PRUSSE. — COBLENTZ
( Une vue <le Coblentz. )
Les souvenirs de l'émigration de la noblesse française au commencement de la révolution ont attaché quelque célébrité au nom de Coblentz. Ce fut là que se concentra pendant quelque temps l'action du parti royaliste, action trop faible et trop incertaine pour qu'elle pût, nous ne dirons pas résister au flot révolutionnaire, mais seulement le détourner et le contenir dans de justes limites.
Il y avait déjà longtemps qu'une partie des hautes classes avait cherché sur le sol étranger un asile contre les proscriptions qui les menaçaient, lorsque l'on lit à l'Assemblée constituante la proposition formelle de sévir contre les émigrés. La commission nommée par cette assemblée pour examiner cette question délicate, avoua qu'elle ne pouvait, sans violer les principes les plus libéraux, faire une loi contre les absents. Les murmures des membres les plus exaltés accueillirent ces conclusions, mais. Mirabeau, par son éloquence, ramena la majorité aux règles de la raison et de la tolérance. On proposait de donner à une commission dictatoriale, composée de trois membres, la faculté de désigner arbitrairement les Français qui pourraient circuler librement dans tout le royaume. — « Pour moi, s'écria Mirabeau, je me crois délié de tout serment envers ceux qui auront l'infamie d'admettre une commission dictatoriale. Je jure, si une loi d'émigration est votée, je jure de vous désobéir.»
L'assemblée demeura stupéfaite en entendant cette audacieuse déclaration; et après une discussion des Tome III. —Août 1836.
plus orageuses, l'examen de la nouvelle loi pénale fut ajourné à une faible majorité.
Cette discussion avait lieu au commencement de 1791; huit mois plus tard, l'Assemblée législative, héritière de la constituante, s'occupait de nouveau de l'émigration, mais dans un espritbien autrement hostile.
Mirabeau n'était plus. La république avançait à grands pas; l'émigration, de son côté, devenait de plus en plus menaçante. L'Assemblée se hâta de lancer un décret qui considérait comme suspects de conjuration les Français rassemblés au delà de la frontière, et les menaçait de la mort s'ils ne rentraient pas au 1" janviersuivant. Cette loi atteignait les princes eux-mêmes; Louis XVI la frappa de son veto.
Plus tard, l'émigration parut en armes sur le sol de la France; Louis XVI, arraché de son trône, fut jeté dans la prison du Temple; les émigrés furent repoussés avec les étrangers au delà des frontières. Ce fut alors que la terrible Convention succéda à l'Assemblée législative; un de ses premiers actes fut de rendre la loi terrible qui bannissait à perpétuité les émigrés, et punissait de mort ceux qui rentreraient en France, sans distinction d'âge ni de sexe.
Cette loi, qui résumait tout à la fois l'accusation, la procédure et le jugement, était le système de proscription le plus vaste dont l'Europe moderne' eût donné l'exemple, après le renvoi des Maures d'Espagne et la révocation de l'édit de Nantes.
Ils étaient loin de penser, ceux qui, dans leur exalta -
Mon politique, votaient ce décret de sang, qu'un jour viendrait où un soldat de la révolution, devenu, grâce à son génie et aux excès des jacobins, le mai re de la France, rappellerait les émigrés dans leur patrie, et que, quelques années plus tard, les derniers débris de l'opposition royaliste rentreraient triomphants sur les pas des princes de la maison de Bourbon.
Plus heureux que nos pères, nous n'avons connu ni la fureur populaire, ni l'esprit de vengeance des proscrits; nous assistons à la fusion des partis, à la renaissance de ces sentiments d'union et d'oubli, que répand en se propageant l'esprit du christianisme Et quand ce nom de Coblentz frappe nos oreilles, notre esprit se reporte bien moins vers les luttes de la révolution que sur les gracieuses images qu'a laissées dans notre souvenir la vue de Coblentz et de ses environs.
C'est vraiment un beau spectacle que celui que présente le cours du Rhin au voyageur qui descend ce fleuve en s'approchant de Coblentz. A gauche, sur le rivage, s'élève la hauteur qu'occupait jadis le couvent de la Chartreuse, et qu'embrassent aujourd'hui de redoutables fortifications élevées par la peur qu'ont inspirée à l'Allemagne les souvenirs de la France impériale j sur la plage, la ville de Coblentz, avec son beau château si bien restauré, et de tous côtés de grandes masses de verdure et des accidents de terrain des plus plus variés. La jonction de la Moselle et du Rhin, qui baignent chacune un des côtés de la ville, donne du mouvement et de !a grandeur tout à la fois à ce riche et beau paysage.
