PÈCHE DE LA BALEINE
(Premier article.)
Les naturalistes du moyen âge confondaient sous le nom général de èa/t'//*tf, comme le fait aujourd'hui le vulgaire dans tous les pays, tous les grands cétacés à grosse tète (macrocéphalcs), tous les souffleurs, les cachalots, et même beaucoup d'individus des grandes espèces de morses et de squales (veaux marins et requins), en un mot, tous les grands poissons à lard.
Cette distinction éclaircira plusieurs passages de nos anciennes chroniques françaises, où l'on trouve que la baleineestengénéralun bon comestible: nous y voyons qu'on faisait un grand usage de la chair de baleine dans les monastères; que les églises de Saint-Bertin et de Saint-Omer avaient un droit de quatre deniers sur chaque queue de baleine. Assurément ce droit n'aurait été qu'une bien faible branche de revenu pour les bons moines, s'il ne s'était agi que des baleines franches. L'abbaye de Caen était mieux partagée ; elle dîmait sur les baleines prises à Dives (où il ne vient guère de vraies baleines). L'église de Coutances n'avait de son côté la dîme que sur les langues de baleines amenées à Merri.
Cependant, au xne siècle, les Norwégiens et les Irlandais avaient déjà établi de judicieuses distinctions. Ils désignaient par des noms différents vingt-trois espèces de baleines dans les mers du Nord, parmi lesquelles on retrouve les cachalots, les narwhals, les marsouins et les phoques. Mais c'est en étendant ainsi la dénomination de baleine à de véritables amphibies, qu'on a donné lieu à toutes ces ridicules assertions que les baleines quittaient les eaux pour venir paître l'herbe sur les rivages, que pendant l'acte de l'accouplement elles se dressaient, le mâle contre la femelle, en enfonçant leur queue dans le sable pour y chercher un point d'appui, et en s'embrassant avec leurs nageoires; c'est encore là l'origine du nom de blanc de baleine, donné à la substance huileuse, concrète et cristallisable qui ne se retire que du cerveau des cachalots.
On doit réserver l'appellation de baleine pour les cétacés à moustaches d'Aristote (mjsticctos). Ce sont des animaux dépourvus de dents, au moins chez les adultes, et dont la mâchoire supérieure très-étroite, inclinée en bas et renversée eu dedans, a ses deux
côtés garnis de grandes lames cornées, prismatiques' légèrement recourbées sur elles-mêmes en forme de faux, disposées transversalement les unes à la suite des autres sur les côtés du palais, composées de fibres élastiques longitudinales, réunies par une sorte de mucus coagulé. Ces lames sont implantées par leur base cartilagineuse, blanchâtre, dans l'épaisseur de la membrane du palais, de manière à pouvoir s'infléchir un peu en arrière ou se redresser au gré de l'animal. Les fibres les plus extérieures de la tranche ou du sommet, qui est un peu recourbé en arrière en forme de gouttière, se détachent du reste de la lame, pendent dans la bouche, et donnent au palais un aspect velu : celles du sommet des lames s'épanouissent aussi et peuvent dépasser l'ouverture de la bouche. On retrouve sur les bords de la mâchoire inférieure de ces sortes de filets fibreux semblables à du fort crin de cheval ou à des soies de cochon, mais qui ne paraissent pas avoir de follicules vasculaires pour base ; ces filets dépassent un peu, comme ceux de la mâchoire supérieure, l'ouverture de la bouche, et lui forment comme des moustaches, d'où est venu le nom de baleine à moustaches.
Ces lames, qui garnissent les côtés du palais, sont au nombre d'environ 800 à goo de chaque côté, implantées à un pouce de distance environ les unes des autres; leur grandeur varie selon la situation qu'elles occupent dans la bouche; celles du centre, dans les fortes baleines, ont environ de 8 à 10 pieds de long : on dit en avoir vu de 2~' pieds. Celles qui sont aux extrémités sont de plus en plus petites ; leur hauteur depuis la base a de 6 à 10 ou i5 pouces de long; dans l'intervalle des grandes lames, il s'en trouve d'autres plus petites qui paraissent être des lames de remplacement.
De chaque côté, les couches extérieures des lames sont d'un jaune verdâtre, demi-transparentes; celles de l'intérieur sont d'un noir bleuâtre mat. Ces lames cornées, qui caractérisent d'une manière certaine et évidente les vraies baleines, et qui représentent une sorte d'exagération des plis de la muqueuse palatine de l'homme et de tous les mammifères, sont connues dans le commerce sous le nom de fanons, et dans les arts sous celui de baleine.
