COSTUMES MILITAIRES ANCIENS ET MODERNES
Tous nos lecteurs savent les nombreux changements introduits par le sultan actuel dans toutesles parties de son vaste empire, dans le noble but de le relever de son abaissement, et de le replacer à la hauteur d'où, en face des progrès de la civilisation des modernes, la longue insouciance des Turcs l'avait laissé déchoir.
Pressé au dehors par un vaste empire, essentiellement envahissant de sa nature, et par un vassal aussi puissant que son maître, agité au dedans par de perpétuelles révoltes, fruits d'une administration détestable et de brusques réformes, la première plaie à laquelle Mahmoud devait porter remède, c'était l'organisation militaire, et c'est aussi celle pour laquelle il a fait le plus. Les Turcs, naturellement braves et portés vers la carrière des armes, qui est à leurs yeux la plus* noble et presque la seule digne de véritables hommes, ne pouvaient, avec leur discipline et leur tactique grossière, espérer de résister aux armées régulières desEuropéens; l'esprit d'insubordination dont les janissaires ont toujours fait preuve depuis les successeurs de Mahomet II s'opposait à tous les changements que l'empereur voulait introduire dans l'armée. Cette redoutable milice avait montré sahaine pour toute espèce d'innovations le jour où elle déposa, puis égorgea le sultan Sélim, prince sage et éclairé, parce qu'il avait formé quelques corps de troupes régulières auxquels il faisait donner une instruction à l'européenne.
Il fallait donc anéantir ce puissant obstacle, et Mahmoud, une fois cette résolution prise, l'exécuta avec cette énergie que tout le monde se plaît à lui reconnaître. Une dernière révolte des janissaires amena, comme le savent nos lecteurs ( voy. page 1 3, vol. 2), leur destruction complète, et les gouffres de la mer Noire reçurent par milliers les cadavres des descendants de cette terrible milice qui avait fait trembler l'Europe. Epouvantable sacrifice, indispensable au salut de l'empire, mais que les Turcs, froids et passionnés en même temps, pouvaient seuls concevoir et surtout seuls exécuter, sans murmurer un instant contre la volonté inexorable du successeur de Mahomet.
C'est alors seulement que Mahmoud put appeler auprès de lui les hommes de l'Europe civilisée pour mettre à profit leurs connaissances militaires. C'est alors
que le séraskier Chosref-Pacha qui, à cette époque, était grand-amiral, découvrit à Smyrne et amena à Constantinople, un homme qui, jadis simple sergent dans la vieille garde, est parvenu depuis à s'acquérir, dans sa nouvelle position, une certaine célébrité, en donnant aux Turcs les premiers éléments de la tactique des Européens. Nous voulons parler du colonel Gaillard, chargé par Chosref-Pacha de dresser un peloton modèle dont tous les soldats ont depuis fourni des généraux et des officiers supérieurs à la nouvelle armée. Ce dernier reconnut bientôt que le costume des Orientaux convenait peu au maniement des armes et aux manœuvres européennes.
La plupart de nos lecteurs n'ont sans doute vu de l'habillement des Turcs que les sa'es copies qui se promènent dans les rues pendant les saturnales des jours gras; ceux même qui ont rencontré quelquefois de véritables Orientaux dans les lieux publics ou dans les salons n'ont vu que rarement leur beau costume dans toute sa richesse et sa majesté. Les dessins que nous offrons à nos lecteurs sont des copies exactes de l'ancien costume, avant l'introduction des vêtements européens et de notre système d'équitation. Ce costume se compose d'un large pantalon appelé cou/fa, et terminé aux genoux; quelquefois il est plus long, mais alors il se rétrécit subitement au-dessus du jarret pour prendre
(Le Sultan, Ancien costume.)
la forme d'une grande guêtre, serrant fortement la jambe, et se terminant au-dessus du coude-pied. Un premier gilet à manches étroites couvre la poitrine et les bras. Ce gilet est habituellement brodé sur le devant, en soie, en argent ou en or, suivant la richesse de l'individu et la couleur de l'étoffe. Il est garni aussi sur le devant de deux poches verticales, destinées à recevoir l'argent et le mouchoir; ce dernier objet, tout de luxe chez les Turcs, qui s'en servent uniquement pour essuyer le nez sans le déployer, est habituellement d'une étoffe très -légère et brodée en soie et en or;aussileplacet-on dans la poche de manière à le faire sortir à moitié et à le mettre tout à fait en évidence. Une veste à larges manches qui descendent à peine jusqu'au poignet recouvre le gilet. Cette veste est aussi richement brodée sur toutes les coutures et sur les épaules. Dans l'hiver, des pelisses de fourrures magnifiques recouvrent le tout. Ces pelisses traînent ordinairement presque jusqu'à terre, et les manches en sont fort larges.
La fourrure est toujours placée de manière à présenter le poil à l'intérieur. La possession de ces pelisses, lorsqu'elles sont d'une grande beauté, flatte infiniment l'amour-propre des Turcs.
