LES GIN-PALACE DE LONDRES
On peut difficilement se faire une idée de l'énorme consommation cpii se fait à Londres de l'alcool de grain, aromatisé par le genièvre. Le luxe des maisons de débit passe tout ce qu'on peut se figurer. Au carrefour de certaines rues, dans les quartiers les plus populeux comme dans les plus pauvres, on aperçoit de loin une vive et éclatante lumière; de nombreuses lampes à gaz chargées d'ornements dorés, des verres de couleur, des illuminations de toutes sortes indiquent le temple. C'est un vaste bâtiment dont la somptuosité jure au milieu de la simple construction des frêles masures qui l'environnent. Entre-t-on dans ce palais, on se trouve au milieu d'une immense salle, décorée avec la recherche la plus luxueuse : les glaces, rares partout ailleurs, y réfléchissent les innombrables faisceaux de lumières qui éblouissent les yeux. Un comptoir en acajou, couvert de marbre blanc, des vases en métal brillant, une chaleur agréable, et qui contraste avec la froide humidité du dehors, l'odeur même des liqueurs, tout est fait pour tenter les pauvres hères à moitié nus, dont l'estomac, délabré par la faim ou la débauche, dont les membres fatigués par le travail ou roidis par le froid, semblent réclamer le secours passager d'un stimulant.
Pour unjsou, chacun peut prendre sa part de gin et se reposer quelques instants sur le banc unique qui se trouve dans la salle. Depuisquelques années, les hommes et les femmes des classes inférieures ont tellement pris l'habitude de ces boissons, qu'il n'est pas rare de voir le même individu faire huit à dix stations par j >ur au débit. D'ailleurs ce luxe, cette magnificence déployée pour eux, flatte leur amour-propre et leur vanité ; si le riche a ses salles d'opéra, ses tavernes, ses clubs, le pauvre a son gin-palace, qui, il faut le dire, efface en splendeur, en magnificence, toutes les salles d'opéra, tous les clubs du monde.
Il faut l'avouer, jamais on n'avait offert à la classe inférieure l'immoralité et la dépravation sous d'aussi brillantes couleurs. Il n'est pas surprenant qu'elle s'y soit laissé prendre.
Mais ce qui est choquant, ce qui est honteux pour l'humanité, c'est de voir des hommes politiques, des hommes instruits, appuyer ces établissements infâmes, et demander gravement pour eux, au nom de la liberté, aide et assistance.