‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 224 sur 268 · MADAME DE MAINTENON · texte numérisé non relu

MADAME DE MAINTENON

Qui pourrait refuser son estime, dit un écrivain moderne, à la fondatrice de Saint-Cyr, à la femme qui, après avoir été trente ans l'épouse de Louis XIV, n'eut, à la mort de ce prince, pour toute possession, qu'une petite terre de 9,000 livres de rentes, qu'elle tenait de lui, avant sa faveur, comme gouvernante de ses enfants; et cependant, en général, madame de Maintenon n'est point aimée.

Quand le règne des philosophes a commencé, le nom de madame de Maintenon était révéré comme il devait l'être. Bienfaitrice de toute la noblesse pauvre de France, elle était adorée dans les provinces. Les vieillards de la cour honoraient sa mémoire par un juste tribut d'éloges; on se rappelait encore, à Saint-Cyr,

les instructions qu'on avait reçues de sa Louche

Mais bientôt elle fut attaquée dans des livres nouveaux; ces livres se multiplièrent et devinrent la seule lecture de la nation. Au bout de trente ou quarante ans, madame de Maintenon, tournée en ridicule par les uns, calomniée par les autres, fut méconnue de tous.

On a dit qu'elle avait persécuté les protestants; tous les mémoires et toutes ses lettres prouvent précisément le contraire; elle parla même un jour au roi si fortement en leur faveur, que le roi ne put s'empêcher de dire : Fotrc discours, madame, méfait de la peine j ne serait-ce pas an reste d' atlacJicmcnt pour votre ancienne religion?

Dans ses lettres à son frère qui commandait en province, elle dît : «Je vous recommande les catholiques, et » je vous prie de n'être point inhumain aux huguenots.» Dans une autre lettre elle lui dit : « Ayez pitié de gens

» plus malheureux que coupables Henri a professé

» la même religion et plusieurs grands princes; ne les » inquiétez donc point. Il faut attirer les hommes par » la douceur et la charité ; Jésus-Christ nous en a donné » l'exemple, et telle est la volonté du roi... Il faut con- » vertir, et non pas persécuter. » Ses lettres sont remplies de traits semblables.

On a prétendu que madame de Maintenon n'avait rendu le roi dévot que pour l'amener à l'épouser. Accusation absurde ; car la reine vivait, et a vécu longtemps depuis l'époque où madame de Maintenon a profité de toute son influence sur l'esprit du roi pour lui donner des sentiments religieux; lorsqu'elle y fut parvenue, elle le rapprocha de la reine, et rétablit entre eux l'union la plus intime.

Voltaire a dit d'elle : Du même fonds de caractère dont elle était incapable de rendre service, elle l'était aussi de nuire. Elle n'a sans doute jamais nui, même à ses plus grands ennemis, même à Louvois; mais que de services n'a-t-elle pas rendus à ses parents, à ses amis, aux gens de lettres! Que de pensions, que de grâces obtenues par elle, et toujours pour les autres!

On a été jusqu'à reprocher à madame de Maintenon de n'avoir pas donne sa nièce, mademoiselle de Murçay, au duc de Boufflers, qui la lui demanda. « Ma nièce, » monsieur, répondit-elle, n'est pas un assez grand » parti pour vous; je n'en sens que mieux ce que vous » voulez faire pour moi. Je ne vous la donnerai point; » mais, à l'avenir, je vous regarderai comme mon ne- » veu. » Le duc de Boufflers n'insista point; ce qui prouve qu'il ne voulait que faire sa cour, et alors madame de Maintenon eût abusé de sa situation eu acceptant cette proposition. Elle lit donc alors l'action la plus noble et la plus généreuse : elle resta l'amie intime du duc de Boufflers, et lui rendit les plus importants services.

Elle a fait, pour sa famille, tout ce qu'on pouvait attendre de la meilleure parente; mais en s'occupant constamment du bonheur de tout ce qui lui appartenait, elle n'a voulu ni servir une ambition démesurée, ni satisfaire une insatiable cupidité. Elle a, dit-on, abandonné, dans leur disgrâce, Fenelon et l'archevêque de Paris ( le cardinal de Noailles ) : comment une femme et une sujette aurait -elle pu conserver des liaisons intimes avec ceux contre lesquels son époux et son souverain était irrité? Madame de Maintenon fit tout ce qu'elle pouvait faire, elle parla; elle montra même une telle affliction, que le roi lui dit : Hé bien ! madame, faudra-t-il pour cela vous voir mourir ?..

