichements nouveaux, sont dans beaucoup de campagnes une source de regrets.
L'horticulture commença à être un art dès que les moines y donnèrent leurs soins. On sait tout ce que la pomologie doit aux Chartreux, dont l'enclos de Paris offrait à l'Europe le modèle des vergers les mieux cultivés (i). Nous avons vu dans notre jeunesse plusieurs chartreuses et les terres qui les environnaient: elles ont disparu, et aujourd'hui des déserts qu'elles animaieut ont repris leur destination première.
La culture de l'orseille, celle du safran, de l'indigo, de la gaude et du pastel, fut d'abord entreprise par les moines. C'est un moine qui, au vie siècle, dans le bambou qui lui sert de canne, apporte la graine des versa soie. Les moineà et les missionnaires ont inlroduit une foule de végétaux dans l'horticulture, et la nécessité de l'abstinence en fut peut-être la cause. Mais de toutes les plantes, la plus utile qu'ils aient conquise au profit de l'Europe, ce fut la canne à sucre. Elle fut d'abord amenée par eux de Syrie en Sicile, elle s'y est maintenue jusqu'à ce qu'importée aux coloniesd' Amérique, elle ait remplisadestineecommerciale.il est donc bien prouvé que du ve au xme siècle, la présence d'un monastère ou d'un asile sacré était un bienfait qui rayonnait autour du manoir principal.
Les constitutions des divers ordres, surtout de ceux de saint Benoît, saint Augustin, saint Bernard, imposent aux cénobites l'obligation du travail des mains, celle de cultiver les terres, surtout celles en friche. Une circulaire de l'abbé de Clairvaux porte le conseil aux divers couvents de son obédience, de faire avec les seigneurs, avec les propriétaires de terrains vagues, de landes et terres en friche, un échange contre des terres cultivées, considérant moins, dit la charte, le profit et le prix, que le bien de la cultivation, et la salubrité de la contrée.
Je ne sais où j'ai puisé ce document que je retrouve dans mes notes de 1809. En Lombardie, les moines de Saint- Hierosme créèrent les premiers les méthodes d'irrigation qu'on pratique encore aujourd'hui dans toute la Lombardie. Ils auraient fait plus ; mais on s'op posa à ce qu'ils détournassent des ri v ières pour arroser les terrains.
(t) Nous n'avons su donner en France aucune forme établie, aucune durée à nos établissements depuis 1789. L'enclos des Chartreux a reçu plusieurs destinations : celle de pépinière , puis de jardin conservateur de tous les cépages de vignes de France. On vient tout récemment d'y placer un jardin botanique d'instruction médicale. Si on avait consacré en améliorations annuelles la moitié des sommes prodiguées à ces changements, sa prospérité eût été le fruit d'une mesure que commandaient et l'économie et la sagesse.
J'écris au sommet du Jura : j'interroge leurs rocs noirs : je vais ça et là m 'enquêtant partout du passé. Je voudrais faire parler les monuments. Je demande aux collines de rappeler à mon souvenir les faits antiques. J'interroge; elles me répondent :
« Depuis le xc siècle jusqu'au xme, nos montagnes » n'ont eu pour habitants que les bêtes féroces que » recelaient nos forêts inhabitables. La partie haute du » Jura fut défrichée alors par des colons envoyés par » des abbayes. Les religieux dirigeaieat les efforts, les » travaux des cultivateurs. Les chartes, notamment celle »de 112G, prouvent que l'esclavage y était inconnu, » Les montagnes, en effet, ne furent peuplées qu'après » l'établissement de la féodalité. Tous les habitants du » Jura sont donc les descendants des colons envoyés » par les divers monastères pour les habiter et les cul- » tiver. Le prieuré de Saint-Pont, dont l'église porte le » milliaire de 1000, les abbayes de Saint-Romain, » Mouthier, dans le diocèse de Lausanne, fondée par » l'abbaye d'Agaume (charte de Frédéric Ie', de l'an » 1186); l'abbaye de Sainte-Marie (charte de 1199), » donnée par le chapitre de Besançon, approuvée en » îaoo par l'archevêque, et confirmée par le pape en » 1202; l'abbaye de Mont-Bessont, fondée par les » seigneurs de Joux; celles d'Oyan et Saint-Claude ont » le plus contribué à faire défricher les hautes mon- » tagnes du Jura, La fondation de la commune de » Mouthé, composée de neuf villages dans le pays » qu'on appelait Noirmont, est due à cette abbaye. »
Nous n'aurions donc, depuis io5o jusqu'en i5oo environ, pour placer l'agriculture en regard de l'histoire, qu'à faire ressortir les bienfaits de la conservation des bonnes méthodes de culture, et à prouver qu'elles sont en partie dues au clergé régulier. Nous aurions occasion de parler de la fête des Rogations; cette fête où la prière tremblante s'efforce de détourner des champs les terribles fléaux qui, à cette époque de l'année, menacent les récoltes. Ce fut dans le xie siècle qu'elle fut instituée ; mais ce sera quand nous examinerons l'influence de la religion sur l'agriculture que nous ferons connaître tout ce que cette institution religieuse a de touchant et de moral.
Ainsi, tandis que la fureur des armes, l'esprit chevaleresque plus irréfléchi qu'éclairé par la piété, emportait les hommes d'armes dans l'Orient, c'est aux moines seuls qui prirentsoin de cultiver par eux-mêmes, ou quand ils ne le pouvaient pas, de guider les femmes et les vieillards que les croisés avaient dédaigné d'emmener, que nous devons de n'avoir pas vu l'Europe réduite à une stérilité complète.
(Extrait de Y Essai sur l'agriculture, par M.Berthevin.)