‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 214 sur 268 · TOME III. — Juillet · texte numérisé non relu

TOME III. — Juillet

L'île Barbe, si connue des voyageurs et des amateurs de nos vieilles chroniques, ne pouvait être oubliée par l'auteur de ce charmant Voyage; aussi s'est-il arrête avec complaisance sur les souvenirs qu'elle rappelle et sur l'agréable tableau qu'elle offre aux jours de fête. Nous ne saurions mieux faire que de citer les lignes qu'il a consacrées à Vile Barbe, en les faisant précéder

du passage où il raconte l'entrée de Henri IV dans la ville de Lyon, et quelques autres faits marquants dont furent témoins, sous les règnes précédents, les rives de la Saône.

C'était en i5o,5, les habitants de Lyon et des campagnes environnantes se pressaient en foule sur le chemin que devait suivre le roi Henri, entre la Saône et le fameux rocher de Pierre-Seise. Une pompe extraordinaire présidait à cette entrée solennelle, qui s'accomplissait suivant les usages consacrés dans la seconde ville du royame pour la réception des rois de France.

« Le roi, dit la relation de ce voyage, ne désiroit » rien tant que de visiter sa bonne ville de Lyon, qui, » par sa fidélité, s'étoit acquis le titre de fdle aînée de » sa couronne, comme celle qui, avec tant de sécurité » et d'allégresse, s'étoit jetée dans ses bras sans autre » mouvement que d'être la première à se reconnoistre, » comme elle avoit été la dernière à se débaucher. »

Aussi tous ceux de Lyon et des alentours s'étaientils donné rendez-vous sur ce point; ils savaient « que » le, roi ne vouloit bâtir autres citadelles que dans leurs » cœurs et bonnes volontés. »

Le gouverneur, les conseillers, les personnes de leur suite, la noblesse, la garde de la ville, le corps des marchands, des maîtres de métiers, richement costumés, avaient présenté leurs hommages au souverain, hors de la ville, au château de la Claire. C'est avec ce cortège que Henri se mit en marche pour entrer dans Lyon, dont on devait lui présenter les clefs à la porte de Bourg-Neuf, où s'élevait un monument en forme d'arc de triomphe.

Les échos de l'autre rive répétaient au loin les acclamations populaires, les femmes, les enfants accouraient sur les légères nacelles pour voir défiler « les » hommes d'armes, avec leur pourpoint blanc, la chausse » de velours, le bas de soie, le chapeau relevé d'un » grand panache, portant tous la hallebarde ou la périt tuisane avec de longues franges de soie. »

Le roi chose rare) partageait l'enthousiasme et le ravissement du peuple. « Il admira, continue la même » chronique, la brave forme de marcher, et la résolue » et militaire posture de tant de gens appelés à une » autre profession que celle des armes; et toute la no- » blesse qui étoit autour de Sa Majesté reçut un con- » tentement incroyable de voir cette espèce de forêt de » cinq mille panaches blancs en une pleine campagne » avecque le bril des pierreries, qui esclatoient avecque » grande splendeur. Le roi jugea que ces armes ne » couvraient pas des cœurs de cerfs, mais des courages » de lion. »

D'ailleurs, ce n'était pas la première fois que les rives de la Saône étaient témoins de semblables scènes. Dès l'antiquité la plus reculée, elles avaient servi de théâtre aux solennités de tout genre; déjà le commerce y avait étalé ses merveilles, la royauté son luxe, la religion ses pompeuses cérémonies. C'était là, au bas deFourvières, que jadis, Gaulois, Espagnols, Grecs, Africains, Orientaux, étaient venus apporter les richesses de toutes les contrées. Chaque fois qu'il se passait quelque chose d'important dans la région, c'était sur les bords de la Saône qu'on en célébrait l'événement ou la commémoration. La fête de saint Jean occupait de longue main une place considérable dans ces fastes de réjouissances, et, peu de temps avant la révolution, les éche\ins lyonnais régalaient encore le peuple d'un magnifique

