DOMINIQUE FONTANA
On était au printemps de l'année 1 585 ; Borne portait le deuil de Grégoire XIII, de ce même pape qui réforma le calendrier Julien, et dont Montaigne parle dans son Voyage Transalpin.
Aux descendants efféminés du peuple-roi, l'administration débonnaire de Grégoire XIII laissait de sincères regrets.
Le conclave avait été ouvert, et son choix, comme l'on sait, tomba sur celui des prétendants qui paraissait avoir le moins de chances, sur le cardinal Montalto.
Il fallait bien reconnaître le doigt du Saint-Esprit dans cette élection, car rien n'était plus merveilleux que la destinée du nouveau pape, qui, de simple gardeur de pourceaux, s'était élevé jusqu'au siège de saint Pierre, avec non moins de bonheur que le fameux Hildebrand, dont il allait faire revivre le génie et faîtière politique.
On sait aussi quel fut le désappointement des cardinaux qui l'avaient nommé, et comment ils furent émerveillés de trouver, au lieu d'un faible et podagre
vieillard, n'ayant plus qu'un souffle de vie, un maître plein de vigueur, de santé, et aussi absolu qu'un prince de l'Orient.
Ce pape (il n'est pas besoin de le nommer) était le célèbre Sixte-Quint.
A peine les cérémonies de son installation étaientelles terminées, qu'il s'occupa avec une infatigable activité à réformer les innombrables abus que la molle et incapable administration de son prédécesseur avait laissé se multiplier d'une manière effrayante. Pour venir à bout de cette tâche difficile, il ne fallait pas moins que toute l'inflexibilité du nouveau pape. Borne pullulait de bandits dont le nombre s'augmentait chaque jour; les lois étaient impuissantes contre eux, protégés qu'ils étaient par la noblesse,la plupart du temps leur complice.
Cet état de choses ne pouvait durer sous un souverain du caractère de Sixte. Il s'arma d'une sévérité inexorable et punit le crime, sans jamais avoir égard ni au rang ni au crédit du coupable. Quelques terribles exemples de répression le rendirent le fléau des malfaiteurs, et ramenèrent la sécurité dans une ville où, le vol et le meurtre se commettaient jusqu'alors avec une scandaleuse impunité.
Un soir le pape travaillait dans son cabinet ; le vieux Giralomo, son majordome, ou plutôt son ami, était seul auprès de lui, lorsque tout à coup un grand bruit se fit entendre. On distinguait des voix menaçantes et un cliquetis d'armes ; un prélat entre d'un air effaré, en s'écriant:
« Saint-Père, le comte Bannuccio Salembini, en accompagnant l'ambassadeur de Ferrare au palais, a rencontré dans la galerie l'architecte Fontana ; une vive discussion s'est engagée entre eux ; ils ont tiré leurs épées, mais l'intervention de la garde a fait cesser le combat.
— Est-il possible, répliqua Sixte en courroux, estil possible que sous mon règne on souille le palais pontifical par le duel et l'assassinat ? Je saurai punir les coupables; faites-les entrer. »
Bannuccio et Fontana entrèrent accompagnés d'un officier; Fontana portait le bras en écharpe.
« Insensés ! dit le pape d'une voix sévère, vous avez
profané mon palais vous méritez la mort Quelle
est la cause de votre dispute ? Parlez le premier, comte Bannuccio ?
— Je traversais la galerie, répondit le comte d'un ton presque indifférent, lorsque ce misérable s'est jeté sur moi en m'accablant d'injures pour une chose insignifiante, et m'a forcé de mettre l'épée à la main pour ma défense personnelle.
— Une chose insignifiante ! s'écria le jeune architecte, qui ne put contenir plus longtemps son indignation ; et depuis quand, seigneur comte, le rapt et l'assassinat sont-ils une chose insignifiante ?
— Continuez, répliqua le Saint-Père d'une voix dont le calme apparent faisait mal à l'âme; continuez, c'est à vous de parler, seigneur Fontana.
