SAINT JEAN LE PRÉCURSEUR
(Le Saint Jcan-Baptistc de l'exposition de 1830. )
Combien, dans celte foule qui circule incessamment, cnuuyée et bruyante, dans l'immense galerie du Musée, compte-t-on de vrais amateurs de l'art ; et combien dans ce public d'élite trouverez-vousde ces hommes qui, en face des compositions où brille un éclair de génie, oublient entièrement le métier de critique , et mettant de côté la froide analyse des détails, s'identifient avec la pensée de l'artiste, et deviennent acteurs dans la scène reproduite par son pinceau?
A ces hommes qui font mieux que discerner le beau et le sentir, nous aimerions à dire nos souvenirs de l'exposition; ils comprendraient nos préférences pour les œuvresoù dominent la force et le sentiment, et ne répondraient pas par un mépris de connaisseur, à notre indifférencepourtout ce qui n'estque joli et coquet. Mais comment dans l'étroit espace que nous offre le Magasin Universel, faire entrer un tel examen? Force nous est de nous borner à quelques rapides indications, et, nous l'avouons, c'est aux compositions inspirées par la pensée religieuse que nous donnons la préférence. Source inépuisable de sublimes inspirations, la foi a fourni aux plus grands artistes de l'Italie, de l'Espagne, de l'Allemagne et du reste de l'Europe, leurs plus belles pages; et les écrivains même les plus indifférents conviennent qu'il n'y a pas de source plus puissante et TOME III. — Mai 1830.
plus féconde de conceptions élevées que l'histoire du divin Fils de Marie.
Parmi les compositions religieuses du Musée, il en est deux qui nous ont plus vivement frappé parce qu'elles sont plus vraies. Nous voulons parler du délicieux tableau de X Ange Gardien deDecaisne, et du Saint Jean-Baptiste, dû à un artiste venu récemment de Rome, M. S. Cornu, qui a exposé en outre deux portraits fort remarquables par leurbonne exécution, et, ajoute-t-on, par leur parfaite ressemblance.
Bien des gens, à l'aspect au Saint Jean-Baptiste, s'écriaient, dans leur naïve ignorance de l'histoire chrétienne :« D'où vient donc que le peintre a donné à la figure du saint des traits aussi rudes, une expression aussi sauvage? Ce caractère n'est pas celui que lui ont donné d'un commun accord, et ajuste raison, les artistes les plus célèbres! » — Ces gens, on le devine, confondaient saint Jean l'ermite du désert, le précurseur du Christ , avec saint Jean l'un des quatre évangélistes , le disciple bien-ainié, l'apôtre du pieux amour. Oui, nous aimons cette physionomie à demi sauvage, qu'on dirait empruntée à l'Arabie ou à la campagne de Rome. Cette nature que la vie du désert et la contemplation ont rendue à demi divine; celte initiation de l'humanité à la vie chrétienne, Youliez-vous qu'on les revêtit de
formes académiques, d'une enveloppe douce et polie, comme les personnages sacrés ou profanes, qui ont appartenu à la vie civilisée, et que nous sommes habitués à voir presque sous le même aspect que nos contemporains?
Si nous voulions juger le Saint Jean-Baptiste en amateur, nous aurions peut-être quelques critiques de détail à soumettre à l'auteur; mais la justice voudrait aussi que nous fissions la part des mérites de l'exécution. A la correction du dessin, l'auteur a su joindre un puissant effet de coloris et de relief; et certes, il y a peu de figures au Salon qui ressortent aussi bien de la toile et produisent autant d'illusion.
Quant à ['Ange Gardien, ce sont des beautés d'un autre ordre, comme nous le dirons bientôt en offrant à nos lecteurs une faible copie de cette gracieuse p'Jge.