feu d'artifice tiré sur le pont de Pierre. Dans le miroir calme des eaux, les flammes brillantes se reflétaient mille fois, tombaient et s'éteignaient tout d'un coup, à l'admiration grande du bon populaire. Charles V, Louis XI, Louis XII, François 1er, Henri II, sont venus là montrer leurs royales personnes, et mêler la parure des seigneurs de leur cour aux costumes divers des habitants riverains. C'est sur la Saône même, qu'il descend;) it en bateau, que Charles VIII vit pour la première fois l'un des plus fidèles et dévoués serviteurs de la monarchie française, le petit Piquet, qui devint plus tard le chevalier sans peur et sans reproche, Bayard. Ce souverain, que la passion pour la gloire, l'amour du plaisir et les idées religieuses dominaient tour à tour, aimait les aspects de laSSaône et le séjour de Lyon, s II y demourait, disent les historiens de son » temps, pour les plaisirs d'icelle ville, ou aussi pour d la bonne grâce d'aucunes dames lyonnaises. » Passant à Lyon (i 49,3) pour aller en Italie faire la conquête du royaume de Naples, il fonda, non loin des bords de la rivière, l'église des cordeliers de l'Observance. Voici les vers que l'on fit à ce sujet :

El faux bourg de Lyon pour les frères mineurs, Il fonda un couvent, puis avec grands seigneurs, Princes, comtes, barons et bande qui freiile, S'en alla co;; quérir Naples et la Sicile.

Sous Henri II eut lieu une fête d'un genre tout particulier et peu commun qui avait attiré, des parties les plus lointaines de la contrée, un grand concours de curieux ; c'était une magnifique naumachie, à l'imitation de celle des anciens. Des hommes, vêtus à la manière des Grecs et des Romains, montés sur des galères sculptées à l'antique, simulèrent, aux applaudissements unanimes de la foule, un combat naval avec toutes ses manœuvres. Sur les bords du fleuve, là où le roi devait passer, des bosquets de verdure, des arcs de triomphe en feuillage, ornés de devises et d ecussons, avaient été dressés comme par enchantement; de tous côtés de blancs drapeaux flottaient par les airs. Sur la terre, sur l'eau, des groupes d'artisans, vêtus de leurs plus beaux habits, se pressaient, envahissaient les gondoles légères. On voyait là rassemblés les visages les plus divers, les costumes les plus variés; c'étaient tous ceux qui, chassés de leur patrie par les troubles politiques, étaient depuis longtemps yenus chercher près de la bellerivière, dans la bonne et bienfaisante villede Lyon, un asile qu'elle ne refusa jamais au malheur et au talent. Il y avait des Lucquois, des Florentins, des Génois, des Milanais, des Allemands, qui tous, au sein de leur nouvelle patrie, avaient conservé leur type primitif et leur physionomie et leurs vêtements.

La Saône n'a pas connu seulement des marches militaires comme cel les d'Annibal et de César, des processions religieuses comme celles de la Fête des Merveilles, des réjouissances populaires comme celles de saint Jean, des entrées royales comme celle de Henri IV, des cortèges lugubres comme celui de'Cinq-Mars et de deThou ; elle a eu aussi ses folles joies et ses saturnales au petit pied. La basoche l'a prise pour théâtre de ses exploits; la basoche, si célèbre en France par ses enfants, rivaux des pages en bons tours et menues espiègleries, par son roi élu du sort, et par ses prérogatives comiques. Chaque année, les basochiens de Lyon, réunis en grand

MAGAS1JN UJMYERSEL.

nombre, clercs de tabellions, de procureurs, d'huissiers à verges et autres, menaient triomphalement leur roi dans l'île Barbe. Toute la cour burlesque de ce singulier souverain le précédait ou le suivait sur la Saône, formant une petite flotte, munie d'artifices et de canons, célébrant l'intronisation à grand renfort de cris et de musique militaire. Lorsque la troupe passait devant le redoutable rocher de Pierre-Scise, elle envoyait une triple bordée de ses petits canons, à laquelle le fort complaisant répondait gravement par un salut semblable.

L'île Barbe, où se rendait la joyeuse mascarade, petite par son étendue, est grande par ses souvenirs. Semblable à un vaisseau à l'ancre au milieu de la Saône, ce curieux massif de rocher et de verdure annonce la ville au voyageur, comme un héraut au costume élégant précède un roi couvert de la pourpre souveraine.