Dans l'été, la veste et la pelisse sont remplacées par une robe longue à manches, d'une étoffe légère de coton, à fleur, à raie ou unie. Une ceinture en châle de l'Inde la fixe autour du corps. La tête est couverte du turban, belle et majestueuse coiffure, incommode par son poids, mais qui le devient moins pour les Turcs par l'habitude où ils sont de se raser la tête. Avant la destruction des janissaires, les Turcs portaient des armes précieusement travaillées, qui s'harmonisaient merveilleusement avec leur costume: de longs pistolets et un kangiarà la ceinture, un sabre recourbé attaché au côté. Depuis, il a été défendu à tous les Turcs qui ne font pas partie de l'armée de posséder des armes. Ce costume ne pouvait convenir à des soldats exercés h l'européenne, aussi fallut-il le changer. Mais là comme
ailleurs, le sultan rencontra de sérieux obstacles, élevés par le respect héréditaire que les Musulmans conservent pour le costume de leurs pères. En outre, le mépris que les Turcs professent pour les Giaours pouvait difficilement s'accorder avec l'abandon du costume national pour prendre celui des infidèles : et il faut avouer qu'en cela le bon goût justifiait leur opposition; aussi n'arriva-ton que par gradation à introduire le changement au complet.
D'abord le sultan réforma le turban, comme trop gênant et trop coûteux, pour y substituer un bonnet en drap rouge, de formecylindrique.Un large pantalon bleu, descendant jusqu'aux chevilles, remplaça le couffa, et enfin une veste militaire à la française et une capote à la russe succédèrent aux robes et aux pelisses.
Le sultan a adopté ce costume pour lui-même, et le porte constamment. Les marques distinctives des grades ne sont pas les mêmes que dans l'armée française, quoique cependant les officiers supérieurs turcs portent tous la double épaulette à graine d'épinards, comme ornement et non pas comme distinction. Les différents grades se reconnaissent à une décoration en diamants, plus ou moins précieuse; mais ces diamants sont uniquement attribués aux officiers supérieurs. Les officiers subalternes, y compris les capitaines, portent la décoration en or; elle a la forme d'un croissant. Ces derniers sont en outre munis d'un havre-sac qu'ils doivent porter au besoin : chose qui serait peu du goût de nos officiers français. Du reste, on a conservé, pour flatter le goût de la nation, mais toujours uniquement aux officiers supérieurs, les broderies en or au collet et aux parements de la veste. Le bonnet est le même pour le simple soldat que pour le sultan, qui, du reste, n'a adopté dans ses vêtements que la simplicité de la coupe des Européens, mais dont l'étoffe est toujours cachée par les broderies en diamants et en perles fines.
Les différentes armes ne portent point comme en France de costumes particuliers. Celui dont nous venons de donner la description est adopté universellement pour toute l'armée, infanterie, cavalerie, génie et artillerie. Les régiments ne portent même point de numéros sur les boutons, malgré la nécessité presque indispensable de cette mesure pour le maintien de l'ordre et de la discipline. Mais le motif qui l'a fait rejeter jusqu'ici dans l'uniforme de l'armée turque vient de la volonté manifestée par le sultan d'éviter la moindre ressemblance avec les anciennes troupes de janissaires. Ces derniers, partagés en un grand nombre d'ortas ou légions, se reconnaissaient entre eux au moyen du numéro de leur orta, qu'ils se faisaient tatouer sur la main, la poitrine, le bras ou toute autre partie du corps.
Bien qu'il reste encore beaucoup à faire pour constituer chez les Turcs une bonne armée, on doit admirer cette volonté opiniâtre qui les a mis à même d'organiser en moins de dix ans des forces régulières qui s'élèvent à plus de cent cinquante mille hommes, et que l'on s'attache toujours à augmenter. Au reste, les Turcs ne peuvent arriver à un état militaire en rapport avec celui de l'Europe qu'à l'aide de bons instructeurs et d'un bon système d'administration. Ces instructeurs, ils ne peuvent les demander ni à la Prusse, ni à l'Autriche, ni surtout à la Russie qui les serviraient mal ou traîtreu-
sement. Il n'y a, à vrai dire, que la France, antique alliée de la Turquie et pour laquelle, seule parmi les nations européennes, la famille ottomane ait conservé quelques sympathies réelles, il n'y a, disons-nous, que la France qui puisse aider Mahmoud à l'accomplissement de ses grands projets. Les Turcs le sentent bien, et déjà à plusieurs reprises ils ont voulu emprunter à notre armée un certain nombre d'officiers et de sousofficiers intelligents; mais la jalousie russe a entravé chaque fois l'exécution de cette mesure, et tout dernièrement encore, des militaires français qui allaient s'embarquer pour Comstantinople ont reçu un contre-ordre provisoire. Il faudra bien cependant qu'on en vienne là, et d'avance nous félicitons ceux de nos compatriotes qui seront chargés de cette mission honorable tout à la fois et avantageuse pour eux : car la Porte reconnaissante leur assure à l'avance, pour prix de leur séjour momentané en Turquie, une position plus brillante mille fois que celles qu'ils auraient jamais pu espérer en France. A. Leprince.