‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 159 sur 268 · MADAME LETIZIA BONAPARTE · texte numérisé non relu

MADAME LETIZIA BONAPARTE

Madame Létizia Bonaparte vient de mourir à Rome. Cette nouvelle, donnée avec les cent nouvelles du jour, n'a excité qu'une passagère attention, et puis on l'a oubliée comme toute autre. Cependant la destinée de celle qui fut la mère de Napoléon mérite bien quelques regards de la part du poëte ou du penseur.

Pendant vingt années d'exil, aucun acte qui ne cadrât point avec la grandeur de son fils n'échappa jamais à cette femme. C'est qu'arrivée tard au faîte des grandeurs, après avoir vécu dans la rudesse d'une existence pauvre et corse, Létizia avait conservé toute sa fermeté et sa fierté native. De cet œil italien, habitué au beau et querien n'éblouit, elle avait vu monter son fils à la première place comme chose due; son génie même n'excitait pas son étonnement : elle en sentait l'origine en elle-même. Car quelque effacé qu'ait été en France le rôle de la mère de Napoléon, elle n'en fut pas moins une femme d'un esprit etd'un caractère supérieurs. Le grand homme l'a souvent dit, et son jugement a été pleinement confirmé par le respect profond et général qui, à Rome, environna toujours nmdame Lélizia depuis sa chute. « Quand j'ai vu mon fils précipité du trône, répétait-elle, que je l'ai vu envoyé par les Anglais à Sainte Hélène, où je savais bien qu'ils me le tueraient, je me suis dit : Toi, la mère de cet homme, tu dois maintenant oublier le monde; il

(t) Voyez la Revue Rcti'ospective.

n'y a plus de plaisir pour toi; ton fils est malheureux, tu seras désormais triste et retirée. »

Et elle a tenu parole, lavieillc Corse. Jamais aucun son de joie ne sortit de sa demeure; jamais les équipages brillants, si ce n'étaient ceux de ses enfants, ne s'arrêtaient à sa porte. Une atmosphère de grande inforinne semblait envelopper ce palais Bonaparte,désert et silencieux, qui formait l'angle de la rue Corso et delà place de Venise. Il était situé en vue du sommet du Capitule, et vis-à-vis la forteresse à signes féodaux du moyen âge, digne habitation du représentant del'Autrichc. Le palais de Venise et le palais Bonaparte en présence ! En passant entre ces deux édifices, on était toujours amené à penser à Létizia, femme corse, et à Marie-Louise, fille d'Autriche. Quelle différence ! c'était comme une dérision du destin.

La vie de madame Lélizia se passait dans la solitude. Avant i83o, elle employait ses journées à filer, à dicter des lettres, à recevoir ses enfants. Mais à cette époque* une chute qu'elle fit à la promenade lui cassa la cuisse; dès lors elle se trouva pour toujours confinée sur une chaise longue : toute sortie devint impossible. Quelque temps après, ses enfants quittèrent tout à fait Rome; sa vue s'affaiblissait de plus en plus; elle restait donc là, seule, infirme, mais conservant toute la vigueur de son âme pour sentir cet isolement, cette fin de sa vie, et pour supporter ses ennuis avec calme. Son frère, le cardinal Fesch, dont les soins et le dévouement semblaient toujours augmenter, et qui suivait la ligne de conduite de sa sœur, un vieux chambellan, une ancienne dame d'honneur, une lectrice composaient toute la société de madame Létizia. La journée se passait alors à lire les mémoires et à parler du temps passé. Tout sujet gai e'tait banni de ces conversations. On ne rit pas chez la mère de l'empereur, disait-elle; et en effet, le rire mourait de lui-même sur les lèvres, en entrant chez ce dernier reste du grand homme.

