LES FÊTES D OCTOBRE
Un des plaisirs les plus vifs que procurent les voyages résulte du contraste parfois extrêmement prononcé des divers objets devant lesquels ils nous transportent. Je venais, dit un voyageur, de traverser les vallons incultes de la Thuringe et la célèbre forêt de Teutoburg, où l'épée d'Arminius fît rendre un compte si sévère à l'ambition romaine. Là, point de cris, point de tumulte, point de rauques voitures ; les ceintres formes par les rameaux des arbres ressemblent aux voùies d'une catacombe, et les seuls brui's qu'on entende sont les vagues lamentations des vieux chênes.
Une éternelle mélancolie semble peser sur cette terre de carnage; l'histoire promène d'implacables fantômes dans les gorges de ses montagnes. C'était donc du désert que je sortais, et cependant la population d'une grande ville, de Munich, au sein de la juelle des flots de curieux s'engouffraient par toutes les portes, murmurait et s'agitait sous mes yeux. On devine l'effet que produit une succession aussi brusque d'images entièrement opposées. Le son des pas, le mouvement de la multitude, la rumeur confuse des voix me causèrent une espèce d':vresse,la meilleure des préparations possibles aux fêtes du lendemain, 1" octobre. Instituées depuis plus de trente ans, ces fêtes ne sont pas seulement une occasion deplaisir,ellesac:élèrenten outre les progrès de l'industrie et de l'agriculture. On y récompense même l'adresse dans les exercices du corps.
Onze heures sonnaient lorsque je me rendis à la grande salle de l'Hôtel-de-Ville. Cette pièce est cpi.idrangulaire, d'un style qui remonte aux premières an-
tiées du xvi'îsiècle, ornée tout alentour de tableaux de chasse, copiés sur les originaux qui décorenl le Musée royal, et dont les animaux, peints par Snyders, sont entremêlés de figures dues à la main de Rubens. Un plafond bleu, parsemé d'éloiies, se voûte au-dessus des murs qu'il couronne d'une nuit perpétuelle. De nombreux adolescents, vêtus comme des pages du moyn âge, attendaient en ce lieu le moment de commencer les cérémonies. Chacun d'eux portait une bannière de soie brodée, sur laquelle brillait, au milieu de dessins variés, le signe de sa destination. On y lisait les inscriptions suivantes: prix deschevaux, prix des juments, prix des bœufs, prix d'horticulture, etc. A midi Ion donna le signal ; les musiciens se placèrent entête etlirent retentir l'air de joyeuses fanfares; le second rang fut occupé par un détachement de troupes; puis les pages se disposèrent en colonne derrière celles-ci. Le collège descendit dans cet ordre le grand escalier de l'Hôteldc-Ville et défila le long de la Kaulingerstrasse. On ne pouvait voir sans plaisir cette multitude d'enseignes ballottées par le vent et dorées par le soleil. Le peuple, que les soldais refoulaient des deux côtes de la rue, formait comme les rives d'un fleuve, et la procession qui marchait dans l'espace intermédiaire imitait de loin une petite flotte s'abandonnant, voiles déployées, au courant de l'eau. Ajoutez que partout sur son passage d'innombrables tètes faisaient tapisserie du haut en bas des maisons, et que chaque fenêtre composait un vrai tableau de famille où les enfants souriaient a côté des vieillards.
Comme j'ignorais la topographie de la ville, je me laissai diriger par la foule qui se précipitait tout entière dans la même direction. J'arrivai ainsi à la prairie Sainte Thérèse, sur laquelle les réjouissances devaient avoir lieu. C'est un vaste emplacement ménage vers le sud-ouest de Munich. Un talus qui règne du côté de l'occident permet de dominer la plaine pendant les grandes solennités. Les courses, les revues, les feux d'artifice s'exécutent en cet endroit, qu'on pourrait appeler le Champ de-Mars de la Bavière. Une partie du terrain était coin erte de cabanes de bois, autour desquelles se serrait un grand nombre de bancs et de tables, ombragés .par de hautes tiges de sapins coupées dans une forêt voisine. Des marchandes ambulantes remplissaient l'air de leurs effroyables faussets. C'étaient des glapissements, des hurlements, des aboiements, des gloussements et des rugissements à étourdir un sourd. La troupe bariolée qui ouvrait la marche s'arrêta près d'un pavillon spacieux, construit en face du lalus.
