‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 117 sur 268 · MOEURS TURQUES · texte numérisé non relu

MOEURS TURQUES

Les Turcs ont la plus grande répugnance^à tuer les buffles, et ils ne mangent de leur chair que dans une seule occasion: lorsque la grossesse d'une femme dure plus de neuf mois, la sage-femme prend un morceau de la chair d'un jeune buffle; après l'avoir fait bouillir dans du lait, elle le donne à la patiente, qui, dit-on, ne manque jamais d'être délivrée quelques jours après. Les Turcs mettent un soin particulier à orner cet .mimal grossier et informe. Le poil du buffle est noir, à

l'exception d'une touffe blanche qui se trouve placée entre les deux cornes ; on lui teint cette touffe de diverses couleurs, mais le plus souvent en brun-rouge, avec de la poudre de klienna, dont les Turcs se teignent eux-mêmes les ongles; en outre, ils lui passent autour des cornes ou du cou un collier de grains blancs, appelés bonchûk, non-seulement pour lui servir d'ornement, mais encore pour le préserver du mauvais œil.

Les Turcs attachent une vertu particulière au bleu, parce qu'ils pensent que cette couleur détruit les effets du sortilège : cette idée a été partagée par les nations de tous les âges, les Romains, les Grecs, les Juifs et les anciens Chrétiens. Les Turcs paraissent en être frappés plus que tout autre peuple. Nous rencontrâmes, dit un voyageur, un homme qui portait une gourde pendue au cou et un bâton à la main : c'était le messager de la poste. La gourde était pour faire provision d'eau avant de s'engager dans les plaines où il n'y en avait point, et le bâton pour porter un chapelet de graines bleues qui y étaient attachées afin de préserver de tous maux ceux dont il portait la correspondance. Ainsi, les lettres, ceux qui les avaient écrites et ceux à qui elles étaient adressées se trouvaient sous la protection de cette amulette. Dans toutes les boutiques on vend de petites boîtes de graines bleues qui ont la forme de mains; on en achète pour les enfants, et on les leur attache autour de la tête. Les Turcs entourent de leurs soins et de leur sollicitude jusqu'aux choses inanimées : ils couvrent les mâts, la poupe et la proue de leurs navires de guirlandes d'a-

mulettes et ils attachent au-devant de leurs maisons des talismans de diverses formes, pour attirer le premier regard du mauvais œil, et détruire ainsi sa malignité. Cette superstition est aussi commune parmi les Rayas; les Grecs, les Arméniens et les Juifs attribuent la mort de leurs enfants aux mêmes causes, et se servent du même préservatif.

Le pouvoir de l'imagination sur ceux qui se croient ensorcelés, produit quelquefois des effets extraordinaires : un des plus fréquents se fait sentir le jour de leurs noces. La fille de Mustapha, très-jolie personne de dix-huit ans, avait été mariée à un jeune janissaire de vingt-cinq ans, attaché au consulat anglais. Le jour de ses noces il fut persuadé qu'il était sous l'influence d'un sortilège, et il resta clans cette conviction. Quatre jours après, la vieille femme qui, dans les familles turques, fait le mariage et sert d'agent confidentiel, vint trouver Mustapha, lui déclara ce qui était arrivé, et lui dit qu'il fallait que le mari de sa fille fût désenchanté. En conséquence, on donna trente piastres à un célèbre derviche, qui prit les habits de noces des jeunes mariés, les encensa avec des parfums, fit quelques autres cérémonies, et les rendit ensuite. Le jeune homme, persuadé que l'enchantement était détruit, retrouva toute sa raison. Le lendemain, on fit part de cet heureux événement à Mustapha; et au bout du temps ordinaire, sa fille mit au monde un bel enfant, mais elle mourut en lui donnant le jour, accident qui fut attribué à l'impression ineffaçable du mauvais œil.

(Loup pris au piège. Voy. pag. 71, lfr volume.)

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