Il y a quelques années, madame Létizia avait l'habitude de faire tous les jours une petite promenade, tant à pied qu'en voiture. Un jour, dans la rue du Corso, quelque embarras arrêta son carrosse. Deux officiers autrichiens, qui avaient reconnu les armoiries impériales, cherchaient à regarder dans l'intérieur de la voiture. La vieille dame s'en aperçut, et baissant aussitôt la glace, elle leur dit : « Que voulez-vous, messieurs, à la mère de l'empereur Napoléon ? » Et les deux officiers de rester ébahis de respect. Une autre fois elle traita un peu moins civilement l'empereur d'Autriche. Lorsqu'il alla à Rome, en 181 5, son premier soin, en arrivant dans cette ville, fut d'envoyer chez sa parente, la reine d'Etrurie,qui habitait non loin de madame Létizia. L'aidede-camp, mal guidé, arriva au palais Bonaparte et se fit annoncer. Madame Létizia était occupée à filer : elle laissa arriver l'envoyé jusqu'à elle, et comme il lui disait : Sa majesté l'empereur mon maître.., elle se leva fièrement, et montrant la porte, elle s'écria : « Allez dire à l'empereur d'Autriche, votre maître, que madame Bonaparte ne peut et ne doit rien entendre de lui. »

Le roi de Naples, Ferdinand I'r, arrivant à Rome, on avait ordonné une illumination générale des maisons du Corso. Le cardinal Gonzalès, alors secrétaire d'état, envoya prier madame Létizia d'illuminer ses fenêtres. « Répondez de ma part au cardinal que si l'homme qui vient eût tué le mari de sa fille, il ne lui allumerait pas de chandelles.»

Et le palais Bonaparte lut le seul obscur ce soir-là.

Quelques mois après la mort de Napoléon, un soir, toute la famille Bonaparte fut convoquée chez madame Létizia. A mesure que ses enfants arrivaient, la vieille mère, qui, vêtue comme eux d'habits de deuil, se tenait calme, assise en son fauteuil, leur faisait un signe de la main; ils allaient aussitôt ouvrir une porte fermée, restaient quelques instants dans la chambre voisine, et revenaient s'asseoir en silence les yeux mouillés de larmes. Un ancien colonel de l'armée d'Italie, qui était présent avec son élève, l'un des jeunes princes Bonaparte, ne put réprimer un air de curiosité. Madame Létuia s'en aperçut : elle se leva, alla prendre le colonel par la main, le mena à la porte qu'elle ouvrit, cl il se trouva en face d'une table sur laquelle était le buste du roi de Rome, revenu de Sainte-Hélène; deux bougies brûlaient de chaque côté. Au bout d'un instant, sans proférer une parole, elle referma la porte et reconduisit à sa place le colonel, dont les yeux aussi étaient humides.

La vieille dame prêchait sans cesse le travail aux jeunes gens. « Ce n'est qu'en travaillant, disait-elle, que mon fils est devenu empereur, et qu'il a fait des rois de lotis ses frères. Et pourtant il fut une époque où je ne mettais pas tous les jours le pot au feu. » Elle aimait singulièrement à parler de son temps d'obscurité et de son temps de gloire. Elle appelait presque toujours son (ils ['empereur, et énumérait avec plaisir les Etats qu'avaient possédés ses enfants. Mais chez elle ce n'était pas une sotie vanité princière, c'était l'orgueil d'un mérite propre, car la mère s'étail identiliée avec le fils. «Mon lils a été renversé, a péri misérablement loin de moi ; mes autres enfants sont proscrits, je les vois mourir les uns après les autres; ceux de mes petits-enfants qui prom ttent le plus d'avenir semblent tous destinés à disparaître. Je suis vieille, délaissée, sans éclat, sans honneurs... Eh b;en!je ne changerais pas mon existence contre celle de la première reine du monde ! »

Blâmant l'éclat dont les rois déchus cherchent toujours à s'entourer, elle disait : « Il faut vivre selon sa position : quand on n'est plus roi, il est risible déjouer à l'être. H suffit d'être homme de mérite. Les bagues ornent les doigts, mais elles viennent à tomber, et les doigts restent toujours. »

Une maxime du cœur et de la tête de celte femme était de ne jamais recevoir aucun ennemi politique de son (ils. Anglais, Russes, Autrichiens, Prussiens, n'étaient pas admis en sa présence: sa haine était surtout implacable pour les Anglais et les Autrichiens. La mort prématurée du duc de Reichstadt avait encore exaspéré ce sentiment. Elle fondait beaucoup d'espérances sur cet enfant ; elle était persuadée qu'il devait avoir le génie de son père. Pourtant, à la nouvelle de sa mort, sa stôicité habituelle ne l'abandonna pas. Dans le sort fatal de sa race, elle voyait l'accomplissement d'une grande idée de Dieu, et sa fierté acceptait cette destination.

