E3IPLOI DES FANONS DE LA BALEINE
Nos lecteurs savent qu'on appelle vulgairement baleines, ou fanons de baleines les lames cornées, placées les unes à côté des autres, un peu obliquement et en
arrière, que les baleines franches portent au lieu de dents de chaque côté de la bouche.
Le tissu de ces lames offre une application de libres longitudinales Irès-lines et très-serrées, comme empâtées par un ciment gélatineux endurci. Il résulte de cette texture un corps très-élastique, très-flexible et très-résistant tout à fait imputrescible et d'une durée indéfinie. Il serait fort long et presque impossible d'énumérer les divers emplois auxquels les fanons de baleine sont éminemment propres; une multitude d'arts mettent à contribution la baleine. Dans les ouvrages de tour, elle convient parfaitement pour des tabatières, des étuis, et mille petits ustensiles; mais l'emploi le plus considérable qui s'en fasse est d'abord pour la charpente ou carcasse des parapluies et des ombrelles. Ici cet emp'oi est presque indispensable; en effet, les nombreux essais qui ont été tentés pour suppléer à la baleine par d'autres tiges n'ont eu que peu de succès; elle seule réunit la solidité convenable, la légèreté et l'élasticité parfaite que doivent avoir les branches d'un parapluie, pour affecter instantanément la courbure nécessaire lors de son déploiement, et pour revenir aussi vite à la forme rectilignequand on referme le parapluie. Nous trouvons encore un immense emploi de la baleine pour les buses des corsets de femmes, pour les élégantes et durables badines de nos dandys; pour les houssines et les fouets de nos cavaliers.Les pièces à vis des tuyaux de pipes à fumer, celles d'une multitude d'instruments de physique et de chimie, demandent aussi de la baleine, qui, dans toutes ces occasions, n'est que très-imparfaitement suppléée par la corne, beaucoup plus sujette à casser, à se déformer et à s'altérer que la baleine, qui supporte d'ailleurs beaucoup mieux que la corne une élévation de température. Tout s'utilise dans le débit des fanons ; les morceaux très-minces, les esquilles même qui se détachent pendant le travail, ne restent pas sans emploi : on en fait des branches d'éventails, des garnitures de cols, des carcasses ou montures pour chapeaux de dames, etc., etc., etc.
D'après cet emploi presque universel de la baleine, on ne doit pas s'étonner du haut prix qu'obtiennent les fanons quand la pêche n'a pas été heureuse ou que les arrivages se ralentissent. C'estpeut-êlre en partie à cette considération qu'est due la préférence qu'en général les marins français accordent à la pêche de la baleine à fanons sur celles du cachalot.
Les dimensions des fanons varient beaucoup avec l'âge et la grosseur de l'animal; mais la différence est encore plus grande entre les fanons recueillis sur le même individu. Cela dépend de la place qu'ils occupent dans la bouche de la baleine. Chacun de ces fanons a une courbure assez semblable à celle d'une lame de faux, et se termine en pointe comme elle : c'est par l'extrémité la plus large que le fanon est attaché à la partie saillante de l'os de la mâchoire, qui partage le palais dans sa longueur en deux parties égales, à peu près comme les barbes d'une plume sont implantées sur les côtés qui les supportent. Le côté le plus épais du fanon et dont le tissu est le plus dense et le plus serré, est à l'intérieur; on l'appelle le dos du fanon, pour le distinguer du côté opposé, beaucoup plus mince et d'un tissu plus lâche : celle dernière partie s'appelle le ventre du fanon ; elle est plus mince, et est hérissée de crins qui la garnissent dans toute la longueur de ses bords. Les extrémités barbues de ces fanons sortent
tout autour de l'immense ouverture buccale de l'anima! et forment des espèces de moustaches. Les fanons placés au fond du palais ont quelquefois jusqu'à 12 et i/i pieds de longueur, sur 6 pouces de largeur moyenne, et environ 4 à 5 lignes d'épaisseur. Ils ont d'ailleurs une grande courbure. Quant aux fanons pris sur la partie antérieure de la mâchoire dans le même individu, à peine ont-ils G pieds de longueur sur 4 pouces de largeur, et de -i à 3 lignes d'épaisseur : mais ceux-ci offrent l'avantage d'être beaucoup moins courbes que les grands.
En même temps qu'une partie de l'équipage du baleinier s'occupe du dépècement de l'animal pour en enlever tout le lard, d'autres hommes arrachent les fanons, qui sont recouverts à leur base de beaucoup de chairs dont il faut les débarrasser. Les fanons sont séparés les uns des autres à l'aide de coins et de lourdes masses de fer. On les nettoie et on les fait sécher sur le pont du vaisseau, au grand air et au soleil.
