DES ÉCAILLES DE TORTUES
Il existe un grand nombre d'espèces de tortues, tant de terre que de mer; mais jusqu'ici on n'en connaît qu'une espèce qui donne l'ecaille, et on la nomme tortue-earcr, Testudo imbricata des naturalistes. Elle est plus rare que toutes les autres espèces, et se trouve plus particulièrement dans la zone comprise entre le 10e degré de latitude sud et le io< degré de latitude nord; cette tortue est commune dans l'océan indien.
C'est aux îles Séchelles que j'ai vu les plus fortes pêcheries en te genre ; plusieurs centaines de pirogues y étaient employées à la pèche pendant toute la saison, et si la prévoyance de l'homme civilisé ne fût venue
au secours de la nature, on eût été conduit au point d'abandonner cette branche essentielle de commerce par la diminution croissante de ses produits.
Mais, vers l'an 1818, un colon français imagina d'établir, sur une île dont il était propriétaire, un parc à tortue-caret; il dut être placé dans une anse de sable, parce que la tortue va faire sa ponte à terre et dans le sable : il fit donc, pour en fermer l'entrée, pratiquer une digue en pierres sèches, de telle manière qu'elle opposât à la marée montante la moindre résistance possible, en la laissant entrer par infiltration dans le bassin qui se trouvait renfermé, et dans lequel il restait toujours, à marée basse, environ 3 ou 4 pieds d'eau.
C'est dans ce bassin qu'il mit des tortues pour le peupler.
Le parc aux tortues est continuellement veillé, et le gardien connaît l'instant de la ponte; lorsqu'elle est finie, il couvre d'un énorme panier l'espèce de taupinière qu'a faite la*tortue-mère, et dans laquelle elle a déposé communément de 120 à 160 œuls, qu'elle a abandonnés aussitôt la ponte finie, en laissant à la chaleur du soleil le soin de suppléer à l'incubation. Cette précaution est indispensable pour garantir la ponte d'une multitude d'oiseaux de mer qui en sont très-friands et ne tarderaient pas à les détruire.
Le gardien épie pareillement l'instant où tous les œufs sont éclos; c'est alors que les petites tortues sortent du sable pour aller se jeter à la mer; mais elles y deviendraient encore la proie des oiseaux de mer et des poissons, si on les abandonnait à elles-mêmes, parce qu'alors elles ne peuvent plonger et restent flottantes à la surface. Le gardien s'empare donc de toutes les petites tortues et les porte dans des caisses flottantes placées dans le bassin. La couverture de ces caisses est un grillage élevé au-dessus du niveau de la mer d'environ 18 pouces à 2 pieds; alors les petites tortues peuvent rester à la surface de l'eau sans craindre les oiseaux; et à mesure qu'elles deviennent capables de plonger, elles se rendent au fond de la caisse d'où le gardien les laisse descendre au fond du bassin, où elles sont à l'abri de tous leurs ennemis.
On voit combien ces soins doivent aider à la propagation de la tortue-caret, puisque dix tortues-mères produisent plus de mille petits dans une seule ponte, déduction faite des pertes présumables d'après les lois de la nature.
Une tortue-caret produit, terme moyen, cinq livres d'écaillé dont le prix varie considérablement, puisque, dans le peu de temps que j'ai séjourné aux Séchelles, je l'ai vue s'élever de 5 francs la livre (le plus bas prix) jusqu'à 40 francs la livre, et en France on m'a assuré qu'elle est vendue jusqu'à 80 francs la livre. Dans cet état de choses, tout calcul de chiffres devient impossible; mais il est de la plus haute évidence que l'éducation de la tortue-caret produit des bénéfices immenses et mérite d'être appréciée par l'industrie commerciale. Il y a maintenant aux Séchelles deux parcs semblables qui doivent être en plein rapport.
La tortue-caret se transporte facilement à la mer, elle réside dans les régions équatoriales, et je suis persuadé qu'elle réussirait très-bien au Sénégal et peutêtre même sur les côtes de la Méditerranée, en y établissant des parcs.
Il me reste à dire deux mots sur la nourriture des
tortues : elle peut être en général la même que celle I » dents belles, la bouche, le nez et qu'on donne aux porcs dans les différentes régions ; » mais bien faits, l'air fort spirituel, i aux Séchelles, on y joint du poisson; les pirogues de pêche trouvent sur toute la côte une grande abondance d'une espèce de sardines qu'on jette dans les parcs, après toutefois leur avoir coupé la tête qu'on dit être très-nuisible à la tortue.
Le chevalier Ronsard (d'Alençon.)