Elle vit successivement mourir Murât, Napoléon, Elisa Bacciochi, Pauline Borghèse. En 1827, elle perdit un lils de Lucien, jeune homme doué de hautes facultés; en i83i, le lils aine de Louis, qu'elle affectionnait parculièremcnt et qui pouvait revendiquer le titre de neveu du grand homme; en i832, ce fut le duc de Reichstadl;en 1 83 3, le fils unique de Bacciochi : il mourut on quelques heures d'une chute de cheval. « Ils meurent tous, disait elle, moi seule je reste; je suis comme un arbre qui perd ses feuilles. Est-ce qu'il faudra que

je les enterre tous après les avoir tous mis au monde ? Et je n'ai plus de larmes pour les pleurer! La volonté de Dieu soit faite ! »

Madame Létizia avait le caractère italien, philosophe et ferme, qui considère les choses de ce inonde comme les effets d'une volonté immuable, et qui, lorsqu'il voit que la lutte est inutile, s'enveloppe de son manteau et succombe avec dignité. Elle avait ce coup d'œil national qui sait embrasser les masses et pénétrer aussi dans les détails les plus minutieux : généralité d'esprit qui n'a pas peu contribué à la grandeur de Napoléon; elle avait ce jugement assuré et prompt qui décide bien dans les grandes choses et dans les plus ordinaires. Qu'une vaniteuse classe de la société appelle cette dernière faculté bourgeoise, elle n'empêchera pas qu'unie à la première elle ne témoigne d'une grande puissance de tète.

Jusqu'à ses derniers moments, celte femme conserva toute sa mémoire immense de faits, de sensations et de nombres. Personne ne dirigeait sa maison avec plus d'ordre. Tous les matins elle-même revoyait ses comptes de dépenses de la veille et réglait celles du jotfr' même. Malheureusement l'avarice venait ternir cette qualité. Madame Bonaparte, quoiqu'en possession d'une belle fortune, était d'une parcimonie excessive. « On m'accuse d'avarice, je le sais, disait-elle, mais j'amasse pour mes enfants; qui sait s'ils n'éprouveront plus de revers ? J'ai vu les changements se faire vite. » Et dans le besoin elle donnait; elle seule faisait passer ce qu'elle pouvait d'argent à Sainte-Hélène.

Dans le courant de 1 833, madame Létizia voulut bien nous recevoir; nous étions trois Français. En entrant dans ce petit palais silencieux, instinctivement nous cessâmes notre conversation, et nous arrivâmes réfléchis dans l'antichambre. Deux domestiques à la livrée impériale y sommeillaient : l'un d'eux nous annonça, et bientôt une femme à physionomie sérieuse et italienne nous fit entrer dans la chambre à coucher de madame Létizia.

La vieille dame était sur sa chaise longue, en face de la porte par laquelle nous entrions. A sa vue, nous nous arrêtâmes saisis de respect. « Venez près de moi, nous dit elle, car je n'y vois plus; je veux vous dire que je suis heureuse de recevoir des Français. Il en vient si peu visiter la mère du pauvre empereur! on ne pense plus à moi! Il n'y a que les Anglais et les Américains qui demandent à me voir. Mais les premiers, je ne les reçois pas. v Elle dit ces mots en appuyant dessus.

Elle exit pu parler encore longtemps : aucun de nous n'avait envie de rompre le silence; nous étions plongés dans une espèce de stupeur religieuse, et tout était bien fait pour exciter un pareil sentiment, La vieille mère de l'empereur, celle qui l'avait porté dans son sein, qui l'avait mis au inonde, l'avait élevé petit et faible, élait là, âgée de 85 ans. Sa figure, type de celle de Napoléon, était entièrement blanche; aucune rougeur ne colorait ses joues: on eût dit que son sang était tari : ses yeux noirs et brillants, et un sourire de bienveillance qui errait sur sa bouche fine, donnaient seuls de la vie a ce visage. Ses mains, qu'elle nous présenta à baiser, élaient remarquablement belles, mais froides comme du marbre, et d'une blancheur transparente. Sa lête était coiffée d'une espèce de turban blanc, qui laissait à découvert un front d'ivoire entièrement de la

forme de celui de son fils. Elle avait une robe de velours violet, un manteau d'hermine enveloppant ses pieds. A côté d'elle était une petite table bien simple, bien fragile, sur laquelle elle laissait aller de temps en temps sa main; contre la muraille une magnifique console supportait le buste en marbre du roi de Rome. « Vous voyez, nous dit-elle, tout ce qui me reste de mon fils; cette petite table était près de son lit à Sainte- Hélène, et c'est sur ce buste qu'il a fixé son dernier regard; il m'a légué cela, mon pauvre enfant ! »