Dans le commerce, on donne la préférence aux fanons de la baleine pèchée dans les mers du Nord, et dans tous les cas au produit des poissons les plus vieux ;leurs fanons sont plus fermes, mieux nourris, plus denses et plus durs; les fibres sont plus longues, plus serrées et plus élastiques. Les fanons recueillis sur la côte du Brésil sont beaucoup moins recherchés ; ils sont plus faibles et ont moins de nerf. Quant à ceux provenant des très-jeunes baleines, quelles que soient les mers dans lesquelles celles-ci ont été pêchées, leurs fibres sont courtes, et la matière est cassante.
Les fanons, avant d'être livrés au commerce, exigent plusieurs apprêts. H faut d'abord les ébarber, c'est-àdire les dépouiller de ces espèces de longs crins dont ils sont parsemés; puis, avec une scie à main, on les coupe de longueur convenable pour les usages de fabrique (environ une aune de long). Les bouts qui dépassent cette mesure sont mis a part pour fairece qu'on appelle de l'assortiment, et classés suivant leurs longueurs.
Après ce lolissagc, on arrange les différentes longueurs de baleine dans une chaudière de cuivre fort allongée et de forme parallélogrammique, établie sur un fourneau, ayant soin de mettre au fond de la chaudière les plus courts échantillons. On remplit d'eau la chaudière; on assujettit les baleines à l'aide d'une planche chargée de poids, et on allume le feu. Il faut faire bouillir pendant environ deux heures. Par cette ébullition, d'abord les fanons se nettoient, se dépouillent des chairs et des graisses qui leur étaient restées adhérentes, et puis ils se ramollissent. Ce ramollissement est indispensable pour qu'on puisse les couper d'épaisseur. Nous ne nous appesantirons pas sur l'opération du coupage ou refendage, qui d'ailleurs peut facilement se concevoir.
Il faut ensuite procéder au triage des fanons coupés ou refendus. D'abord on fait de nouveau sécher tous les morceaux, pour leur restituer la dureté et 1 élasticité qu'ils avaient perdues par le bouillage ; après le séchage, il faut les racler pour enlever l'épidémie qui reste sur les faces non atteintes par le couteau du fendenr. Ces raclures même ne restent pas sans emploi : rien n'est meilleur pour la garniture des couchettes d'enfants, qui n'ont point à redouter l'inconvénient de l'urine; celte matière ne se mouille pas.
Enfin, on procède au triage et au lotissage des brins
de baleine. On en fait des tas différents, suivant leur longueur, leur épaisseur, leur force et leur poids; on 4 met à parties brins provenants du dos du fanon, ceux du milieu et ceux du ventre. Les premiers sont d'un tissu plus ferme, plus compacte, mais il leur manque de la souplesse; ils conviennent mieux pour certains usages, et ne valent pas les autres brins pour d'autres emplois, et vice versa.
Dans le commerce, on attribue des prix fort différents à la baleine produite par de très-grands poissons, ou par des moyens, ou par des tout petits. On fait des paquets différents de chaque qualité. Les brins qui n'ont qu'un tiers d'aune et au-dessous se nomment asperges.
Paris, Rouen et Limoges ont été, de temps immémorial, réputés pour le nettoyage, le coupage et le lotissage de la baleine.
Dans ces dernières années, la chimie n'a pas manqué d'exercer ses ressources sur la matière des fanons de baleine. On est parvenu à la blanchir presque complètement, et dans cet état elle est très-apte, comme tous les tissus animaux, à s'imprégner solidement des couleurs les plus vives et les plus durables; ce qui ouvre une vaste carrière à l'emploi de la baleine pour une foule d'objets d'ornement. Déjà nous avons vu une charmante application de cette industrie : ce sont des fausses fleurs en baleine, dans lesquelles se montrent l'art le plus délicat, un goût exquis, et toutes les ressources de l'imagination féminine exercée dans la production d'un objet de toilette recherchée.
Note du rédacteur. — Le blâme jeté sur certains spéculateurs, d^ns notre dernier article de la pèche de la baleine, ne saurait évidemment atteindre la majorité des armateurs. Sans doute il y a eu des coupables et d'assez osés pour se dire baleiniers quand la forme même de leurs navires, spécialement faits pour la traite, les accusait hautement; mais la majorité des baleiniers a loyalement gagné les primes que leur accorde l'Etat.
ÉPHÉMÉRIDES DE LA RÉVOLUTION FRANC /VISE
ANNÉK I79I. ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.
