LES MOUSTIQUES
Les moustiques (i) habitent particulièrement les climats chauds des deux Indes, mais aucun endroit de la terre ne parait exempt de cet insecte ou d'une espèce analogue ; car à la Nouvelle-Hollande, en Laponie, en Afrique, en Europe, etc., les voyageurs et les habitants se plaignent de ces petits animaux, qui rendent quelquefois cert tins lieux inhabitables. Ces diptères fuient le grand soleil, plutôt à cause de la chaleur qu'à cause de la lumière, et préfèrent la chute du jour et un air un peu humide; c'est pourquoi on en est très-incommodé le long de la mer, près des eaux douces, dans le voisinage des jardins, et dans ces derniers, Us préfèrent les allées sombres qui sont celles que choisissent ordinairement les promeneurs pour se garantir de la chaleur.
La moustique enfonce dans la peau de l'homme une trompe cornée d'où sort une pointe très-fine, garnie à son extrémité de cinq filets acérés qui font suçoir. L'animal paraît d'abord 'déposer dans la petite plaie une guttule d'une liqueur transparente, puis suce à son aise la sérosité contenue dans les tissus où il pénètre. Ce n'est pas du sang qu'il suce, comme on l'a cru, mais plutôt de la lymphe, ou la partie incolore du sang, car l'insecte ne contracte jamais de couleur rouge, ce qui lui arriverait s'il suçait du sang, étant presque diaphane. La piqûre faite par le culex est imperceptible, et c'est par la démangeaison qu'on y éprouve qu'on se doute où elle a eu lieu; on y porte la main, et le moindre frottement fait naître un peu de gonflement et de rougeur; il en suinte bientôt de la sérosité analogue à celle que l'insecte a pompée, puis la petite tumeur prend du volume et de la dureté, circonstance qui dénote encore que son sié-e est dans les vaisseaux lymphatiques; quelquefois la simple piqûre d'un cousin d'Europe acquiert le volume d'un œuf de pigeon, si on la gratte d'une manière immodérée: il est vrai que les cuis-
(1) Nom qu'on donne, dans les pays chauds, à des insectes du genre culex, cousin dont la piqûre est fort incommode pour l'homme, et cause des accidents divers. Ce nom vient de mosguito, que porte, dans les colonies espagnoles et portugaises d'Amérique, le cousin dont nous parlons.
sons insupportables que produisent les piqûres de ces animaux tourmentent tant, qu'elles forcent l'homme le plus raisonnable de se gratter. On remarque que les cousins piquent surtout aux endroits où les vaisse uix lymphatiques sont les plus abondants, comme aux articulations des jarrets, des aines, des aisselles, des doigts, etc.
Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'ils piquent une partie très-couverte, dont l'épaisseur des vêtements est plus épaisseque la longueur de leur trompe, sans qu'on puisse voir comment ils y pénètrent. C'est ainsi qu'on est piqué aux jarrets, aux aisselles, quoiqu'on ait des culot tes épaisses ou de doubles gilets; leur couleur grisâtre et leur ténuité leur permettent peut-être de glisser entre la peau et les vêtements, jusqu'au point où ils savent trouver la lymphe gélatineuse dont ils se nourrissent. Une autre remarque non moins curieuse, c'est qu'il y a des personnes que les cousins ne piquent jamais; il n'est pas facile de deviner la cause de ce fait; car parmi elles il y a des femmes qui ont la peau très-blanche et très-fine ; il est pourtant certain que cesdipières paraissent attaquer de préférence les citadins, et que l'habitude de séjourner à la campagne, au grand air, en endurcissant le chorion, rend moins suceplible de leurs atteintes.
Tout est incommode dans ce détestable insecte; sa présence seule est déjà un sujet de désagrément extrême; le bourdonnement qu'il fait dans nos chambres et qu'on entend bien pendant le calme de la nuit, tourmente et empêche le sommeil. Un seul d'entre eux met en colère l'homme le plus robuste, s'il ne parvient à l'atteindre avant de se livrer au sommeil. Outre les piqûres, ils produisent des cuissons quelquefois insupportables, des tumeurs qui défigurent les parties en causant même delà fièvre, si elles sont très -nombreuses. Les marin^ouins produisent des ampoules ou phlyctènes, connues dans l'Inde sous le nom de bourhouils. Ce qui paraît dénoter une manière particulière d'agir de cette espèce qu'on ne remarque pas dans celle de nos climais, ce sont ces mêmes piqûres que l'on a désignées sans doute, à cause de l'animal qui les cause, sous le nom de mosquite, et auxquelles les Européens, arrivant dans l'Inde, sont bien plus sujets que les indigènes, ou même que ceux qui y sont depuis un certain temps.