J'ai vu l'ileBarbeaux fêtes de laPentecôte,l'îIe Barbe, que les Lyonnais ont prise en amour, et que, deux fois par an, ils envahissent! Tout Lyon passe par l'île Barbe dans ces jours de fêtes; Lyon ouvrier, bourgeois, riche, fashionnable.... Les ateliers, les boutiques séculaires de la rue Mercière et le quartier Saint-Clair et Bellecour,"tout est représenté à l'île Barbe.... On y boit, on y danse, on y chante à l'ombre. La Saône est pavoisée de gondoles, de femmes et de musique; les quais sont couverts d'une foule immense, rieuse, et les échos lui apportent quelques fragments de gais refrains ou de symphonies que mêlent au bruit des rames de nombreux jeunes gens, pilotes improvisés des mille embarcations qui sillonnent le fleuve! Que de jolies villa au milieu de ces ombrages ! qu'elles sont coquettes et parées ces maisons de campagne, ces espèces de cottages, que l'Angleterre envierait, et où la banque et le haut commerce de Lyon installent, aux beaux jours, leurs pénates ! C'est là qu'on se délasse de l'ennui des affaires, de la chaleur des quais, des pavés inégaux de la ville, du bruit monotone des écus ! C'est là que le"s heureux du jour vont, aux fêtes de la Pentecôte, demander, pour quelques heures, une retraite à de riches Amphytrions, pendant que, sous des marronniers touffus, les théâtres ambulants, les bals démocratiques, tous les plaisirs d'un champ de foire appellent et amusent la multitude.

Et dire pourtant que ces hommes, ces femmes, ces enfants se meuvent et s'agitent dans l'île Barbe sans respect pour le sol qu'ils foulent, ni pour le rivage qu'ils ont franchi! Dire que là on n'entend que des noms vulgaires ! dire que là on est quelque chose avec vingt mille francs de rente! Voilà bien le monde ; et dans cette foule, il n'est peut-être pas, chaque année, uu homme qui cherchant à s'isoler avec lui, avec ses pensées, avec ses souvenirs, reconstruise l'île Barbe avec ses vieux titres, ses noms historiques. On lève le pied pour ne pas tomber en heurtant une pierre, et l'on ne sait pas que cette pierre brunie, usée par le temps, n'est peut-être qu'une ruine de temple ou de mausolée ;on ne cherche pas à réédilier ce quelque chose qui fut là, — église, monastère ou tombeau...; et pourtant l'île Barbe a eu de grandes époques, et ce n'est pas, croyez-le bien, depuis qu'elle est semée de maisons, coupée de jardins anglais, depuis que la civilisation l'a prostituée aux joies, aux folies, aux bacchanales de la population lyonnaise, depuis qu'on a caché sous la ver-

dure des ruines importunes et tristes peut-être, mais qui sufiisent encore pour renouer la chaîne des temps, pour refaire l'architecture du moyen âge.

Aujourd'hui, quand les habitants de Lyon quittent la ville pour se rendre à l'île Barbe, n'est-ce pas le souvenir de ces Lyonnais qui, il y a quinze siècles, livrés par Antonin aux tortures et aux supplices, venaient se réfugier dans l'île où un Gaulois les abrita dans un monastère, qui plus tard devait être sous le patronage de martyrs, de saints, de prélats distingués, et de chefs de l'Eglise? Ce monastère, non-seulement devint riche et puissant, mais encore cette abbaye, dît un auteur, « devint la première en noblesse, antiquité, dignités et » prérogatives. » La splendeur de l'île Barbe s'était accrue au plus haut degré, lorsque les Sarrasins la ravagèrent. Sa première époque s'arrête à cette invasion. Mais une ère nouvelle se lève pour le monastère que le roi Sicambre avait enrichi : Charlemagne, couronné à Rome empereur (814), place l'île Barbe sous sa protection. Si les guerres d'Italie, si ses conquêtes lui eussent donné quelques loisirs, c'était dans ce monastère qu'un jour il se serait reposé du poids de cette couronne que Louis le Débonnaire devait être impuissant à soutenir. C'est à Charlemagne que remonte l'institution des fêtes qui se sont conservées de nos jours, fêtes toutes profanes, et auxquelles le pape Pie VII refusa d'associer sa bénédiction lorsqu'en i8o5 il traversa Lyon.