20 juin. — Le roi, la reine, leurs enfants et madame Elisabeth, sœur du roi, quittent le château des Tuileries dans la nuit du 20 juin, et prennent la route de Moutmédi. Monsieur part dans la même nuit et se dirige sur Mons.
21 juin. — Le président annonce l'enlèvement du roi. L'Assemblée ordonne l'envoi de courriers pour le rejoindre et empêcher sa sortie du royaume. L'Assemblée mande les ministres et leur ordonne d'exécuter les lois. Elle exige de tous les militaires et fonctionnaires publics le serment de Gdélité à la nation.
22 juin. — Des lettres annoncent que le roi a été arrêté à Varennes, et qu'il est ramené à Paris comme prisonnier. Envoi auprès du roi, en qualité de commissaires, de MlM. de Latour-Maubourg, Barnave et Pétion. Ordre de faire arrêter M. de Bouille.
ï5 juin. — Le roi et la famille rovale reviennent à Paris; ils sont conduits par des milliers de gardes nationaux. Cinq cent mille hommes se trouvent sur le passage du roi à son entrée dans Paris; aucun cri ne s'élève, le silence règne, les armes sont baissées et toutes les têtes restent couvertes. Le roi est conduit au
château des Tuileries, où l'Assemblée établit une garde sous le commandement de M. de Lafayette.
9.fijuin. — L'Assemblée charge trois de ses membres d'aller recevoir les déclarations du 1 oi et de la reine.
27 juin. — Le roi déclare que les motifs de son éloignement sont les menaces et les outrages qui lui ont été faits impunément, ainsi qu'à sa famille, depuis le 18 avril. La reine déclare que le roi ayant désiré partir avec ses enfants, rien dans la nature n'aurait pu l'empêcher de le suivre.
3o juin. — Lecture à l'Assemblée d'une lettre de M. de Bouille, datée de Luxembourg; il déclare que c'est lui qui a tout ordonné, tout préparé pour le départ du roi.
année 1792.
6 juin. — L'Assemblée, adoptant la proposition du ministre de la guerre Servan, de lever cinq hommes par chaque canton du royaume, pour en former un corps de troupes qui campera sous les murs de Paris, décrète que les vingt mille hommes qui formeront cette levée seront réunis à Paris au i/| juillet.
i3 juin. — Une lettre du roi retire leurs portefeuilles à MM. Roland, Servan et Clavières. Décrété que ces ministres emportent les regrets de la nation, et que cette déclaration sera envoyée aux quatre-vingt-trois départements.
i5juin. — La séance s'ouvre par la lecture d'une lettre au roi par des citoyens du district de Sarrelouis. On y remarque ces passages :« Maintenez, sire, l'entière souveraineté de la nation qui vous a placé sur le trône, ou soyez prêt d'en descendre. »
igjuîn. — Le ministre de la justice écrit que le roi a apposé son veto sur le décret de déportation des prêtres et sur celui du camp de vingt mille hommes. M. Condorcet annonce qu'on doit brûler dans la journée, sur la place Vendôme, aux pieds de la statue de Louis XIV, six cents volumes in-folio de titres de noblesse; il demande que les départements soient autorisés à brûler tous ceux qui existent dans les différents dépots. Adopté à l'unanimité.