Toutes ces baleines à fanons sont de gigantesques cétacés qui atteignent quelquefois jusqu'à 3oo pieds de longueur, et très-fréquemment jusqu'à i5o. Leur circonférence, au point culminant du corps, surpasse la moitié delà longueur totale, et on en a vu qui pesaient jusqu'à 3oo,ooo livres. Quant à la forme générale, d'après ce qui vient d'être dit sur le rapport de la circonférence à la longueur, on voit qu'il est peu de poissons avec lesquels il y ait beaucoup d'analogie. Ce n'est en effet qu'une sorte de conoïde allongé, terminé un peu brusquement en avant vers la tête par une portion de cône plus ou moins obtus. La tête est énormément volumineuse, presque de la grosseur du corps à sa base, et elle fait à elle seule plus du tiers de la longueur totale ; mais ce développement prodigieux n'est dû en grande partie qu'au prolongement considérable des os maxillaires, car les autres parties de la face et du crâne sont loin de participer à cette extension. Le cou n'est marqué par aucune dépression, et comme chez tous les poissons, la tête va se lier d'une manière insensible avec le dos, à l'extérieur du moins.
Le tronc de la baleine se continue aussi d'une ma-
nière indistincte et se confond avec la queue, qui forme environ un tiers de la longueur totale, et se termine par une nageoire horizontale en forme de croissant ou de cœur déprimé.
La bouche de la baleine est transversale, située à la partie inférieure de la tète ; son ouverture, un peu sinueuse, se prolonge en arrière jusqu'au-dessous des yeux. La paroi supérieure de la cavité de la bouche est constituée par les fanons. La paroi inférieure est formée par une langue molle, épaisse, presque entièrement adhérente, non extensible, longue de 12 à 25 pieds et plus, et large de 7 à ia pieds. Cet organe se charge d'assez de graisse pour pouvoir fournir jusqu'à 6 tonneaux d'huile. Le gosier n'est pas à beaucoup près aussi spacieux qu'on pourrait le présumer, d'après les proportions de la bouche, et un large repli de la membrane muqueuse qui le tapisse forme à son orifice une sorte de valvule qui s'oppose à l'entrée du corps un peu volumineux. Aussi les baleines ne se nourrissent-elles que de plantes maritimes, de fucus, de crustacés ou de mollusques et de poissons de petite taille, tels que des harengs, des merlans, etc., qu'elles engloutissent par l'effetdu remous que produitdans l'eau l'écartement de leurs énormes mâchoires. Cette quantité d'eau superflue est ensuite chassée au moyen d'un appareil particulier, de l'arrière-bouche, par l'orifice extérieur des fosses nasales, et lancée en gerbes quelquefois à plus de i5 et 20 pieds au-dessus de la surface des eaux : on dit alors mal à propos que la baleine souffle.
Les téguments de baleines sont à peu près uniformes sur tous les points de leur corps, et consistent dans un cuir dur et épais d'un pouce environ, d'un tissu assez poreux, qui laisse transsuder ou sécrète lui-même un fluide huileux assez abondant qui donne à l'épidémie épais qui le recouvre un aspect toujours onctueux et lisse.Au-dessousdu dermeon trouve une couche épaisse de tissu cellulaire graisseux, gorgé d'un liquide huileux, qui s'en sépare à la moindre pression ou par une élévation même très-peu considérable de température • cette couche de tissu graisseux, que l'on désigne sous le nom de lard, a 5 à 6' pouces d'épaisseur sur le dos et sous le ventre ; sur les côtes, près des nageoires, il atteint quelquefois à plus d'un pied, et sous la mâchoire il forme une sorte de collet qui a quelquefois 3 pieds d'épaisseur.
On en retire souvent' jusqu'à 60 et 80 quintaux d'huile , on dit même jusqu'à i3o.
La graisse de baleine a une odeur forte et repoussante; elle passe facilement à la fermentation putridemais bien que l'huile qu'on en peut extraire retienne en grande partie cette odeur, elle est pourtant fort recherchée, à cause de l'emploi considérable que l'on en fait dans les arts et dans l'économie domestique; la fabrication des savons noirs, l'amélioration du goudron de marine, et surtout la préparation des cuirs, emploient d'énormes quantités d'huile de baleine. Mais là surtout où on ne peut guère s'en passer, c'est dans l'éclairage auquel elle offie la plus précieuse ressource.
Le tissu graisseux de la baleine est tellement mollasse, qu'il se laisse déprimer par le moindre contact d'un corps pesant, et bien que la peau soit aussi glissante que celle de l'anguille, un homme qui marche sur son corps s'y enfonce de plusieurs pouces et s'y maintient en équilibre.