Le mari le plus imbécile a quelquefois une volonté, et l'on suppose que Louis XIV se Lissait tellement mener par madame de Maintenon, qu'il ne pouvait lui rien refuser! 11 avait tant fait pour elle, qu'elle devait avoir une extrême retenue dans ses demandes. D'ailleurs Louis XIV était jaloux de son autorité, et madame de Maintenon devait surtout sa faveur à la douceur de son caractère et à sa modération. Aussi, après la mort du roi, disait-elle à mademoiselle d Aumale : « Dans les premières années de ma faveur, je me fâchais » quelquefois quandle roi ne m'accordait pas tout ce que » je demandais pour mes parents et mes amis; après

» cela, j'ai été vingt-six ans sans dire un seul mot qui » marquât le moindre chagrin; il ne s'apercevait de » ma peine qu'à l'altération de ma santé. Je pleurais » seule. Il entrait dans ma chambre, il me voyait un » visage riant ; je reprenais ma bonne humeur: il me » croyait très-heureuse. Je suis pourtant née très-fran- » che; mais je pensais que Dieu ne m'avait point élevée » pour gouverner l'Etat et pour distribuer des grâces; «j'étais là pour le sanctifier et non pour le faire souf- » frir. »

Dans ce même temps, on lui lisait tout haut les livres nouveaux : dans une brochure du janséniste Villefort, on lui lut ce qui suit : « Madame de Maintenon était » pleine de bonnes intentions, mais timide; d'un carac- » tère droit, mais peu élevé; toujours décidée par Fin* » térèt personnel du roi. »

Madame de Maintenon sourit : N'est-ce pas là, ditelle, ce qu'une femme doit être ?

Mais, dit-on, depuis la faveur de madame de Maintenon, l'éclat de ce beau règne a toujours été en décroissant. Rien n'est moins vrai : la faveur de madame de Maintenon a duré trente-cinq ans; elle a vu quinze années de gloire et de bonheur; et si, à la fin d'un règne si long, tout a décliné, c'est que Louvois, Colbert, Turenne, le grand Condé, n'existaient plus; c'est que Louis XIV vieillissait; mais son attachement pour madame de Maintenon ne lui fit rien perdre de sa grandeur d'âme; tout le monde convient qu'il ne montra jamais plus de magnanimité que dans ses revers. Qui pourrait se rappeler sans admiration ce qu'il disait au maréchal de Villars au moment où celui-ci allait en Flandre pour travailler à réparer les malheurs d'une guerre que la France soutenait seule contre toutes les puissances de l'Europe ? Vous voyez oh nous en sommes , dit le roi au maréchal ; cherchez l'ennemi, et donnez bataille.— Mais sire, répondit le maréchal, c'est votre dernière armée. — N'importe, reprit le roi,yc n'exige pas que vous bat icz l'ennemi, mais que vous l'attaquiez. Si la bataille est perdue, vous me l'écrirez à moi seul; vous ordonnerez au courrier de ne voir que Blouin, qui me remettra votre lettre. Je moulerai à cheval, je passerai par Paris, votre lettre à la main ; je connais les Français,

je vous mènerai deux cent mille hommes

Mais, dit-on encore, madame de Maintenon a fait nommé Chamillard ministre. Chamillard plaisait personnellement au roi, qui, de lui-même, pensa à l'élever au ministère. Chamillard avait beaucoup d'esprit et une probité parfaite; madame de Maintenon était son amie, devait-elle lui nuire? Elle n'influa sur aucune autre nomination; peut-on raisonnablement lui reprocher celle-là?