On cherche en Europe à se préserver de ces hôtes incommodes par tous les moyens possibles; il faut éviter les endroits où ils se plaisent, fermer les fenêtres des chambres à la nuit tombante, si elles donnent sur un jardin; dans les lieux où l'on couche en plein air, ou dans des demeures ouvertes, on s'en garantit en faisant de la fumée, ce qui n'est qu'échanger une incommodité contre une autre moindre à la vérité. Sous les tropiques, il est presque impossible de goûter les douceurs du sommeil, si on ne se préserve pas des moustiques en s'enveloppant dans un grand morceau de mousseline claire qu'on appelle moustiquère, et qui est un des effets dont les Européens qui vont dans ces climats doivent surtout se munir. Dans ces brûlantes régions équatoriales, l'homme, affaibli par des chaleurs excessives, des sueurs continuelles, est porté à se laisser aller et au sommeil ; mais il le goûte rarement s'il ne parvient à se délivrer de ces fâcheux insectes: ne pourrait- on pas croire que leur piqûre, par l'excitation qu'elle produit, contribue à soutenir et relever les forces que le climat énerve et dévore ? En Europe, il y a des lieux
chauds et humides où l'on a besoin, pour se livrerait sommeil, d'une cousinière, comme d'une moustiquère dans l'Inde. Une veilleuse, placée dans la chambre à coucher, attire les cousins qui peuvent y être, et ils viennent s'y brûler: ils fuient la chaleur et la lumière du soleil ; mais celle de nos lampes, étant sans calorique marqué, produit un effet contraire sur eux.
La douleur qui résulte de la piqûre de ces diptères a fait chercher les moyens d'empêcher le développement des petiles tumeurs lymphatiques qui en sont la suite, et les difformités auxquelles elle donne parfois lieu. On doit considérer cette humeur comme le résultat du venin injecté par le petit animal, et comme étant parfaitement analogue, en petit, à la morsure des autres animaux venimeux : alors le traitement à faire est rationnel. On dit ordinairement qu'en ne se grattant pas on empêcherait le développement des piqûres; en supposant la chose possible, il n'est pas probable que le drveloppement n'aurait pas lieu; la guttule acrimonieuse produirait toujours son effet; seulement l'irritation produite par le grattement secondaire n'augmenterait pas celle du venin ; les petites tumeurs acquerraient moins de volume et s'éteindraunt plus vite. Comme on sent de la chaleur, de la cuisson sur les piqûres du culex, la première idée est d'y appliquer des adoucissants; on y met de la salive, de l'huile d'olive, de l'eau de guimauve; on emploie des cataplasmes, des bains, etc., sans avantage évident. Le temps seul, c'est-à-dire quelques jours, amènent la cessation des symptômes incommodes, et cela d'autant plus promplement qu'on se grattera moins. La ressemblance, quoiqu'en petit, du résultat de la piqûre des cousins avec celle des plaies venimeuses, indique que l'emploi des mêmes moyens dont on se sert pour celle-ci leur serait applicable, mais ce remède serait certainement pire que le mal; effeclivement, la cautérisation par le feu et par les liquides caustiques est un moyen trop violent pour une aussi légère blessure. Il y a pourtant des personnes qui réclament à toute force les secours de l'art contre ces désespérantes piqûres, qui font abandonner le séjour de la campagne à beaucoup de monde; et dans ce cas, on peut faire couler, au moyen d'un tube de verre capillaire, une petite goutte d'alcali volatil affaibli sur le centre de la piqûre. On emploie le vinaigre dans ce cas; mais il paraît que ce moyen est trop faible, car on n'en a pas obtenu de résultat marqué, non plus que des lotions d'eaux spiritueuses aromatiques.