La couleur de la peau de la baleine n'est pas con-
stamment la même. Ordinairement elle est d'un brun ou d'un gris noirâtre, ou même d'un noir uniforme en dessus du corps, et d'un blanc argenté dans ses parties inférieures, le long de la bouche et autour des yeux et des nageoires; mais souvent aussi des couleurs se mélangent de diverses manières, et donnent lieu à des marbrures plus ou moins multipliées ; quelquefois la couleur du dos envahit les parties inférieures, et au contraire quelquefois c'est la couleur du ventre qui s'étend plus ou moins en dessus. On a même vu des vraies baleines tantôt toutes noires et tantôt toutes blanches.
La baleine se tient constamment dans l'eau, et ne quitte guère les mers profondes; son organisation ne lui permet pas de venir à terre, et son poids et son volume ne la laissent même pas approcher des rives plates et des bas-fonds; lorsque la tempête la chasse, vers les côtes et qu'elle ne trouve plus assez d'eau pour se soutenir, elle fait de vains, bruyants et douloureux efforts pour se remettre à flot; souvent ne pouvant y réussir, elle vient alors, exténuée de fatigue, échouer sur le rivage. Aussi les baleines fréquentent-elles de préférence les baies et les sinus où elles peuvent trouver un abri contre la fureur des flots. Mais bien que la baleine soit obligée de vivre continuellement dans l'onde, elle n'en est pas moins forcée de venir fréquemment à sa surface pour respirer l'air atmosphérique; car elle est, comme tous les animaux de l'ordre des mammifères, douée de poumons analogues à ceux de cet ordre. C'est pour cela que les baleines, à l'approche de l'hiver, paraissent s'éloigner des parages du nord, où l'Océan, glacé à sa surface, forme un plafond qui s'oppose à la libre respiration de ces animaux; aussi est-ce dans cette saison de l'année qu'on en voit plus fréquemment venir attérir sur nos dunes. Du reste, les baleines paraissent vivre volontiers dans toutes les mers et se faire assez facilement aux différences de température et de climat, qui dans le fait ne peuvent guère les affecter, garanties comme elles le sont par un épais tissu graisseux, très-mauvais conducteur du calorique. On en a trouvé dans toutes les mers et sous toutes les latitudes, dans toutes les saisons, et partout vives et agiles, partout se reproduisant et élevant leurs petits, qui sont peu influencés eux-mêmes par les différences dans les circonstances extérieures, et qui se jouent aussi bien dans les mers boréales que dans l'Océan antarctique. La baleine, outre l'huile et les fanons qui la font tant rechercher par les pêcheurs aventureux qui s'exposent dans cette industrie lucrative, fournit encore à l'homme placé sous un ciel ingrat quelques autres ressources contre la nécessité. Les habitants des climats glacés en mangent quelquefois la chair fraîche; quelquefois aussi ils la font sécher et fumer pour la conserver, mais c'est assurément un aliment bien répugnant. Avec les intestins, ils se procurent des liens, des cordages extrêmement résistants et presque inaltérables; ils doublent, avec les membranes de la baleine, ces frêles embarcations dans lesquelles ils ne craignent pas d'affronter les dangers de la plus haute mer et les glaçons meurtriers qu'elle charrie ; les excréments de l'animal leur servent à teindre en couleur rotigeâtre fort solide leurs étoffes. Enfin, les longs arcs-boutants de la cavité thorachique des baleines présentent d'excellentes charpentes, un combustible bien précieux là où il ne s'en trouve presque pas d'autre. Nous sommes même très-
convaincus que toutes ses parties négligées par nos pêcheurs finiront par être recueillies, et, soumises à des préparations convenables, offriront un nouvel aliment à l'industrie.
Nous nous occupons ici de la baleine vraie, dite baleine franche. Mais cette sorte-là même offre plusieurs variétés. On connaît entre autres ]esjînn-back, baleines à dos lisse des baleiniers du Nord; c'est l'espèce la plus recherchée à cause de l'abondance de son lard.
Les produits si nombreux, si utiles, si abondants, que fournit la baleine, les nécessités de la vie sociale, de l'économie domestique, qui y trouvent tant et de si précieuses ressources, ont dû de bonne heure faire de cette pêche un objet de haute attention chez tous les peuples familiarisés avec les efforts de l'industrie. Aussi presque tous s'y sont livrés avec une ardeur quelquefois interrompue par des causes qu'il serait trop long, et qu'il n'est pas d'ailleurs dans notre plan d'exposer ici. (Dictionn. de Mac-Culloch.)