20 juin. — Les ouvriers du faubourg Saint-Antoine se rassemblent en tumulte; chacun d'eux se dit qu'il faut s'insurger. Ce rassemblement est commandé par Santerre. Une immense quantité de femmes marche avec celle troupe. Deux pièces de canon sont en tête de ce cortège. La garde nationale ne reçoit aucun ordre. Les autorités administratives ne prennent aucune mesure. L'Assemblée elle-même affecte d'ignorer ce mouvement. Les insurgés se présentent aux portes de l'Assemblée et demandent à lui présenter une pétition, et à défiler dans la salle. Une discussion orageuse s'élève sur cette dernière demande. Avant que l'introduction soit accordée, la foule remplit déjà toutes les avenues de la salle; les insurgés n'ont trous é nulle part d'opposition. Leur pétition est intitulée pétition du peuple. Elle s'élève contre l'abus fait par le roi de son droit de veto, et le renvoi des ministres Roland, Servan et Clavières. Elle conclut en disant que le pouvoir exécutif doit être suspendu si sa marche est contraire à la liberté, et se termiue par ces mots : «Le peuple est là; il attend dans
le silence une réponse digne de sa souveraineté.» Le président répond que la pétition sera prise en considération, et invite les pétitionnaires aux honneurs de la séance. Après la lecture de la pétition, le cortège défde dans la salle. Il est conduit par Santerre et Saint-Huruge. Ils ont le sabre en main et le costume de la garde nationale. Le passage dure plusieurs heures aux cris de vive la nation, vivent les sans-culottes. On porte une bannière avec cette inscription : La liberté ou la mort. Un spectacle affreux s'offre aux regards ; c'est un cœur de veau au bout d'un bâton; au-dessous on lit : Cœur d'aristocrate. Le cortège se porte vers le château; les grilles en sont abattues, les portes enfoncées à coups de hache. Un canon est traîné jusque dans les appartements du roi. La foule y pénètre. Louis XVI crie aux Suisses qui gardaient la porte : « Ouvrez, je ne dois rien craindre des Français. » Les Suisses se disposent à le défendre. «Remettez vos épées dans le fourreau, dit le roi, je vous l'ordonne. » On lui lit une pétition où les outrages lui sont prodigués : il y répond avec modération. Un homme ivre et d'un aspect féroce vient lui présenter le bonnet rouge : il n'ose le refuser et il s'en couvre; mais rien ne peut lui arracher son veto. Un autre misérable s'approche du monarque avec une bouteille pour le forcer de boire à leur santé'. Le roi la prend et feint déboire. Madame Elisabeth paraît : elle est injuriée, menacée : on la prend pour la reine, son noble dévouement l'empêche de se faire connaître. Mais la reine, avertie de tout, accourt et se présente à la
multitude. Les députés de l'Assemblée arrivent et trouvent le roi calme au milieu de ces horreurs. Un garde national l'engage à se rassurer. Le roi prend sa main, la place sur son cœur, et dit : « Voyez s'il bat plus vite qu'à l'ordinaire. » Le maire de Paris, Pétion, se présente, et ses paroles font retirer peu à peu la foule.
ai juin. — L'Assemblée décrète qu'à l'avenir aucune réunion de citoyens armés ne pourra se présenter à sa barre ni à aucune autorité constituée. Message du roi dans lequel il exprime sa douleur des scènes qui, la veille, ont souillé son palais.
a3 juin. — Le ministre de l'intérieur dénonce une pétition du faubourg Saint- Antoine à l'Assemblée nationale, affichée, et conçue en ces termes: « Les hom- » mes du 14 juillet viennent vous dénoncer un roi in- » digne d'occuper plus longtemps le trône. Nous de- » mandons que le glaive frappe sa tête. »
2.5 juin.-— Les amis de la constitution, de Blois, demandent que Louis XVI soit déclaré déchu du trône. Leur pétition est accueillie aux applaudissements de l'Assemblée.
2.8 juin. — Legénéral Lafayette, arrivé à Paris, se présente à la barre. Il prie l'Assemblée d'ordonner que les instigateurs et auteurs du 20 juin soient poursuivis comme criminels de lèse-nation, et de détruire la secte des Jacobins dont les débats publics ne laissent aucun doute sur la perversité de ses intentions.
(Vue de l'église Saint-Etienne et de l'entrée du Collège royal do Caen. Voy. pag. 2S3.) Les Bureaux d'Abonnement et de Fente sont rue des Grands -Augustin s, 20.
P»ri«, imprimerie de Ducotucuiiii, rue d'Erfurlh, 1, — Picsse-nitc. fabr. pnr Giboi uot.
COSTUMES FRANÇAIS AUX XVII* ET XVIIIe SIÈCLES.
(Madame de Grignan.)
Le règne de Louis XIV est peut-être celui qui a vu s'opérer dans les costumes de la cour et de la ville les plus grandes et les plus singulières modifications. Les fraises que l'on portait du temps de Henri IV avaient été remplacées, dans la toilette des femmes, par des tours de gorge d'une grande ampleur. Elles avaient aussi des manchettes à triple rang, et portaient sur le devant de la (ète une espèce de huppe élevée de plus de quinze pouces, faite avec de la dentelle qu'elles soutenaient avec du lil de laiton, et de laquelle pendait par derrière une longue queue en façon de voile. Ce fut à la même époque que furent adoptés le fard et les manchons.
Le président de Mesnières a laissé dans ses manu- Tome IU. — Juin 1836.
scrits un morceau assez piquant sur l'origine des/?«~ niers et sur la suhite diminution que Louis XIV fit opérer, un beau jour, dans la coiffure des dames de la cour.
