L'ILE DE SARDAIGNE
C'est seulement depuis le séjour forcé de la famille royale dans l'île de Sardaigne, que ce pays intéressant a commencé à être connu sur le continent. Dans les derniers temps, Manno et Marmora en ont écrit l'histoire, à laquelle ils ont ajouté quelques données statistiques, en tant, du moins, que le leur a permis une censure ennemie jurée de la publicité relativement à tout ce qui concerne le gouvernement, le peuple et les intérêts du pays.
L'île de Sardaigne contient à peu près un demi-million d'habitants. Les mœurs y sont restées les mêmes qu'au moyen âge; le temps n'y a pas jusqu'aujourd'hui altéré les bonnes qualités plus que les mauvaises; on y retrouve antique hospitalité, frugalité, sentiment d'honneur, orgueil national aussi bien qu'esprit de vengeance, oisiveté et crédulité. Dans quelques parties de l'île, les paysans sont encore vêtus de peaux de chèvre, et. dans d'autres, l'usage subsiste de faire chanter les louanges des défunts par de vieilles femmes gagées comme dans l'ancienne Grèce. A l'exception des capitales, rien n'y a changé. Le sol suffit aux besoins d'une populalion clair-semée qui a des goûts simples. L'idiome du pays tient le milieu entre celui de la Corse et celui de la Sicile, avec un alliage du catalan en plus. Dans quelques districts, il est resté presque entièrement latin.
Souvent la haine qui divise les habitants de Cagliari de ceux de Sassari a éclaté par des rixes sanglantes. Il on est de même entre plusieurs districts de la campa-
gne. Les haines de famille à famille y sont aussi vivaces, aussi obstinées qu'en Corse. L'Italien de la terre ferme est regardé comme un étranger, et, s'il occupe un emploi ou s'il achète une terre, il est détesté comme un intrus. Avant tout, les Sardes veulent rester maîtres chez eux et persister dans l'état où ils se trouvent. L'isolement artificiel auquel les gouvernements espagnol et savoisicn ont soumis la Sardaigne, y a encore renforcé les traits du caractère national italien qui s'y présente d'ailleurs avec les contours plus prononcés qu'offrent toujours les habitants insulaires vis-à-vis des habitants du continent.
L'île est couverte de montagnes. Les côte§, à cause du mauvais air, ne montrent pas la population pressée qu'on pourrait s'attendre à y rencontrer. Le Sarde est bon pêcheur, meilleur chasseur encore. Il n'aime pas le service militaire régulier. Afin de lui rendre son service un peu moins désagréable, on a dû attacher à la garde royale le seul bataillon sarde qu'on ait appelé sur le continent.
Une institution singulière est propre à la Sardaigne : c'est une milice montée sur de petits chevaux, et destinée à courir partout où la côte est menacée par les Barbaresques, dont l'arrivée est signalée au moyen d'une ligne de tours élevées sur la côte. Ce n'est que depuis dix ans à peu près qu'on a frayé à grands frais d'abord une route le long des côtes sur les traces d'une antique voie romaine, puis deux autres qui forment la croix dans l'intérieur du pays.
L'île de Sardaigne conserve le souvenir d'une constitution analogue à la plupart des anciennes formes par lesquelles étaient régis les petits royaumes qui forment actuellement la monarchie espagnole. Trois états consentaient les impôts, faisaient des lois et des pétitions. On les appelait stamenti. Jamais ils n'ont fait le bien qu'on pouvait attendre d'eux, ni empêché ou seulement atténué les maux qui pèsent sur ce pays plus lourdement que sur la plupart des autres contrées en Europe. Le sol est la propriété presque exclusive des nobles et des riches, le paysan n'étant que métayer. Le tiers-état n'a acquis ni les richesses ni les lumières auxquelles il doit son émancipation et sa prépondérance même en Espagne. La haute noblesse réside en grande partie, soit en Catalogne, comme les ducs de Villermosa, soit à Turin, comme les ducs de Pasqua. C'est une espèce d'absejiteism semblable à celui dont se plaint l'Irlande. Le clergé régulier passe pour très-riche. Le clergé séculier commence ordinairement sa carrière par la position d'étudiant et celle de directeur d'une maison noble dans une des capitales. Pour le surveiller, la cour a augmenté en 1828 le nombre des évèchés.
La Sardaigne ne rapporte pas au gouvernement ce qu'elle lui coûte; c'est en vain qu'il a essayé d'y coloniser des terres en friche avec des habitants de la rivière de Gênes.
En cas d'un mouvement général, il serait impossible de réduire l'île avec les forces de terre et de mer dont le souverain peut disposer en ce moment. Ce mouvement serait espagnol et anti-sarde, mais il pourrait devenir bientôt anti-nobiliaire et anti-monacal. La réversibilité de l'île à la couronne d'Espagne, quoique abolie tacitement par le congrès de Vienne, est une notion fortement empreinte dans les esprits. Le voisinage de la Corse a fait pénétrer quelques idées au sein des masses; les deux populations ne s'aiment point, mais ce
que la communication amicale ne peut produire n'est pas impossible à l'esprit d'émulation et d'envie entre voisins jaloux.
Un soulèvement de la Sardaigne aurait une haute influence, surtout pour le reste de l'Italie en général, et particulièrement pour la Sicile qui a des affinités plus intimes avec la Sardaigne. Celle-ci pourrait devenir, pour la Sicile et pour le continent italien, ce que la Zélande fut jadis pour le reste des Pays-Bas au commencement de leur lutte contre Philippe II, ce qu'Hydra fut tout récemment pour le Péloponèse, un dépôt inabordable à l'ennemi, le centre d'une multitude de petites expéditions contre les côtes opposées, un refuge pour les persécutés. Ce serait une bizarrerie historique, si ce point, le plus négligé, le plus arriéré de l'Italie, prenait ainsi les devants dans son mouvement régénérateur, si les lieux qui contiennent les débris
d'une civilisation antérieure à celle du continent, si les côtes énigrna tiques de Nourri devenaient de nouveau le berceau d'une amélioration sociale du peuple italien.