— Je me promenais hier soir avec ma fiancée, reprit l'architecte, près de la pyramide de Cestius, lorsque je fus assailli par trois inconnus qui cherchaient à enlever ma compagne ; je me défendis comme l'eût fait tout homme de cœur à ma place ; je reçus un coup d'épée au bras; le bruit attira les passants ; l'un de mes agresseurs fut arrêté, je le reconnus pour le domesti-
que du comte Rannuccio. En venant ce matin vous demander justice, j'ai rencontré le comte lui-même qui m'a toisé d'un air ironique. Vous savez le reste.
— La mort sur vous! s'écria l'impétueux pontife; la mort sur vous, qui avez outragé si indignement la morale publique! Votre crime sera puni, comte Salembini; vous êtes prisonnier; sortez à l'instant »
Le comte se retira la tète baissée, accompagné de deux cardinaux. Le jeune Fontana attendit la décision du Saint-Père] à son égard avec une fermeté respectueuse. Il se fit un court instant de silence, après quoi Sixte s'exprima ainsi : « Jeune homme, vous avez commis une grave offense à la diguité pontificale; je ne puis vous faire grâce qu'à une seule condition: exécutez dans votre art une œuvre capable de faire oublier votre faute et de vous immortaliser
— Dites, Saint-Père, que faut-il que je fasse ? demanda le jeune artiste avec enthousiasme ; je me sens en état d'accomplir tout ce qu'un architecte peut entreprendre.
— Vous êtes un très-hardi jeune homme, répliqua Sixte : connaissez-vous l'obélisque qui décorait jadis le cirque de Néron ?
— Je le connais; il n'y a pas longtemps qu'il était encore enfoui dans les décombres ; je l'ai fait déblayer pour en prendre la mesure ; il pèse au moins dix mille quintaux.
— Croyez-vous qu'il soit possible de le relever et de le faire transporter?
— Peut-être, répondit le jeune homme après quelques instants de réflexion.
— Eh bien ! reprit Sixte, allez ! prenez vos mesures ; relevez l'obélisque; faites-le transporter sur la grande place devant l'église Saint-Pierre, pour l'asseoir sur un piédesta^de vingt-quatre pieds de hauteur. Si vous venez à bout de cette entreprise, je pardonnerai votre offense, et de plus, je vous récompenserai d'une manière digne de voîre talent; dans le cas contraire, vous êtes perdu.
— Vous me donnerez les moyens d'exécuter cet ouvrage ? demanda Fontana.
— Rien ne vous manquera, » répondit le pape. L'architecte se mit à genoux, en s'écriant avec
exaltation : « Je périrai, ou je relèverai l'obélisque. Je vous comprends, Saint-Père; vous ne pouvez me faire grâce sans porter atteinte à votre dignité; mais vous me punissez d'une manière digne de votre grande âme, et qui, je l'espère, immortalisera mon nom. Je ne vous demande plus que votre bénédiction.
— Au jour décisif, je vous la donnerai, répondit le pape, qui avait peine à dissimuler son émotion; allez maintenant, et faites vos préparatifs. »
L'architecte s'inclina pour baiser la mule du successeur de saint Pierre, et s'éloigna. (Revue du Nord.) {La suite à un prochain numéro.)
ÉPHÉMÉRIDES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
19 juillet. — Prise de Bilbao et de Vittoria par les Français.
27 juillet. — La Convention célèbre l'anniversaire du 9 thermidor.
année 1796. (Directoire exécutif.)
2 juillet. — Passage du Rhin et prise de Neuwied par l'armée française.
5 juillet. — Moreau bat les Autrichiens à Rastadt.
i3 juillet. — Combat naval près des îles d'Hyères. Explosion épouvantable de l'Alcide, vaisseau français.
16 juillet. — L'armée de Sambre-et-Meuse s'empare de Francfort sur le Mein. — LeDirectoire ordonne d'expulser les employés des bureaux qui refuseraient d'employer le mot de citoyen au lieu de celui de monsieur.