«Les dames, dit M. de Mesnières, dont nous reproduisons le style sans corrections, ont l'obligation de ces deux modes (celle des petites coiffures et celle des paniers) à deux dames anglaises qui vinrent en France, en 171 A, où il leur arriva des aventures aussi dangereuses que fâcheuses. Ces deux dames anglaises étant venues à Versailles, dans le mois de juin ou juillet, elles se présentèrent pour voir souper Louis XIV qui était déjà à table; ceux qui étaient au souper, étonnés de la petitesse de leur coiffure, qui n'avait nul rapport avec
MAGASIJN UNIVERSEL.
celle des dames de France, et ne les connaissant pas pour étrangères, firent un brouhaha si considérable, que le roi demanda avec émotion qui occasionnait ce bruit; on lui répondit que c'étaient deux dames, extraord ruai rement coiffées, qui se présentaient pour avoir l'honneur de le voir souper. Car, dans ce moment, on ne fut point frappé de leurs paniers. Le roi les ayant aperçues, et étant belles et bien faites, il les fît approcher et dt tout de suite, en présence des duchesses et des dames qui étaient présentes au souper, que si toutes les femmes étaient raisonnables, elles ne se coifferaient pas autrement que ces deux dames; et il le dit même d'un ton à faire croire que si on paraissait autrement devant lui, ce ne serait pas lui faire la cour. Et peut-être que si l'on n'avait pas fait du bruit à l'entrée des deux dames anglaises, les hautes coiffures subsisteraient encore.
» Il est aisé de juger qu'il n'en fallut pas davantage pour faire prendre le parti, aux dames qui étaient présentes au discours du roi, de faire travailler toute la nuit à la diminution de leur coiffure qui était excessivement haute. Cela leur fut très-aisé à faire, parce qu'elles portaient trois étages de cornettes; en sorte qu'il ne fut plus question que de la suppression des deux plus hauts étages, avec tous les fils d'archal qui les soutenaient, et de réduire la coiffure au premier étage que l'on diminua encore de moitié. Les dame<, le lendemain, parées de ces nouvelles coiffures, ne manquèrent pas de se trouver à la messe du roi avec un sérieux qu'elles avaient bien de la peine à garder. A la sortie de la messe, le roi leur eu fit compliment : il ajouta qu'elles n'avaient jamais été mieux cuiffées.
» Il n'en fallut pas davantage pour faire passer cette mode aux autres dames de la cour; la ville suivit leur exemple, et toutes les cornettes des femmes changèrent de suite.
» Il me reste à parler des paniers de ces femmes anglaises. La scène s'en passa, deux jours après, à la promenade des Tuileries, où étant entrées, sur le soir, dans la grande allée de ce jardin, l'énorme grandeur de leurs paniers, qu'on ne connaissait pas encore, et qui consistait en cerceaux de baleine sur lesquels les jupes élahnt étalées, étonna si fort les spectateurs, et leur donna un empressement si violent de les voir, qu'elles pensèrent être étouffées par la foule. Un des bancs adossés aux palissades d'ifs qui étaient aux deux côtés de la grande allée où elles se rangèrent, les sauva de la foule, avec le secours d'un oflicier de mousquetaires qui s'y trouva assez heureusement pour elles, et empêcha qu'elles ne fussent écrasées par la multitude. Le seul expédient que cet officier put trouver, ce fut de les faire passer de l'autre côté de la palissade et de les mener à l'orangerie des Tuileries où il logeait.
» C'est à cette fâcheuse aventure de ces deux dames que les paniers doivent leur origine en France. La mode en est venue par degrés, les femmes n'ayant pas osé passer tout d'un coup à ce vaste étalage, parce qu'il leur parut d'abord immodeste et très-indécent. Ce sont les comédiennes qui, les prend res, ont commencé à en porter sur le théâtre l'hiver suivant. Les femmes du monde, accoutumées à les imiter d'abord de loin, ont commencé à poi ter des jupons de crin piqués; après, elles ont porté des criardes et un peu de grosse toile bougranée, plissée autour de leurs hanches; ensuite, en j 716, après la mort de Louis XIV, deux dames,
que je ne nomme pas ici, sous le prétexte qu'elles étaient grasses et très sujettes à la transpiration, risquèrent les premières à porter des paniers dans leurs chambres; et, comme elles n'osaient pas s'en servir le jour, elles résolurent à attendre le soir pour aller à la promenade des Tuileries; et, pour éviter l'entrée des portes ordinaires, où il y a toujours beaucoup de livrée, elles entrèrent par l'orangerie. Enfin, comme ces deux dames étaient très-connues à Paris, on s'accoutuma peu à peu à leurs paniers; et, lorsqu'on en parlait, elles répondaient que rien n'était plus commode à des femmes grasses et replètes pour avoir de l'air, surtout en cet été-là où il faisait excessivement chaud. On s'est tellement accommodé de ces paniers, que toutes les femmes en ont. porté par la suite, jusqu'aux femmes de chambre. On ne doit pas omettre, ajoute le président de Mesnières, que les paniers modestes ont aujourd'hui (en 1733) au moins trois aunes de tour, ce qui emporte dix aunes d'étoffe de soie pour faire une jupe. Il y a aussi une sorte de paniers qu'on appelle jansénistes, parce qu'ils ne vont que jusqu'aux genoux.»
