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(Entrée de Jean de Montfort et de sa femme à Nantes, d'après un dessin de l'époque. — 1341.)
La lutte des deux maisons de Montfort et de Blois est la plus belle époque de l'histoire de Bretagne. Si les nations sont toutes destinées à avoir leur siècle d'héroïsme plus ou moins éclatant, c'est incontestablement ici qu'il faut placer celui de la vieille Armorique.
Traçons en quelques lignes l'histoire de la Bretagne, province qui nous présente le spectacle d'une nation pauvre, simple et même un peu sauvage, luttant pendant onze siècles pour échapper au joug de ses voisins. Ces voisins furent d'abord les Francs, conquérants de TOME III. — Juillet 1836.
la Gaule, et plus tard les barbares du Nord qui vinrent s'établir à l'embouchure de la Seine. Placée entre ces deux nations, envahie par Charlemagne, la Bretagne vit un des faibles successeurs de ce prince céder aux Normands les droits qu'il prétendait avoir sur elle; on l'aperçoit se débattant pendant trois siècles pour échapper au souverain qu'on lui avait donné.
Mais tandis que dans cette contrée la souveraineté, d'abord confiée à un seul, s'était affaiblie par des partages entre plusieurs princes, les ducs de Normandie, au contraire, avaient accru leur force par la conquête
de l'Angleterre et par l'acquisition de vastes terres sur le continent. Dès lors une alliance naturelle dut se former entre la Bretagne et la France, également alarmées des progrès de ces ambitieux voisins. Cette communauté d'intérêt, celte union des forces des deux puissances, n'empêchèrent pas que, vers le milieu du xne siècle, t'a maison de Plautagcnet ne parvînt à s'emparer de la souveraineté directe de la Bretagne qui devint le partagé d'une branche cadette de cette maison puissante, maîtresse alors de l'Angleterre, de la Normandie, de l'Anjou, du Poitou et de l'Aquitaine.
Cependant la France redoublait ses efforts pour renvoyer au delà des mers les étrangers qui occupaient toutes ses côtes occidentales. La Bretagne, que les Cirlovingiens avaient jadis cédée aux Normands, fut disputée pendant cent ans entre les Capétiens et les Plantagenets. Enfin, les rois d'Angleterre perdirent la Normandie; des divisions s'élevèrent entre eux et la branche de leur maison qui régnait en Bretagne. Dans ces divisions, les ducs de Bretagne eurent plusieurs fois recours à l'appui de la France; plusieurs mariages établirent des rapports de famille entre les rois de France et ces ducs, et en 121 3 une princesse bretonne transporta cette principauté à une branche cadette de la maison de France. Alors ce fut contre la branche aînée des Capétiens que la Bretagne eut à défendre son indépendance; Français ou Anglais, Capétiens ou Plantagenets, la destinée des ducs de Bretagne était d'avoir à lutter pour échapper à la domination des chefs de leur propre maison.
Tout à coup, en 1 34 1> le droit de succession au duché devient litigieux; Jean III, duc de Bretagne, l'aîné des trois fds du duc Arthur II, venait de mourir; quoique marié trois fois, il ne laissait point d'enfants. La couronne revenait donc à ses frères ou à leur postérité ; mais celui qui le suivait immédiatement, Gui, comte de Penthièvre, était trépassé depuis six ans et n'avait eu qu'une fdle, Jeanne, dite la Boiteuse, mariée à Charles de Blois, neveu du roi de France. Le troisième frère, Jean, comte de Montfort, vivait encore; il prétendait être appelé au trône de préférence à sa nièce; la nièce, au contraire, se croyait en droit d'exclure son oncle.
Jean de Montfort, en apprenant la mort de son frère, commença par se mettre en possession de l'héritage; il courut à Nantes, accompagné de Jeanne de Flandre sa femme, et la majorité des évèques et seigneurs, les bourgeois et manants, venus au-devant de lui, le reconnurent duc de Bretagne au milieu delà plus vive allégresse.
Charles de Blois, loin de mettre dans sa conduite la même activité, ne sut qu'en appeler au jugement de Philippe de Valois, son oncle et son protecteur naturel. Le roi de France convoqua une cour formée de pairs et de grands du royaume. Cité devant ce tribunal, Montfort y comparut accompagné de quatre cents gentilshommes; il fit plusieurs beaux discours, cherchant surtout à démontrer l'incapacité des femmes pour gouverner des hommes, et il invoquait en témoignage Moïse, les apôtres et les philosophes : « Nous avons, s'écria-t-il, l'exemple de la benoite vierge Marie qui ne succéda à Dieu au gouvernement temporel ni spirituel; et bien doit apparoir que femme ne peut succéder en pairie, car les pairs sont conseillers des rois, et doivent au couronnement mettre la main à l'épée; et
certes que serait-ce si tous les pairs de France devenaient femelles? » Ce raisonnement, tout excellent qu'il était, ne convainquit pas le roi Philippe, et un arrêt prononça que la Bretagne appartenait à Charles de Blois ; une armée se mit en marche pour appuyer celte décision.