1 8 juillet. — L'armée de Rhin-et-Moselle s'empare deStuttgard.
il) juillet. — L'armée de Sambre-et-Meuse s'empare de Wurtzbourg et y trouve 200 pièces de canon.
26 juillet. — Benjamin-Constant demande à jouir des droits de citoyen français. Il rappelle que l'un de ses aïeux forma le hardi projet de fonder une république en France.
année 1797.
4 juillet. — LeDirectoire fait part au conseil des Cinq-Cents des désordres commis à Lyon par des brigands qui se font appeler chauffeurs, ou; se couvrant du manteau de la religion, osent s'intituler compagnons de Jésus. Camille Jordan justifie la majorité des habitants de Lyon placé en état de siège. Il prouve que ces excès ne sont commis que par des voleurs entièrement étrangers aux partis politiques.
16 juillet. — Le conseil des Cinq-Cents décide, à la majorité de six voix seulement, que l'on exigera une déclaration des ministres des divers cultes.
24 juillet. — Le conseil suspend provisoirement les sociétés s'occupanl de matières politiques. On ne parlait depuis quelque temps que des préparatifs d'insurrection des anciens Jacobins.
' 25 juillet. — Le conseil des Cinq-Cents s'inquiète de la marche des troupes qui approchent de la capitale, et de l'agitation qui commence à régner dans les armées. — C'étaient là les signes précurseurs de la révolution militaire que Bonaparte devait opérer en France.
année 1798.
ifP juillet. — L'armée française débarque en Egypte près d'Alexandrie. On apprend la prise de Malte par les Français.
2 juillet. — Prise d'Alexandrie. Le Directoire promet une récompense à ceux qui arrêteront les émigrés rentrés en France.
7 juillet. — Prise de la ville de Rosette eu Egypte.
16 juillet. — On décide que les décadis et les jours de fêtes nationales seront des jours de repos dans la république.
21 juillet. — Bataille des Pyramides. Deux mille Mamelucks tués ou blessés.
22 juillet. — Entrée des Français au Caire.
année 1799.
12 juillet. — Le conseil des Anciens décide qu'on
prendra des otages parmi les parents d'émigrés et les ex-nobles, pour prévenir les vengeances auxquelles ceux-ci commencent à se livrer.
14 juillet. — Arrivée du pape Pie VI à Valence en Dauphiné.
i5 juillet. — Les Français s'emparent du fort d'Aboukir.
20 juillet. — Talleyrand, ministre des relations extérieures, donne sa démission. Ce départ présageait la fin prochaine du Directoire et l'avènement d'un nouveau pouvoir. — Et en effet, quatre mois plus tard, Bonaparte s'emparait des rênes de gouvernement.
25 juillet. — Bataille d'Aboukir.
29 juillet. — Fouché de Nantes est nommé ministre de la police.
ANNÉE l801, (CONSULAT. —BONAPARTE.)
î 5 juillet. — Le gouvernement français conclut avec le pape un concordat par lequel l'exercice de la religion catholique est permis publiquement en France, les diocèses rétablis, la nomination des évèques et des archevêques abandonnée au premier consul et leur institution réservée au pape.
ANTIQUITÉS DE LA NORMANDIE. — t\ grande cheminée de quineville.
(La grande cheminée de Quineville.)
Le monument connu sous ce nom est situé dans la baie d'Isigny, sur la côte du Cotentin, à trois lieues de Valognes. Il est à cinq cents toises environ du rivage des pleines mers. L'élégance de forme et le caractère architectonique de cette construction ne permettent pas de douter qu'elle ne soit d'origine romaine. Elle est
composée d'un soubassement qui supporle une colonne. Sa hauteur totale est de vingt-six pieds, dont la colonne fait un peu moins de la moitié. La circonférence de son soubassement est de trente pieds sur le sol; mais il n'a plus que vingt et un pieds quand il parvient à la hauteur de sa colonne. Celle-ci est creuse dans toute sa
longueur, et ouverte à ses deux extrémités. Le soubassement, fort dégradé par le temps, a son ouverture au nord-est : il est d'une maçonnerie assez grossière; mais la colonne, ronde et polie, et construite en pierres calcaires, est d'un travail qui appartient au genre romain. Ornée de petites colonnes qui s'élèvent avec elle dans toute sa hauteur, elle supporte un chapiteau entouré aussi circulairement de colonnettes qui ont toutes leur chapiteau, et qui sont espacées moitié plein, moitié vide, pour laisser passer l'air et la lumière. Ce rondpoint est surmonté d'un petit toit en pierres d'appareil qui n'est que peu endommagé, et qui termine le monument en forme de dôme tronqué.
