CHANT DU GUERRIER POLONAIS, SUR LES BORDS DE LA MOSKWA
Sur les bords verdoyants de la Moskwa, des bouleaux à l'écorce blanche inclinent leurs sommets, le bruit de leurs branchages se mêle au murmure de l'eau; sous ces bouleaux on découvre des croix tumulaires, ce sont les derniers souvenirs des familles.
Le jeune cultivateur qui succombe sous le travail n'a que quelques pas à faire de son champ à son cercueil ; mais il meurt au moins auprès de sa mère et de sa sœur, et leur laisse son bien et la mémoire de ses vertus.
Mais moi, qui combats dans un pays étranger, je meurs deux fois; la neige engloutira mon corps, et quand le printemps reviendra, mes restes inanimés seront un objet de malédiction.
Les corbeaux se repaîtront de mes chairs, les arrièrepetits— fils de nos ennemis rejetteront mes os d'un champ à un autre.... tout périra, mon nom sera oublié.
Le champ qui m'appartient, mon modeste héritage est bien loin, des bouleaux y croissent aussi; mais mon Aline m'attendra vainement, je ne partagerai pas avec elle les travaux du printemps. Puis-je espérer au moins qu'elle élèvera une croix sous nos bouleaux solitaires, et qu'elle viendra l'arroser de ses larmes ?
Mon ombre protégera sa chaumière, mon esprit, le souffle d'uue âme invisible, la vivifiera ; le zéphir caressera doucement les fleurs de son parterre, et lui apportera le dernier soupir, la dernière étincelle de ma vie.