Une petite table et un buste, les seuls legs de Napoléon à sa mère!....:

« Oh ! ce n'est pas gai, reprit-elle, de venir voir la mère de l'empereur, une vieille femme qui a déjà un pied dans la tombe. J'ai bien souffert dans ma vie : à trente ans je suis restée veuve avec huit enfants tout jeunes; Napoléon avait quatorze ans; son père et moi avions été le voir à Brienne : mon pauvre mari mourut en retournant en Corse. Je veux vous faire voir son portrait. » Elle appela un vieux valet de chambre qui roula sa chaise longue dans un cabinet où nous la suivîmes. Il était décoré des portraits des rois, des reines, des princes et princesses Bonaparte en grand costume. Au milieu d'un panneau était le père de tous ces souverains, en habit de gentilhomme.

Madame Létizia prit sa place accoutumée sous le portrait de son mari. Nous lui dîmes que l'empereur lui ressemblait à elle plus qu'à son père. En effet, il n'avait de ce dernier que la couleur des yeux et la coupe de la figure. « Oh! il avait une belle figure, mon fils, quand il était de bonne humeur; mais quand il réfléchissait à ses grandes affaires, il prenait une physionomie bien sérieuse; alors je lui disais : Mon enfant, je me fâcherai quand on me dira que tu me ressembles. Cela le faisait rire, et il m'embrassait. Pauvret, il était si bon! »

Nous demandâmes à madame Letizia s'il était vrai que Napoléon vint au monde par terre sur un tapis représentant César ou Alexandre. « Non, non, réponditelle, c'est une fable. Mon fils naquit le i5 du mois d'août. Est-ce qu'en Italie on a des tapis dans les appartements à cette époque? Le faire naître sur la tète de César! avait-il besoin de cela? Mais on veut toujours de l'extraordinaire. Napoléon a eu seulement une enfance extraordinaire, en ce qu'il aimait le travail au-dessus de tout, et que son esprit était solide et sérieux. C'est ce qui a développé ce grand génie, et qui a fait qu'il est devenu l'empereur à tous. »

Nous prîmes congé de madame Létizia, en la priant de daigner nous donner sa bénédiction, ce qu'elle fit. Elle éleva un peu ses deux mains, et nous dit : « Puissiez-vous être heureux, mais avant tout résignés à la volonté du bon Dieu ! Adieu, pensez quelquefois à la vieille mère de Napoléon, elle mourra bientôt. »

Elle ne se trompait pas : quelques mois plus tard elle devait mourir, après avoir encore perdu l'une de ses belles-filles, la femme de Jérôme, la sœur du roi de Wurtemberg, celle qui, abandonnant son rang, sa famille, son éclat, suivit son mari dans la proscription, et sauva ainsi l'honneur des princesses allemandes, si gravement compromis par Marie-Louise d'Autriche.

Pour nous, nous conserverons le souvenir de cette dernière visite faite à la femme qui, en dépit des considérations mondaines du temps, de l'âge, n'a pas dévié d'an pas de la ligne de conduite -^ ^'elle s'était tracée; à

cette femme que la Providence semblait conserver pour la rassasier de toutes les douleurs, comme elle l'avait rassasiée de toutes les gloires! enfin à la mère de Napoléon, l'homme qui vivra dans l'avenir le plus reculé; car, si un jour un autre cataclisme vient encore bouleverser notre- monde, et effacer cultes, mœurs, lois, comme de nos temps, quelque débris surnagera et renouera la chaîne historique. Le débris sera la grande image de Napoléon, qui s'est imprimée dans le monde physique et moral. Alors cet homme, que nous avons vu, deviendra pour une autre humanité le héros, le dieu de nos générations éteintes ! A. S.

Page 1