La forme de cette construction, et surtout sa situation sur une côte maritime, ont suffi pour donner l'idée que ce fut un phare, et son nom traditionnel de grande cheminée vient à l'appui de cette conjecture. Cependant les antiquaires se sont montrés divisés d'opinion à cet égard: les uns ont cru que c'était un autel des druides, d'autres une de ces tours de réclusion dans lesquelles, au moyen âge, des individus se renfermaient par esprit de pénitence. La seule inspection du monument suffit pour prouver combien peu ces deux opinions sont fondées; tout se réunit au contraire pour établir que sa destination primitive a été de faire le service attribué aux phares. Son voisinage des bords de la mer, dans le fond d'une baie profonde et bordée d'écueils, auprès des trois ports de Cherbourg, Barfleur et La Hougue, sa forme, combinée avec sa situation, ne permettent pas de conserver de doute sur son caractère réel. En vain ceux qui contestent celui que nous lui assignons se fondent-ils, pour l'attaquer, sur le peu d'élévation de cette construction. Plusieurs phares d'origine moderne, qui éclairent l'entrée de nos ports, ne sont aperçus en mer que lorsqu'on en est à très-peu de distance. Celui qui nous occupe n'était construit que pour favoriser les communicalions habituelles de l'Angleterre avec les trois ports de la presqu'île, seule navigation d'alors; il éclairait toute la baie d'Isigny, dans laquelle est comprise la côte du Cotentin, à la suite de celle du Bessin, et à l'extrémité du grand bassin de la Seine; et tous les navires qui venaient du nord et de l'est ne pouvaient manquer de l'apercevoir et de se diriger, avec ce guide, dans une mer profonde et semée d'écueils, sur les ports de Cherbourg, Barfleur ou la Hougue. Les Romains faisant alors à l'Angleterre une guerre d'invasion, la navigation dans le nord et dans lest de la Manche était le grand, le seul intérêt maritime qu'ils avaient en vue. Ce fut à coup sûr pour ce motif que, vers l'an 40 de notre ère, Caligula fit construire le phare de Boulogne, qui, avec celui de Douvres, déjà existant, éclairait l'entrée de l'Angleterre, à l'ouverture de la Manche, comme celui de Quineville, en le considérant comme construit à la même époque, éclairait l'entrée des trois ports de la presqu'île du Cotentin. Alors, placés ainsi, ces phares indiquaient aux navigateurs les points de départ et d'arrivée.
Rien ne>prcuve mieux la destination réelle du monument qui nous Occupe, et l'à-propos de sa construction, que le grand nombre des naufrages et des avaries qui ont eu lieu dans cette baie pendant le trop long temps où elle n'a plus été éclairée. Ce n'est qu'en 1774 que la chambre de commerce de Normandie, pour mettre un terme à ces accidents, lit construire le phare de Gatte- VÏlle, élevé de quatre vingt-un pieds. Le gouvernement
vient d'en élever un destiné à remplacer celui-ci, et qui le dépasse de beaucoup en hauteur,, puisque celle du nouveau monument est de deux cent trente-trois pieds; mais l'un et l'autre devaient aussi éclairer la navigation dans l'ouest de la Manche. Nous avons déjà dit que telle n'était pas la destination du phare de Quineville; et si, tel qu'il était, dans ses humbles proportions de vingt- six pieds d'élévation, il a rendu les services qu'on en attendait, il faut convenir que les Romains avaient bien fait de ne pas dédaigner de le construire. V.