Comme on n'a cou'ume de distribuer les récompenses et les drapeaux que vers une heure, et que l!air était fort chaud, les cabarets furent envahis en un instant; ceux qui n'avaient pu trouver de place firent blocus à l'tntour. Quelle joie, bon Dieu! La bière coulait, moussait dans les canettes, et tous les coquelicots de l'été s'épanouissaient sur les larges figures des buveurs. Les Allemands sont peut-être le peuple du monde le plus avide de boissons: le bonheur leur apparaît sous une forme liquide. Hommes, femmes, enfants, Tyroliens, Bavarois, nobles venus en équipage, manants venus à pied, valetaille, bourgeoisie, il faisait beau les voir avaler pêle-mêle les flots de l'ambroisie septentrionale. Si les races germaniques avaient inventé la mythologie grecque, elles auraient fait naître Vénus dans la grande cuve d'une brasserie. On n'oubliait pas, comme on
pense bien, les saucisses, le veau rôti et le jambon. Les doctrines spiritual istes ne < r.quprronl jamais une souveraineté exclusive sur i.ne matière qui leur présente la bataille avec des forces aussi imposantes. Ce n'est pas que nos voisins soient matérialistes ; rien n'est moins dans leur nature. Ils attachent une grande importance aux idées abstraites, se troublent, tant soit peu quand on leur parle de revenants, et représentent la poésie sous la forme d'une jeune fille rêveuse, assise au clair de lune devant la porte de sa maison; seulement ils aiment d'un amour presque égal les côtelettes panées, la choucroute et le tabac de Porto- Rico. Ils croient que la pensée la plus vigoureuse se tient malaisément en selle, quand l'estomac réclame sans l'obtenir la quantité d'aliments nécessaire à IV ntretien de nos forces. Les cerveaux irritables du Midi, que le vin exalte jusqu'au délire, et qu'une nourriture abondante noie dans d'épaisses vapeurs, doivent considérer l'abstinence comme indispensable pour les travaux intellectut ls ; les tètes froides et humides du Nord n'exigent pas les mêmes précautions. Ouvrez la porte du premier cabaret venu ; vous n'entendrez aucune dispute, vous n'apercevrez aucune trace d'ivresse. Les libertés qui allumeraient dans un sang italien la lièvre des désirs charnels, sont sans danger pour un habitant du Mecklen bourg. Rien, d'ailleurs, ne leur paraît plus simple que de satisfaire leurs penchants ; tandis que les races emportées du Midi se plongent dans l'ascétisme ou s'abrutissent dans la sensualité, les races du Nord développent haï moniquement les deux aspects de la vie humaine. J'avais eu, quelques jours avant d'atteindre Munich, un exemple frappant de leur facilité à passer des choses de l'âme aux choses du corps, et des choses du corps à celles de l'âme. J'étais entré, au coucher du soleil, dans une modeste auberge située entre Nuremberg et Ingolstadt. Sitôt que je fus ;.ssis, j'examinai l'endroit où je me trouvais. C'était une grande salle peinte en jaune, où tous les objets avaient un aspect de fête. De gais refrains s'entrecroisaient dans l'air et faisaient violence aux oreilles; la fumée des pipes folâtrait comme un jeune chien autour du garçon de taverne, et lèvent du nord, attiré -ans doute par le tintamarre, venait fredonner . ux croisées h s mystérieuses sagas du pays des neiges. La flamme des chandelles semblait elle-même danser joyeusement sur les mèches. Pour compléter le tableau, les dernières lueurs du jour se mettaient de la partie; les rayons cramoisis qui frappaient les murailles leur donnaient une apparence vineuse parfaitement en harmonie avec les faces rubicondes qui s'arrondissaient à côté. Tout à coup, les premiers tintements de l'angélus jetèrent au milieu du fracas leur voix austère, et le silence le plus profond régna dans la salle. Vous eussiez vu ces hommes tout à l'heure si bruyants et si gaillards, s'agenouiller d'un commun accord, faire le signe de la croix et joindre leurs mains pour prier. Pas un murmure ne s'échappait de leurs lèvres. Moi même, qui, dans ce moment, dévorais comme un impie une excellente cuisse d'oie, je ne pus m'empècher d'admirer leur pieuse contenance. Au bout de quelques minutes, les graves avertissements de la cloche cessèrent de résonner. Alors, par une transition non moins soudaine que la première, les dévots reprirent leur physionomie de buveurs, et les chansons recommencèrent à jaillir du fond des gosiers.
Pourtant, il faut en convenir, le mal, comme d'ordinaire, suit ici le bien côte à côte, prêt à se débarrasser de lui, lorsque l'occasion s'en présente. En ouvrant sa porte au bon ange, l'Allemagne n'a pas su chasser le mauvais. Son désir de bien-être lui rend si chères les jouissances matérielles, qu'elle leur sacrifie jusqu'à sa dignité, jusqu'à son indépendance. Comme le géant dont parle Wieland, lorsqu'elle s'est bien repue elle devient la proie d'un sommeil léthargique; on peut alors lui marcher sur le ventre sans qu'elle donne signe de vie.
Tout en suivant le cours de ces réflexions assez prolixes, je me glissais parmi les groupes qui s'étaient formés depuis le matin autour de différentes constructions en bois éparpillées sur la prairie. Là se trouvaient étalés aux regards les objets qui avaient obtenu l'approbation des juges du concours industriel et agricole. C'étaient des choux-raves gigantesques, des poires-monstres, des concombres, des pommes de terre, des radis, des citrouilles remarquables par leurs dimensions, des instruments aratoires et de nouveaux ustensiles de ménage , des boîtes pleines de houppesdorées et decocons, produits par des vers à soie indigènes, car le roi favorise spécialement les essais qu'on tente pour acclimater ce frêle et précieux insecte. Plus loin, des barrières dresséesen plein air maintenaient les animaux superbes dont les possesseurs allaient recevoir une marque de l'estime nationale. Plusieurs de ces créatures étaient si élégantes et si parfaites, que leur beauté produisait un effet comparable à celui de la beauté humaine.
Cependant l'heure était arrivée. Le soleil épanchait sur nous une pluie de rayons d'autant plus ardents que le ciel n'était traversé par aucun nuage qui pût nous servir momentanément d'ombrelle. Les trompettes se
mirent à sonner le boute-en-lrain, les yeux se dirigèrent du côté de la tente, et les vainqueurs de ces luttes paisibles vinrent jouir de leur triomphe à la vue de leurs compatriotes. Comme les cœurs de ces bons paysans battaient pendant qu'on proclamait leurs noms, et que les spectateurs les saluaient de hourras unanimes ! L'attention fut surtout excitée par un vieux nourrisseur de bestiaux, qui s'avança d'un air calme et fier, attirant sur ses pas un bœuf prodigieux que la Grèce n'aurait pas manqué de sacrifier à Jupiter Olympien. {La suite h un prochain numéro.')