JEANNE D'ALBRET
Si jamais prince reçut une éducation conforme à sa position et aux chances que pouvait prévoir sa famille, ce fut certes celle que Jeanne d'Àlbret donna à son fils Henri de Navarre. Celte femme, que d'Aubigné a dépeint « n'ayant de femme que le sexe, l'âme entière aux choses viriles, l'esprit puissant aux grandes affaires, et le cœur invincible aux adversités», semblait avoir prévu les rudes épreuves que son fils aurait un jour à subir. Elle voulut lui donner le courage, la prudence, la finesse d'un chef de parti, avec la constitution physique d'un homme d'armes; et Dieu sait si elle réussit.
Jeanne avait elle-même trouvé dans sa famille, dès ses jeunes années, un modèle de résolution et de force. Son père, Henri d'Albret, roi de Navarre, était un homme de caractère, et tout le monde connaît cette singulière demande qu'il fit à Jeanne lorsqu'elle accoucha, de chanter dès les premières douleurs de l'enfantement. Cette histoire de la venue au monde du jeune Henri au milieu des chants de sa mère, est aussi populaire que celie delà gousse d'ail dont on frotta ses lèvres délicates.
A cette cour de Navarre, Jeanne d'Albret était le vrai roi, le maître. La nullité de son mari, Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, était tout à la fois pour elle une source de dépits et de satisfactions. Tantôt elle s'indignait tout bas de la faiblesse de ce prince, tantôt elle s'applaudissait d'avoir à tenir seule les rênes de son petit royaume.
Fille de Marguerite de Valois, nièce de François Ier, héritière de la Basse-Navarre, du Béarn, des pays d'Albret, de Foix, d'Armagnac et de plusieurs autres encore, Jeanne avait été recherchée par Charles-Quint pour son (ils Philippe H, mais cette alliance eûl donné à l'Espagne une trop grande prépondérance, et François 1er s'empressa de la fiancer à un prince français. Le duc de Clèves eut d'abord cet honneur, mais comme il avait abandonné les intérêts de la France, on lui donna plus tard pour remplaçant le très-insignifiant duc de Vendôme.
A l'époque où s'accomplit cette union, le protestantisme agitait déjà la France, et l'époux de Jeanne inclinait pour la religion reformée. Peu soucieuse, au fond, des discussions théologiques, la future reine de Navarre vit dans la foi nouvelle un moyen d'agrandissement pour sa famille, et, dès lors, elle poussa son mari, toujours faible et irrésolu, dans le parti calviniste. Amie des plaisirs, élevée dans les bals, la jeune princesse renonça aux habitudes de dissipation, commença à prendre les dehors sévères de la réforme et vécut sous la domination de cette pensée.
Jeanne avait été mariée au duc de Vendôme vers la fin de l'année 1048; ce ne fut que cinq ans après, au cœur de l'hiver, qu'elle accoucha de Henri. Deux années plus tard son père mourut, et, au bout d'un semblable intervalle de temps, son mari fut tué au siège de Rouen où il commandait en qualité de lieutenanlgénéral de France. Jusque-là Jeanne n'avait témoigné qu'avec une certaine discrétion de sa sympathie politique pour la religion nouvelle, mais un événement, amené par la mort de son mari, la décida à se jeter publiquement dans les bras du parti nouveau. La cour de Rome avai; cru pouvoir donner aux Espaguols
l'investiture du royaume de Navarre. Jeanne se vengea en niant le pouvoir du successeur de saint Pierre.
Rigoureuse observatrice des pratiques du culte réformé, sévère dans ses mœurs, attentive à rallier les intérêts nouveaux à sa cause, Jeanne ne se contenta pas d'élever son fils dans le calvinisme, mais elle se rendit elle-même à La Rochelle, centre de la réforme en France. Ce fut là que vinrent la trouver les propositions de la cour de France. On lui offrait, pour son fils, la main de Marguerite de Valois, sœur de Charles IX; Jeanne, qu'effrayait d'abord cette alliance trompeuse, se laissa
peu à peu amollir par les séductions, et enfin elle consentit à venir à Paris avec l'amiral de Coligny, trompé comme elle par de séduisantes caresses. Là elle se vit entourée des sollicitations des deux partis; elle crut à la paix, paix bieu désirable et bien belle si elle eût pu se faire à cette époque. Le mariage de Henri de Navarre et de Marguerite de Valois devait éteindre les haines et fondre les partis : Jeanne consentit.
Tandis que les moins clairvoyants s'étonnaient de cette prompte pacification de la France, et se livraient au plaisir, dans les fêtes par lesquelles on se préparait
(Jeanne d'Albret)
à solenniser l'hymen des princes, on apprit tout à coup que la reine de Navarre venait d'être atteinte d'un mal subit et mortel.
Les Calvinistes épouvantes crièrent aussitôt à l'empoisonnement ; les uns racontaient qu'elle avait senti les premières atteintes au sortir d'un banquet où elle avait mangé certaines confitures d'Italie; les autres assuraient qu'elle avait été empoisonnée à l'aide d'une paire de gants que lui avait vendue le parfumeur de la reine; les médecins de leur côté niaient qu'on eût trouvé aucune trace de poison dans le corps de la princesse. Mais cette mort si prompte, rapprochée de tant de crimes commis auparavant, laissa dans l'esprit du peuple, et surtout chez les Protestants, de sinitres impressions.