Ces paniers ridicules succédèrent aux vertugades ou aux vertugadins introduits en France par les Espagnols. La vertugade était un gros bourrelet que les da mes mettaient à la ceinture pour donner plus d'ampleui à leurs jupes. Le second était un fil de fer, recouvert de grosse toile, qui servait au même usage, mais qui tenait les jupes des femmes d'une manière plus roide et en forme de tambour.
Lorsqu'enfin les hommes quittèrent les perruques pour prendre la bourse, réduisirent le volume de; habits et manche tes que remplacèrent des collets de mousseline plissée, les femmes de leur côté châtièrent leur ajustement. Elles firent usage de robes fermées ornées dans le bas de falbalas, et diminuèrent aussi leurs énormes manchettes. A la mante qu'elles portaient auparavant en velours, en écarlate ou en d'autres étoffes somptueuses, succéda un mantelet de taffetas noir; les gazes, les filets, les blondes entrèrent dans ce costume.
Vers la fin du xviuc siècle, on vit paraître les robes h la Polonaise, dont la queue, divisée en deux parties, se rattachait sur les hanches avec des bouffettes, en forme de rel roussis de rideaux, et les longues lévilei semblables à de grandes tuniques aux manches serrées,
Parmi les femmes du siècle de Louis XIV qui se firent remarquer par leur beauté et par le bon choix qu'elles surent faire dans les modes de leur temps, nous avons choisi la marquise de Grignan.
MADAME DE GRIGN4.N.
Madame de Sévigné avait à peine vingt-cinq ans quand son mari se fit tuer en duel. Le marquis lui laissait deux enfants, un fils et une fille; celte fille devait un jour s'appeler madame de Grignan. Jeune, belle et spirituelle, madame de Sévigné aurait pu se remarier: la tentation était d'autant plus forte que le marquis de Sévigné, homme peu digne d'elle, l'avait beaucoup négligée, et (pie la marquise pouvait éprouver le besoin de chercher dans le monde un homme qui lui rendît en affections tout ce que soft premier hymen avait dérobe à ses jeunes années. Mais madame de Sévigné ne vivait que pour ses enfants; sa fille surtout était l'objet de sor idolâtrie; et veuve, elle fît, des nombreux soupirants qu'elle rencontrait dans le monde, ce qu'elle en avail
fait du vivant de son mari; elle les congédia poliment ou sut les conserver comme amis.
En rappelant l'espèce de culte que la marquise de Sévi"né rendait à sa fille, nous ne cherchons nullement à expliquer son attachement scrupuleux à ses devoirs. Elevée dans des principes de religion et de noble fierté par l'abbé de Coulanges, formée à l'école de l'hôtel de Rambouillet, madame de Sévigné était devenue une des plus aimables précieuses, et d'ailleurs son esprit enjoué et badin contribuait à la défendre contre les faiblesses
du cœur.
Madame de Sévigné éleva sa fille comme on l'avait élevée elle-même; des sentiments religieux unis à un grand désir d'apprendre, un attachement profond à ses devoirs joint à un certain respect pour les privilèges de sa caste; voilà ce qu'elle lui inculqua de bonne heure; mais ce qu'elle ne pouvait lui donner, c'était cet aimable abandon, cette grâce toute féminine, cette vivacité d'esprit qui s'unissaient chez la marquise à une haute raison. La belle madame de Grignan désolait, en effet, par sa froideur, sa tendre et caressante mère qui osait à peine s'en plaindre tout haut; et bien probablement ce défaut de sensibilité, devait, grave dans la correspondance de madame de Grignan, contraster d'une étrange façon avec l'effusion de sa mère.
De cette correspondance on n'a, chacun le sait, sauvé que quelques pièces assez insignifiantes; mais ce qu'un certain nombre de nos lecteurs ignore peut-être, c'est que celte rareté des lettres de madame de Grignan, mise en regard de la volumineuse collection de celles de sa mère, a donné naissance à d'étranges critiques. Les uns ont dit que madame de Sévigné avait joué la tendresse maternelle et n'avait écrit que pour être admirée ; d'autres ont été jusqu'à prétendre que madame de Grignan ne correspondait que fort rarement avec sa mère et que 1rs prétendues réponses de celle-ci n'étaient qu'une œuvre littéraire fabriquée à loisir et laborieusement remaniée.
