‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 19 sur 268 · L'ILE DE MURANO. — FRA-PAOLO. — SARPI · texte numérisé non relu

L'ILE DE MURANO. — FRA-PAOLO. — SARPI

Au nom de Venise se rattache celui d'un homme qui fut l'un des plus violens ennemis de la cour de Rome et l'un des savans les plus célèbres de son temps.

Fra-Paolo Sarpi était né à Venise (1552). Ce prénom de Fra-Paolo sous lequel il est le plus connu n'avait pas toujours été le sien. Il le substitua à celui de Pierre quand il entra dans l'ordre religieux des servîtes. Doué d'un esprit vif, d'une mémoire peu commune, il ne pouvait se borner aux études scholastiques de son couvent; le grec, l'hébreu, les mathématiques, il voulut tout savoir. Les supérieurs, empressés de se faire honneur d'un sujet qui

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annonçait de si grandes dispositions, l'envoyèrent, à l'âge de dix-sept ans, à Mantoue, où se tenait le chapitre général de leur ordre, et il y soutint avec un grand éclat des thèses de théologie et de philosophie naturelles en trois cent neuf articles. Le duc de Mautoue, charmé de falcns aussi précoces, Je choisit hienlôt après pour son théologien; et l'cvèque de celte ville le nomma recteur de théologie dans sa cathédrale.

On crut pouvoir ordonner Fra-Paolo prêtre avant l'âge requis; et peu de temps après, il alla trouver à Milan saint Charles Boiromée, qui le consulta plusieurs fois sur des cas de conscience.

Venise, hère d'avoir donne le jour à une célébrité aussi précoce, voulut fixer Sarpi dans son sein, et il vint y occuper la chaire Je philosophie du collège desServiles. Bientôt il passa par les plus hautes dignités de son ordre, et fut envoyé à Rome où il se lia intimement avec tout ce que celte capitale de la religion, des sciences et des arts, renfermait d'hommes marquans en tout genre.

De cette époque datent les premiers soupçons qui s'élevèrent contre la pureté de la foi île Fra-Paolo. L'inquisition eut plusieurs fois à juger ses [accointances par trop suspectes avec des hérétiques, et il n'en fallut pas ^davantage pour empêcher deux fois qu'on (ne lui expédiât les bulles dont i! avait besoin pour prendre possession des evêches de Caorle et de Nona, auxquels il avait été successivement nommé.

De retour à Venise, il se démit de tous ses emplois, et se livra avec une nouvelle ardeur à l'étude des sciences mathématiques et physiques , de l'astronomie et de l'anatomie. La réputation de Sarpi était telle que plusieurs de ses admirateurs le proclamaient, à tort, l'auteur de quelques grandes découvertes médicales dues à d'autres savans. Ainsi , pour n'en citer qu'un exemple , on lui a attribué la première observation de la circulation du sang ; mais cette fgloire appartient réellement au médecin anglais ïlarvey.

% Les sciences positives n'absorbaient pas au reste l'esprit inquiet de Sarpi. La politique l'arracha souvent à l'élude de la nature physique, et les discussions théologiques ne lui fournirent que trop d'occasions de déployer son goût pour l'indépendance et les idées nouvelles.

Paul V venait de monter sur le trône pontifical; la république de Venise avait porté une loi contraire aux droits du clergé ; le nouveau pape demanda le retrait de cette loi ; Venise refusa , et fut menacée des foudres du Vatican. Sarpi fut consulté par le sénat de Venise , et lança une sorte de manifeste insultant pour la cour de Rome; manifeste qui fut bientôt suivi de vingt autres pamphlets, plus incendiaires les uns que les autres, dans lesquels il allait jusqu'à se moquer des excommunications fulminées contre lui à cette occasion. « Je professe, écrivait-il, le plus profond respect pour les dogmes de l'église; mais quant à l'usage que fait PaulV de son autorité, je ne lui réponds que par le mépiis. » Ce débat qui dura deux ans, occupa, comme on peut bien le penser, l'Europe tout entière, et il fallut que la France employât la plus active intervention pour le faire cesser. On était alors au commencement du XVIIe siècle.

