‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 231 sur 268 · DOMINIQUE FONTANA · texte numérisé non relu

DOMINIQUE FONTANA

(Suite, voyez page 347.) Quelques jours après, l'ancien cirque de Néron était couvert d'une multitude d'ouvriers. L'énorme obélisque gisait encore sur la même place, mais entouré de cercles de fer qui lui donnaient un poids de plus de quarante milliers. Le chemin qui conduisait à la place Saint-Pierre était encombré de rouleaux volumineux, et les préparatifs que l'on faisait sur cette place étaient :,i gigantesques que les Romains, quoiqu'ils eussent grande confiance dans l'habileté de Fontana, se défiaient du succès de l'entreprise.

(1) Voy.le V vol. p. 31.

Les échafaudages qui obstruaient la place lui donnaient l'aspect d'une forêt; on ne voyait, de toutes parts, qu'etançons, poutres d'équarrissage, leviers, grues et autres machines; il eût été difficile d'énumérer la longue file de chariots chargés de bois, de fer, de câbles et de chaînes. Au milieu de tout ce tumulte, on apercevait un seul homme que les ouvriers saluaient avec respect, et qui, un portefeuille à la main, suivait en silence et attentivement la marche des travaux. C'était Fontana.

Plusieurs semaines s'étaient écoulées, et déjà on touchait au jour fixé pour le transport de l'obélisque, il ne fallut pas moins de 800 hommes et de 70 chevaux pour l'amener à côté de son piédestal.

Le grand jour était venu; dès le lever du soleil, les toits et les fenêtres des maisons qui encadraient la place étaient garnis de spectateurs. Trois cents personnes seulement purent trouver place sur les échafaudages dressés pour la noblesse. Les ouvriers attendaient le signal, les chevaux étaient attelés, et d'énormes câbles entouraient l'obélisque.

Un silence de mort légnait dans cette foule. Ses regards se portaient tristement sur un coin de la place où s'élevait un échafa-ud; le bourreau y était debout, une hache luisante à la main.

Le chef des sbires proclama que le Saint-Père ordonnait à tout le monde de garder le plus religieux silence dès que l'on entendrait le tintement de la cloche du Capilole.

Un spectacle de ce genre était assez du goût de Sixte. Quelque temps auparavant il avait fait pendre, en face de son appartement, et au moment où il dînait, un gentilhomme espagnol, coupable d'un meurtre; et il s'était levé gaiement de table, en avouant que jamais il n'avait dîné de meilleur appétit.

Fontana se trouvait depuis deux heures au Vatican pour y recevoir la bénédiction du pape; il s'approcha enfin d'un pas ferme vers la balustrade qui donnait sur la place, portant un drapeau rouge et tout habillé de noir; sa figure était pâle.... En regardant l'obélisque, il agita son drapeau, et au même instant le son grave et plein de ia cloche se fit entendre; la foule s'inclina et se tint profondément recueillie.

En ce moment, une jeune fille fendit les flots du peuple , ses regards tristes et inquiets rencontrèrent ceux de Fontana, qui d'un geste la rassura ; c'était sa bienaimée, sa fiancée, la belle Antonia !

L'architecte fit un nouveau signal avec son drapeau. Un coup de cloche tinta dans les airs, et cette scène imposante fit place à une autre. Tout s'ébranla, se mit en mouvement, ouvriers, chevaux et machines. A un nouveau coup de cloche tout redevint muet. L'obélisque était déjà dressé de quelques pieds. L'architecte le regarda avec attention, grimpa sur les échelles pour s'assurer de la solidité des câbles et des poulies, et redescendit avec un air satisfait.

Antonia le regarda en soupirant, et, pour dérober son émotion à la foule, abaissa son voile.

Tout était en ordre... Fontana agita encore son drapeau; le son de la cloche vibra de nouveau; tout le monde se mit à l'œuvre comme la première fois, et l'obélisque se redressa encore davantage. Les mêmes signaux se succédèrent quarante fois sans aucune interruption. L'obélisque était presque debout, mais il restait à l'asseoir sur son piédestal. L'anxiété »aisit de nouveau les

spectateurs, mais quelle fut leur joie lorsqu'ils virent cette grande difficulté vaincue ! L'obélisque se leva de terre majestueusement et sans aucun accident.

La cloche avait retenti pour la cinquantième fois; l'énorme masse était arrivée au bord du piédestal; il fallait la redresser, l'élever suspendue dans les airs pour la faire descendre d'aplomb sur son dé....