Coblentz, on le sait, fut pendant quelque temps réunie à la France. Elle était le chef-lieu de ce département de Rhin-et-Moselle, dont l'empereur avait arrondi son territoire. Alors son beau château, bâti par l'électeur Clément de Trêves, avait été transformé en casernes et en magasins militaires, et c'est par un grand hasard que les belles peintures de la chapelle ont échappé aux atteintes de l'occupation militaire.
Coblentz possédait, avant cette époque, une bibliothèque; mais elle fut enlevée par les Français vainqueurs, en 1795, et ce qu'on a pu tirer des couvents supprimés depuis, n'est que d'un très faible secours pour les établissements d'instruction publique.
Comme dans le reste de l'Allemagne, Coblentz vous offrira tous les plaisirs que peut procurer la musique, tous, si nous en exceptons du moins les représentations des grands opéras. Quant à la musique religieuse, elle y est excellente ; mais c'est là une chose aussi commune en Allemagne qu'elle est rare chez nous.
Nous ne fatiguerons pas nos lecteurs d'une vaine et sèche description des églises de Coblentz; ces détails seraient tout au plus de saison si notre vignette reproduisait la forme de ces temples. Bornons -nous donc à citer, entre autres, Saint-Castor qui vit en 1806 une assemblée de trois rois et de onze e'vêques.
Au dehors de Coblentz, les voyageurs ne manqueront pas d'aller visiter îe pont de la Moselle, d'où l'on découvre un magnifique panorama; le champ fameux où les Prussiens campèrent dans l'expédition de la Champagne; le lieu où était le tombeau du général républicain Marceau. Là aussi nous avions bâti un petit fort dont les Allemands ont fait d.puis une puissante forteresse. On sait que Marceau tomba frappé mortel lement au moment où il cherchait à arrêter l'armée en désordre de Jourdan. Les Allemands ont rendu justice
au noble caractère, à l'humanité de Marceau, et c'est avec respect que les Prussiens ont replacé, à quelque distance de son emplacement primitif, l'obélisque élevé à la mémoire du général français, lorsque l'extension donnée aux fortifications obligea les ingénieurs à démolir ce cénotaphe.
Hoche, compagnon d'armes de Marceau, fut aussi enterré près de ce monument. Vous trouverez son tombeau près de la Tour Blanche (1).
Après avoir salué les monuments de ces deux soldats de la république, si nobles, si estimés des royalistes eux-mêmes, vous jetterez peut-être lesyeuxsur le lieu qu'occupait le château de Schœnbornlust, situé à une demi-lieue de Coblentz, fameux par le séjour des érîiigrés. Il ne reste plus de traces de ce beau domaine; le parc lui-même est mis en culture, et les matériaux du château ont été vendus aux démolisseurs.
Un autre objet digne de toute l'attention des voyageurs, des hommes de guerre surtout, ce sont les redoutables fortifications qui enveloppent aujourd'hui les hauteurs voisines de Coblentz. UEhrenbreitstcin , la Chartreuse, dont nous avons parlé plus haut, le Péîersbcrg, et une quatrième colline, sont liés par un système de défense vraiment formidable.
La première position domine le Rhin et la route du pays de Nassau ; la deuxième, la route de Mayence; la troisième, celles de Cologneet de Trêves. C'est assez dire quel intérêt la Prusse a dû apporter à l'achèvement de ces travaux militaires qui portent aujourd'hui le nom de forteresse de Frédéric Guillaume.
Ces lieux, à présent si bien défendus, virent plus d'une fois les Français sous la république et l'empire. Marceau, Hoche et Jourdan y ont montré une grande valeur avec des succès divers; il n'en a pas fallu davantage pour déterminer les Prussiens à sacrifier des sommes énormes pour la construction de la gigantesque forteresse. N'est pas admis qui veut dans l'intérieur tiEhrcribreitstein; il faut solliciter une carte du commandant et marcher sur les pas d'un guide, ou pour mieux dire d'un surveillant.
Du haut de cette position vous apercevrez un vaste panorama qui vous fera oublier un instant les curieuses dispositions des travaux militaires. Devant vous Coblentz et ses deux îles; derrière, les beaux restes de la Chartreuse sur une colline garnie de vignes et de beaux arbres; autour de vous une plaine immense semée de plus de trente villes ou villages. Cette vue-là vaut bien celle des escarpements, des fossés, et des batteries.
A. Boullemer.