Les hérétiques renouvelèrent plus tard les pillages des Sarrasins, et plus tard encore la révolution française renversa le monastère et les moines. Ce fut à compter de cette époque, que la mode, que l'esprit mondain se posèrent les maîtres absolus des pèlerinages que l'île Barbe recevait. La dévotion tomba avec l'abbaye; l'abbaye tomba sous le niveau de l'architecte.... Et ce sont des ruines qui nous disent maitenant où fut l'église de Saint-Loup ! On peut dire que l'île Barbe a perdu une grande partie de sa poésie, et que l'artiste la prend en pitié.... Ah ! c'est qu'il n'a plus aucune trace de ces vieilles archives où Charlemagne avait assemblé les livres les plus précieux de l'Italie, c'est qu'il peut à peine revêtir de ses pompeux habits le corps en ivoire du paladin Roland, qu'on adorait dans les fêtes publiques ; c'est que le peintre recherche vainement, au milieu de ces maisons nettes et brillantes, ces longues voûtes gothiques où de pâles lumières se reflétaient sur leurs pâles habitants; c'est qu'on danse où fut le cimetière; c'est que saint Loup, le bienfaiteur de l'île Barbe, n'est pas plus vénéré que ses collègues au calendrier; c'est qu'aussi le pont suspendu qu'on a jeté à l'île Barbe, en a détruit le caractère. Et cependant on ne peut ni voir, ni parcourir, ni quitter l'île Barbe sans un sentiment indéfinissable. Le présent n'a pas tellement absorbé le passé , que ces grands noms, Clovis, Charlemagne, ne reviennent à la pensée, et qu'on ne se mêle un peu à la vie monastique et qu'on ne prie encore saint Loup de veiller sur l'île Barbe. Puis le passé, si beau, si riche, s'efface parfois devant le présent. Comment^ en effet, rester insensible devant un site si pittoresque, devant une nature si riante, si animée!... Je veux revoir l'île Barbe un jour de la Pentecôte.

EPHEMERIDES DE LA REVOLUTION FRANÇAISE

5 juillet. — Marat écrit à la Convention pour renouveler la proposition de mettre à prix la tête des Bourbons fugitifs. Plusieurs sections de Paris viennent annoncer à la Convention qu'elles acceptent la constitution. Une citoyenne coiffe le président d'un bonnet rouge et en reçoit l'accolade.

i3 juillet. — Charlotte Corday, fdle d'un ancien gentilhomme, admise auprès de Marat, pendant qu'il était au bain, le frappe d'un coup mortel. « Oui, s'écriait celte héroïque fdle, j'ai tué un homme pour en sauver cent mille, un scélérat pour sauver des innocents, une bête féroce pour donner le repos à mon pays. »

17 juillet. — La Convention met en accusation Pozzo-di-Borgo, procureur général, syndic en Corse, ainsi que les autres membres de ce département. Elle met Paoli hors la loi, comme traître à la république.

19 juillet. — Décret prononçant la déportation contre les évèques qui s'opposeront au mariage des prêtres.

23 juillet. — La Convention prescrit de confisquer les biens des Français qui, dans les vingt-quatre heures, n'auraient pas quitté les villes rebelles et abandonné leur domicile.

3i juillet. — Par ordre de la Convention, les forêts de la Vendée doivent être abattues, les récoltes coupées, les biens des rebelles confisqués, les taillis, les genêts, les chaumières incendiées à l'aide de matières combustibles de toute espèce que le ministre de la guerre est chargé de fournir.

annl'e 1794*

irr juillet. — Prise d'Ostende par les Français. L'épuration révolutionnaire continue. Encore quatorze victimes envoyées à l'échafaud.

2 juillet. — La Convention apprend que le grand livre de la dette de la France est terminé, et que la dette consolidée ne s'élèvera pas à plus de cent millions. Nouvelle fournée de trente condamnés à mort.

3 juillet. — Barrère écrit à la Convention pour l'engager à frapper les opposants de l'intérieur. « Il n'y a que les morts qui ne reviennent point. » Vingt-six condamnations nouvelles.

5 juillet. — Les Français entrent à Gand. Vingt-huit condamnations de plus. Le lendemain Ci, trente autres victimes, au nombre desquelles vingt-deux membres du parlement de Toulouse. Le surlendemain 7, supplément de soixante condamnations nouvelles. L'abbé de Fénelon, âgé de près de quatre-vingt-dix ans, était du nombre. Quand il fut sur l'échafaud, il bénit, au nom de Dieu, les autres victimes; l'exécuteur s'agenouilla avec elles.

9 et 10 juillet. -^-'Encore cent condamnations à mort à inscrire. Le fils du grand Buffon était de cette charretée.

12 juillet. — On apprend la prise de Bruxelles par les Français. Vingt-quatre condamnés. Trente-huit autres condamnés, le lendemain 1 3. Trente autres le 1/,.

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