La cloche se fit entendre, et le colosse resta suspendu dans les airs à plus de vingt pieds de terre; Antonia se hasarda à jeter un regard sur son ami; sa joie fut ineffable en voyant l'espérance peinte sur son visage ; mais au moment où elle s'abandonnait aux plus délicieuses idées, elle retomba tout à coup dans des transes mortelles; elle avait vu son bitn-aimé pâlir et laisser tomber le drapeau de ses mains tremblantes. Hors d'elle-même, elle se jeta dans ses bras, les yeux baignés de pleurs. Celte scène attendrissante fit une douloureuse impression sur les spectateurs; il n'en fut pas un qui, au fond de son âme, ne maudit la barbare inflexibilité de Sixte...

Un vieux charpentier, qui se trouvait à côté de l'architecte, lui dit tout bas:

« Maître ! je comprends votre affaire; les cordes se relâchent, vous craignez qu'elles ne se rompent et que l'entreprise n'échoue; écoutez-moi: derrière la cathédrale il y a un cheval qui vous attend, fuyez , sauvez votre vie !

— Non, répondit Fontana d'une voix émue, j'ai donné ma parole, je n'y manquerai point; je resterai pour mourir ! «

Comment peindre le désespoir d'Anlonia ! son fiancé était là près d'elle, les traits pâles et décomposés; ses jambes fléchissaient sous lui, et en face, le terrible fonctionnaire qui allait bientôt finir celte épouvantable agonie. Eperdue, hors d'elle-même, et ne sachant comment ranimer les forces affaiblies de son ami, elle s'écria presque machinalement : «De l'eau !...de l'eau!...»

Au même instant, une soudaine inspiration, une force miraculeuse rendirent à l'architecte toute son énergie! il releva sa tête, et cria d'une voix sonore :

« De l'eau ! portez de l'eau, arrosez les cordes! »

Antonia et le vieux charpentier demeurèrent immobiles de surprise. On s'empressa d'exécuter cet ordre; des tonneaux d'eau furent apportés; les ouvriers, des cruches à la main, grimpèrent sur les échelles et arrosèrent les cordages. Fontana était redevenu lui-même; il se multipliait partout, donnant ses ordres avec ce calme, cette présence d'esprit qui, dans un moment de crise, caractérisent les esprits supérieurs. Il agita une dernière fois son drapeau en jetant un regard sur sa belle fiancée ; le tintement de la cloche recommença, et bientôt l'obélisque descendit majestueusement sur son piédestal

L'architecte resta comme un moment étourdi, sans pouvoir proférer un seul mot.

Antonia, ivre de joie, tomba sur ses genoux en élevant les mains au ciel

Le vieil artisan, tremblant d'émotion, s'empara du drapeau et l'attacha à une corde. Quelques instants après, une bannière flottait comme un lumineux météore sur la cime effilée de l'obélisque.

En même temps la cloche du Capitule mariait sa voix argentine aux bourdons des autres églises.

Le peuple ne contint plus ses transports; des milliersde voix criaient: «Vive Fontana! vive le maestro!...»

MAG-ASIJN UNIVERSEL.

Au milieu de l'allégresse publique on entendit murmurer : « Voici le pape ! voici Sixte-Quint !.... » Toutes les têtes se tournèrent vers le balcon de la cathédrale

A genoux! répétait la foule.

Sixte-Quint parut sur le balcon, la tiare sur la tète,

et dans tout l'éclat de sa puissance pontificale Il

étendit les mains sur le peuple prosterné, et lui donna sa bénédiction; dans ce moment solennel, l'artillerie du château Saint-Ange fit une salve de détonation.

Quand tout fut fini, une voix partie de la foule se fit entendre: « Au Vatican ! portons le maestro Fontana au Vatican ! »

Le peuple enthousiasmé suivit ce conseil, et malgré sa résistance, le maestro fut porté en triomphe jusqu'au palais, dans les bras de ses concitoyens.

Fontana, en entrant dans l'appartement du S?int- Père, se jeta à ses genoux; mais Sixte le releva avec bonté, lui tendit la main et lui tint ce langage :

« Vous avez dignement rempli votre tâche : je veux dignement vous récompenser ! Dès aujourd'hui vous êtes chevalier romain, et vous avez une pension de mille ducats sur le trésor; je trouverai le moyen d'employer vos talents. »

Fontana s'inclina et se retira de l'audience du Saint- Père, dans un état qu'il est plus facile de sentir que de peindre.

Huit jours après il était l'heureux époux de la belle Antonia. Une longue prospérité fut le prix de la terrible épreuve qu'il avait subie. Waschmann. ( Extrait de la Revue du Nord.)

N. B. Nous avons donné, premier volume, pag. 12, une vue de Saint-Pierre de Rome et de l'obélisque dont il est question dans cet article.

ÉPHÉMÉRIDES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

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