S'il ne suffisait pas de citer de semblables jugements pour en montrer le ridicule, nous chercherions dans la position particulière où s'était trouvée madame de Grignan, dans le désir qu'éprouvait la marquise de Sévigné d'effacer la trace de certains désagréments de famille, l'explication du soin qu'avait pris celle-ci d'anéantir les lettres de sa fille.
Le peu qui nous reste de madame de Grignan permet au reste, de juger avec assez d'exactitude, et son caractère et la direction de ses idées. Les raisonnements subtils, les profondeurs de la métaphysique avaient plus d'attraits pour son esprit sérieux que les ouvrages d'ima"ination; aussi a-t-elle composé un résumé du système de Fénelon sur l'amour de Dieu, résumé que l'on a joint à quelques-unes des éditions des Lettres de
sa mère.
On sait qu'après avoir brillé à la cour, après avoir été maintes lois chantée par Benserade, mademoiselle de Sévi'mé avait été mariée de bonne heure à M. de Grignan, et qu'elle se sépara de sa mère, peu de temps après, pour suivre en Provence son mari qui y commandait en qualité de lieutenant-général, en l'absence de M. de Vendôme. A partir de cette époque, madame de Sévigné ne se réunit que passagèrement à sa fille.
La douleur que causa à madame de Grignan la mort de son fils, brigadier des armées du roi et ambassadeur de France à la cour de Lorraine, la conduisit au tom-
beau à l'âge de cinquante-sept ans. Elle laisa deux filles dont l'une devint plus tard la célèbre marquise de Simiane.
LES ARTISTES ALLEMANDS A ROME
( Deuxième article. Voy. page 2C2. ) Déjà, dans un premier article, nous avons donné, sur le caractère particulier des peintres allemands, sur la vie de ceux d'entre eux qui habitent Rome, des détails fort attachants, extraits de la Revue du Nord; nous ajouterons à ces vues générales l'appréciation particu» lière des œuvres de plusieurs de ces artistes.
C'est sur la place Barberini que Thorwaldsen a ses grands et nombreux ateliers. Quand on y entre, on est frappé de cette multitude de statues, de bas-reliefs, de bustes de toutes grandeurs; on a peine à comprendre qu'un seul homme qui travaille encore soit l'auteur de tant de créations. Et parmi ces ouvrages il en est beaucoup d'un grand mérite, tels que le Mercure, les Grâces, V Amour, l'Hébé, le Berger, des figures de monuments funèbres, etc. Mais au-dessus de toutes ces œuvres, est le grand bas relief du Triomphe d'Alexandre; c'est aussi celui qui a fondé la réputation de Thorwaldsen. Il fut commandé par l'empereur Napoléon, et M. de Sommariva l'acheta lorsqu'il fut achevé. Dans toute son étendue, cette vaste composition se soutient constamment à la hauteur du sujet; pure, grecque dans toutes ses parties, elle est encore héroïque comme le récit des écrivains de l'antiquité.
A côté de cette œuvre, au cachet païen, fortement prononcé, on voit le Christ et ses douze apôtres, statues colossales, destinées par Thorwaldsen à la cathédrale de Copenhague. Ces figures respirent toutes le plus vrai, le plus saint caractère évangélique. Le Christ surtout a une expression toute divine. La plaie de son côté est à nu, et ses deux bras ouverts appellent le monde à la rédemption et à la paix.
Auprès de ces chefs-d'œuvre se soutient encore la belleRédeinpiion de saint Jean-Baptiste: elle estremarquable par son style tout biblique, et la variété des épisodes dans les groupes des assistants.
Thorwaldsen possède à un haut degré une qualité bien rare, c'est quethez lui l'invention du poêle de génie se lie admirablement à l'entente de l'art sculptural, soit dans les figures de ronde-bosse, soit dans les bas- reliefs. Son idée, quelque élevée qu'elle soit, trouve toujours une forme qui ne diminue rien à ses proportions. Pourtant il est à regretter qu'il n'ait pas su se plier aussi parfaitement à la partie mécanique de l'art. Beaucoup de nos jeunes sculpteurs pourront se vanter avec raison d'exécuter mieux que Thorwaldsen. Mais c'est que chez lui, ses conceptions l'ont absorbé assez pour lui faire oublier le fini des détails.