Plus s'élevait l'audace de Fra-Paolo, et plus le sénat de Venise lui témoignait de bienveillance. 11 fut investi du titre de théologien consultant de la république, peu de temps après, et ou lui demanda son avis sur des matières qui touchaient aux intérêts politiques de la république vénitienne. Partisan de la tyrannie du eonseil des dix avec lesquels

il s'identifiait", Fra-Paolo professa le plus pr&fond mépris pour les droits imprescriptibles de la justice et de l'humanité. Son esprit essentiellement despotique ne connaissait que la force et le succès. Les travaux qu'il avait faits poulie conseil des dix avaient été transportés dans les archives secrètes où un des premiers fonctionnaires de l'empire français, le comte Daru , les a examinés à loisir, et sur lesquels il a porté Un jugement sévère, mais bien mérité. L* lecteur en jugera par l'extrait suivant :

Fra-Paolo disait : « Dans les querelles entre les nobles, châtiez le [moins puissant : entre un noble et un sujet, donnez toujours raison au noble; dans la justice civile, on peut garder une impartialité parfaite/Traitez les Grecs comme des animaux féroces ; du pain et le bâton, voilà ce qu'il leur faut : gardons l'humanité pour une meilleure occasion. S'il se trouve dans les provinces quelques chefs de parli, il faut les exterminer sous un prétexte quelconque, (mais en évitant de recourir à la justice ordinaire. »

Fra-Paolo devait avoir beaucoup d'ennemis. Aussifne sortait-il jamais sans être accompagné d'un frère lai de son monastère, armé d'un mousquelon, et sans une cotte de mailles sous sa robe. Notez qu'à Venise il était défendu , sous peine de mort , de porter des armes à feu ; mais pour les dix et leur conseiller les lois se taisaient.

Ces précautions n'empêchèrent pas Fra-Paolo d'être assassiné. Cerné par une troupe d'assaillans masqués, à quelques pas de son couvent , il tomba percé de plusieurs coups de poignards 'et à demi mort. Le stylet de l'un des assassins était resté dans sa mâchoire. Le sénat était assemblé en ce moment ; tous les membres se levèrent, d'un commun mouvement, et accoururent auprès du blessé. Le plus fameux chirurgien de toute l'Italie, Fabrice d'Aquapendanle fut appelé, et ne le quilta qu'après l'avoir mis hors de danger. Le sénat doubla les émolumens de son conseiller, et lui accorda une confiance encore plus complète. A partir de ce jour, Fra-Paolo vécut presque entièrement confiné dans sa cellule jusqu'à sa mort, qui arriva en 1623.

Des honneurs extraordinaires furent rendus à la mémoire de Sarpi par la république de Venise , qui fit notifier sa mort à toutes les puissances de l'Europe par les ambassadeurs , et décréta l'érection d'un superbe monument en marbre qui devait être élevé dans l'église des servîtes. Mais la cour de Rome , que Sarpi avait si longtemps et si impunément insultée , demanda que le monument ne fût pas exécuté, et la république de Venise donna, dit on, contre-ordre au sculpteur.

Bossuet a dit avec raison que « sous son froc Sarpi cachait un coeur calviniste , qu'il travaillait sourdement à décréditer la messe qu'il disait tous les jours.... » On a voulu réfuler cette assertion; mais les recherches de M. Daru ont mis celte vérité dans tout son jour. Sarpi n'attendait que f introduction de la réforme protestante dans les états allemands voisins{de Venise, pour établir, de concert avec un grand nombre de familles puissantes, le protestantisme dans celle ville. Et cependant le peuple de Venise avait fait un saint de Sarpi ; il s'étonnait qu'il ne fût pas canonisé, et si l'autorité publique ne fût intervenue, il lui aurait rendu une espère de culte, même au commencement du xvin° siècle.

Le corps de Fra-Paolo est maintenant déposé dans l'église de Sainl-Michel-de-Murano , île voisine de Venise et qui en est comme une dépendance. Ce corps avait été retrouvé, au mois de jnil'ct 1828, dans la démolition d'un

autel de l'ancienne église des Servîtes. Aucune épitaphe, aucune indication évidente ne le désignait, et l'on conçoit qu'il ait échappé si long-temps aux recherches des voyageurs. Le monument actuel de Fra-Paolo a été élevé aux frais de la ville.

L'i'e de ft'unno renrerme encore les manufacture' de

glaces, de cristaux et de perles, qui firent jadis la renommée de l'industrie vénitienne ; mais les deux premières ne pouraient aujourd'hui soutenir laconcurrer.ee avec les fabrique* de France ou d'Angleterre. Les manufactures de grosse* perles coloriées , au nombre de trois . conservent mystérie: serrer.! 'e secret de cette fnr-rier.ti'n brillai te. peu

(Une vue de Muiano. )

■hère, et qui permet à la médiocrité) l'éclat et le luxe apparent de la richesse. Mais cette industrie frivole, comme h fabrication des ouvrages de mode, ne saurait être (pour un ctat tue rcriiaUe ressource, pui«q-i'e!!e ne satisfait point

à des besoins réels et durables. Ces exportations 'sont faibles, incertaines, Jel elles n'ont point arrêté la ruine du commerce de Venise.

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