On a beaucoup déclamé contre le testament de Louis XIV; on a répété qu'il fut dicté par madame de Maintenon : il est beaucoup plus simple de penser qu'il fut inspiré par l'affection que Louis XIV, le meilleur des pères, eut toujours pour ses enfants; d'ailleurs, ce prince éclairé connaissait les vertus du duc du Maine, et les vices de son neveu; l'événement a prouvé qu'il avait eu raison de vouloir affaiblir et tempérer en de telles mains l'autorité souveraine, puisque ce fut sous le funeste règne du régent que l'on vit le plus affreux bouleversement dans les finances et que les mœurs commencèrent à se corrompre.

On a reproché encore à madame de Maintenon une rigidité excessive et de la bigoterie; on se la représente

sous des traits austères qu'elle n'eut jamais. Pour perdre toutes ces préventions, qu'on relise ses lettres, on y trouvera toujours le naturel le plus parfait, de la grâce, une gaieté pleine de charme, la plus aimable indulgence. Combien n'en a-t-elle pas eu pour madame de Caylus, qui se conduisit avec une extrême légèreté, et pour la duchesse de Bourgogne, son élève? Elle aima tous les arts, surtout la poésie et la musique. Jusqu'à la mort du roi, on jouait chez elle la comédie, on y faisait de la musique tous les soirs, et des mascarades pendant tout le carnaval; on y dansait des ballets.

Jamais on n'eut plus de piété et moins de bigoterie. Un jour, à Saint-Cyr, un prêtre italien dit la messe en prononçant d'une manière ridicule. Après la messe, la maîtresse de classe dit à madame de Maintenon qu'elle allait mettre toutes les pensionnaires en pénitence, parce qu'elles avaient ri de la prononciation de ce prêtre. Hé bien, répondit madame de Maintenon, mettez-y moi donc aussi, car j'ai ri tout autant que vos élèves. On pourrait citer d'elle mille traits de ce genre.

Il est vrai que la raison domine dans les lettres de madame de Maintenon, mais avec quel charme! et quelle élévation d'âme, quelle bonté, quelle sensibilité, quelle connaissance du cœur humain elle y montre! Jamais personne n'a su terminer une lettre avec plus d'élégance et d'agrément (chose si difficile).

L'espèce de mémoire, ou l'instruction qu'elle composa pour Chamillard, est admirable d'un bout à l'autre; ses dialogues pour Saint-Cyr sont charmants, elle dit toujours ce qu'il faut dire; elle a toujours le ton

qu'il faut avoir, suivant les choses dont elle parle, ou les personnes à qui elle écrit. Et comme institutrice, quels éloges ne mérite-t-ellepas! Qu'on relise ce qu'elle a conseillé sur l'éducation du duc de Bourgogne et sur celle de Louis XV; Fénelon n'a jamais rien dit de plus solide. Et Saint-Cyr ! le plan de cette éducation publique n'est-il pas admirable?

Un homme qui n'aimait pas à louer ( le comte de Bussy ), parle ainsi, dans une de ses lettres, de madame de Maintenon :

'< Jamais femme n'a été si universellement aimée que » madame de Maintenon, et il faut qu'elle ait autant de » bonté que d'autres grandes qualités; car d'ordinaire » le mérite, sans celle-là, attire plus d'envieux que d'a- » mis, et tout le monde a été ravi de ses prospérités. Il » faut dire la vérité, quelque grande que puisse être sa » fortune, elle sera toujours au-dessous de sa vertu. »

Madame de Maintenon dit dans une de ses lettres: Oh ! non, assurément, je ne me suis pas mise où je suis; je ne l'aurais ni pu ni voulu; mais voilà comme les hommes jugent! Je suis où vous me voyez sans l'avoir désiré, sans l'avoir espéré, sans V avoir prévu. Il y a là, dit le célèbre critique Hoffman, un caractère de bonne foi qui est évident pour tout homme qui connaît le monde. Tant qu'on n'y réussit pas, on se fait gloire de n'avoir aucun projet; mais lorsqu'on est arrivé à ses fins, qui est-ce qui ne s'attribue pas quelque chose de sa fortune? Quelle vraie philosophie que celle qui mettait madame de Maintenon au-dessus même d'une vanité si naturelle et si délicate?

( Madame j\e Maintenon. )

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Pari» , imprimerie de Deconrcbanl, nie rVErfurth, 1. ->resse méc. fubr. par Giroudot.

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