Depuis que le talent de Thorwaldsen a été reconnu, il s'est vu décorer par les souverains de l'Europe; des commandes affluent chez lui de toutes parts; pas un étranger ne passe à Rome sans aller visiter ses ateliers, comme il va visiter les monuments célèbres. Et pourtant, malgré ces honneurs, malgré sa fortune, cet homme simple occupe encore la petite chambre qu'il loua en arrivant à Rome, il y a plus de quarante ans, et dans laquelle il passa sa jeunesse, seul et inconnu à tous. Dans un appartement contigu, il y a une grande quantité de tableaux modernes, et pour la plupart allemands. Ce sont des achats «ru il fait à déjeunes artis-
tes. Quand toutes les places sont remplies, il encaisse sa collection, et l'expédie au musée de Copenhague, sa ville natale, pour laquelle sont encore ses précieuses médailles et toutes ses antiquités. Une partie considérable de sa fortune est aussi destinée à l'Académie des beaux-arts de cette ville; l'autre moitié est réservée à sa fille, mariée à un noble danois. Quoique sa grande réputation le fasse rechercher dans toutes les sociétés, Thorwaldsen aime peu le monde et la représentation. La promenade au Pincio, des causeries avec quelques vieux amis, remplissent d'ordinaire ses soirées. Ses voyages à l'étranger sont très-rares: quelque souvenir filial qu'il conserve de son pays natal, Rome est devenu pour toujours la patrie de son choix.
Non loin de Thorwaldsen, dans la Villa Malta, habite un autre sculpteur moins connu, mais dont le talent s'élève bien au-dessus du vulgaire; c'est le professeur Wagner. Il y a trente ans que l'académie de Munich l'envoya à Rome y e'tudier la peinture, et il y est resté jusqu'à présent. Le roi de Bavière, ayant eu occasion de reconnaître en lui un développement d'idées, un sens d'artiste supe'rieur, lui ordonna un beau jour de devenir sculpteur, et lui commanda en même temps la frise de la Walhalla, temple qu'il fait élever, près de Ratisbonne, aux grands hommes et aux grandes actions de l'Allemagne. Cette frise, qui a deux cents pieds de longueur, doit représenter les migrations des peuplades caucasiennes qui, sous les noms de Teutons, de Goths, de Visigoths, etc., s'établirent en Germanie et y fondèrent la nation allemande.
Près de cent pieds de cette œuvre importante sont exécutés, et on ne sait ce qu'il faut y admirer le plus, ou de la richesse, la variété, l'originalité, l'invention de l'artiste, qui, lorsque les faits manquaient, y a supplée par des épisodes de mœurs et de coutumes, ou de l'expression caractéristique qu'il a donnée aux hordes barbares et aux Romains civilisés. Placés à leur hauteur, les bas-reliefs feront toujours un bel effet; mais par une roideurde modelé, une certaine sécheresse de contours, ils prouvent que le grand talent de l'artiste se manifeste surtout dans la composition. Ses études, au reste, ne l'avaient pa? dirigé vers la sculpture.
Un des plus anciens confrères de Wagner est Reinhardt, vieillard de soixante-dix ans, fort, vigoureux de corps et d'esprit, comme le jour où il entra à Rome; il y a plus de quarante ans de cela, etReinhardt y est encore. C'est qu'il a trouvé dans la nature de ce pays, que la civilisation moderne n'a pas encore défiguré, l'idée de ses riches et grandes compositions historiques, qui lui assurent pour toujours un rang de maître.
A côté de lui il faut placer Koek, son contemporain d'âge et de séjour à Rome, également grand peintre de paysages, mais d'un caractère plus recherché qneReinhardt; sa belle peinture à fresque du Dante égaré dans la forêt est une œuvre qui restera.
Swanthaler le sculpteur, quoique encore bien jeune, a déjà pris rang parmi les grands artistes de l'Allemagne; mais cette gloire précoce est payée par une santé chancelante, et cependant des souffrances réitérées n'ontpas le pouvoir de tarir la sève de ce génie fécond. Toute la poésie de l'antiquité se reflète dans les œuvres de Swanthaler; on dirait, à le voir représenter les mythes grecs, avec une verve intarissable, que [ce peintre a vraiment vécu en Arcadie. Pourtant il est né sous le ciel
un admirable instinct d'artiste, lui ont dévoilé le mond antique. Ses bas-reliefs de l'histoire de Bacchus, so bouclier d'Achille, sont des titres impérissables à l'ad miration de tous les connaisseurs. S. A.
logement avant d'arriver, sans quoi l'on risque de pasplnvieux de Munich; mais des études approfondies, | ser la première nuit dans sa voiture.