Cette armée était nombreuse, car elle comptait cinq mille armures de fer, trois mille fantassins génois et un certain nombre de gens de trait; elle vint assiéger Nantes où se trouvait Jean de Montfort; son premier acte d'hostilité fut de lancer dans la ville les têtes de trente chevaliers bretons pris les armes à la main dans le parti contraire. Une démonstration si menaçante effraya les bourgeois au point qu'ils renoncèrent à se défendre; Jean de Montfort, fait prisonnier, fut conduit à Paris et enfermé dans la tour du Louvre. La guerre paraissait terminée par cet événement. Montfort ne laissait en Bretagne qu'un enfant de trois ans et une jeune femme qu'on ne croyait pas en état d'entreprendre la défense des intérêts de sa maison, car on ne lui connaissait pas encore un de ces caractères intrépides qui défient et rappellent la fortune.
Jeanne de Flandre se trouvait à Rennes lorsqu'elle apprit la captivité de son mari. Loin d'abandonner une cause qui semblait désespérée, elle ranima le courage de ses partisans : « Seigneurs, leur dit-elle, ne vous ébahissez de Monseigneur que nous avons perdu; ce n'était qu'un homme. Voici mon petit enfant qui sera, si Dieu plaît, son reslaurier, et vous fera du bien assez. » Elle leva aussitôt des troupes, parcourut les places, acquit de nombreux soutiens par beau parler, par promesse et par dons ; elle appela des secours d'Angleterre, ceignit le casque et l'épée, traversa plusieurs fois la mer, combattit sur l'un et l'autre élément, et soutint les droits de son mari quand ses adversaires ne croyaient plus avoir qu'à recueillir ses dépouilles. C'est en défendant Hennebond qu'elle montra toute sa vaillance. Hennebond était un des plus forts châteaux de la Bretagne, et ce fut un spectacle digne d'exalter la garnison qu'une femme brillante de jeunesse, de courage et de beauté, parcourant sans cesse les remparts. « Montée sur un bon coursier, dit Froissard, et chevauchant de rue en rue par la ville, et sermonant ses gens de bien défendre; à son imitation les femmes, dames, demoiselles, défaisaient les chaussées, portaient les pierres aux créneaux pour jeter aux ennemis, ainsi que bombardes et pots pleins de chaux vive qu'on glissait sur la tête desdits ennemis. Cette comtesse de Montfort, bien valait un homme, car elle avait cœur de lion, et tenait incessamment un glaive fort roide et bien tranchant, duquel elle se servait, combattant avec grand courage. »
Un jour, pendant un assaut qui durait depuis plus de dix heures, la comtesse de Montfort s'aperçut du haut d'une tourelle que le camp des assiégeants était mal gardé. Aussitôt elle sort à la tête de trois cents cavaliers par une porte opposée à celle qu'on attaquait, se jette dans le camp, y répand le désordre, met le feu aux tentes, et oblige l'ennemi à abandonner l'assaut; mais, séparée de la ville par toute l'armée assiégeante, elle s'éloigne, ayant à sa poursuite une cavalerie nombreuse. Elle erra pendant cinq jours et cinq nuits dans la campagne, et le sixième jour, au soleil levant, elle pénétra dans Hennebond à la vue de toute l'armée, surprise de tant de résolution et de bonheur. Oh!
combien fut grand l'enthousiasme des siens au retour si inespéré de leur princesse qu'ils croyaient tuée ou prisonnière! Et elle, toute joyeuse,baisa par deux et trois fois les uns après les autres, tous ces braves gens de guerre qui applaudissaient à sa bienvenue. Aussi tout l'intérêt des Bretons se porta sur Jean de Montfort. La forée d'âme de sa jeune épouse n'était pas la seule cause de cette faveur; l'on voit évidemment que la province est pour lui, que la grande masse le soutient. C'est un peuple que l'on attaque dans ses foyers, la force de l'étranger est appelée à le soumettre. La résistance acquiert dès lors un caractère légal, et l'héroïsme d'une femme qui vient jeter son épée dans la balance où se pèsent de si grands intérêts, achève de concilier à ce parti tous les suffrages.
Jean de Montfort, toujours prisonnier, aurait pu obtenir sa liberté en renonçant à ses prétentions sur la Bretagne, mais il se refusait courageusement à cette concession. Bientôt on apprend qu'il a trouvé le moyen de s'évader du Louvre, qu'il a atteint les côtes d'Angleterre, et qu'il revient sur le continent avec de bonnes troupes. En effet, il débarque à Hennebond, se met à la tête de ses partisans, mais la mort le frappe aussitôt; il expire dans les bras de sa courageuse épouse, qui soutint les droits de son fils en bas âge comme elle avait défendu ceux de son mari prisonnier.
Après vingt ans de luttes acharnées, la comtesse de Montfort vit le triomphe de sa cause; la bataille d'Aurai, qui coûta la liberté àDuguesclin et la vie à Charles de Blois, mit le pouvoir aux mains de son fds, le jeune Jean de Montfort, « lequel remercia Dieu de la belle aventure, car, répétait-il souvent, si messire Charles de Blois n'eût été occis, je ne pouvais veuir à l'héritage de Bretagne. »
Cent ans plus tard la nationalité bretonne se confondit dans la vaste monarchie de France, par le mariage d'Anne de Bretagne, héritière du duché, avec le roi Charles VIII, et à la mort de ce monarque, avec Louis XII, son successeur, qui réunit irrévocablement cette province à la couronne. A. M.