SAINT - WANDRILLE
(Porte du réfectoire de Saint-Wandrille.)
Si quelque chose pouvait adoucir aux yeux de l'humanité l'âpreté des tableaux qu'olfitnt les premières phases de notre monarchie, ce serait sans doute les réunions spontanées de ces bon mes pacifiques qui. fuyant une société ignorante et baibaie, s'tiiloijçaitnl dans la solitude pour y méditer sur un monde meil-
leur, et rallumer, à l'abri du cloître, le flambeau presque éteint des lumières. Tout entiers à leurs devoirs, ces pieux solitaires n'abandonnaient la prière et l'étude que pour je livrer avec ardeur au travail manuel; c'était pour eux 1 intidote salutaire contre les maux réels et les lâcheuses illusions qui naissent de l'inac-
tion corporelle et de l'ennui ; et quand la politique absurde, le guerrier presque sauvage semblaient avoi pris pour devise : Ruine et ravage; construire, préserver et transmettre, é ait celle des laborieux cénobites.
Ii existe depuis plusieurs années une rivalité louable pour sauver de l'oubli et de la «lestru ci ion les nobles édifices que vit élever le moyen âge; et la Normandie, cette terre des églises et des châteaux, a recules premiers hommages; nos antiquités occupent aujourd hui le crayon des artistes, la plume des écrivains, l'attention scrupuleuse des érudirs. Nous avons déjà parlé de l'abbaye de Saint Wandrille, un des monastère» les plus illustres de l'ordre de Saint-Benoît, et même de l'Europe chrétienne^). L'admirable porte du Réfectoire que nous donnons aujourd hui, est un chef-d'œuvre de l'auroie de la renaissance des arts. Par vn de ces contrastes religieux qui, au moyen âge, faisaient toujours placer le souvenir de la mort à côté des éléments de la vie, on voyait un tombeau non loin de l'entrée principale de la salle du réfectoire, monument qui rappelait aux moines, lorsqu'ils allaient prendre leur r« pas, de mortifiants et fâcheux souvenirs. En voici l'explication telle que la rapportent les chroniques.
A son retour de la Frise, saint Wulfran avait donné à l'abbaye de Saini Wandrille unn croix, un calice, et plusieurs autres objets précieux d'or m;issif enrichis d^ pierreries. Un beau soir de l'année 1 f» -j i , le sieur Gruchy, sacristain de l'abbave, nourri dans le mépris de l'observance régulière et dans la dépravation ue les guerres intestines du royaume avaient introduites, ledit Gruchy, dirons nous, secondé par quantité d hommes de mauvaises mœurs et de vie indécente, enleva les manuscrits les plus anciens et les plus curieux de la bibliothèque; il ne respecta pas davantage la croix et le calice, pieuse offrande de saint Wulfran. Grandes furent les lamentations des pauvres m ines ! Quelque temps après Gruchy fut pendu et étranglé sans miséricorde; on l'inhuma non loin du lieu qui avait vu ses pilleries, « et chaque jour, ajoute le iïa'H' chroniqueur, on voyait naître et pulluler sur icelui tombeau, une très grande abondance de petits crapauds de dif férentes sortes et couleurs, et c'était pour nous matin et soir, une perte fort notable de temps dépensé à les faire disparaître. »
Les ravages de la fin du dernier siècle ont laissé de longs regrets aux amis des sciences et des arts. La bibliothèque deSaint-Wandrille renfermait alors, malgré les larcins de Gruchy, beaucoup de manuscrits échappés à ses mains sacrilèges; et le numismate trouvait encore, en 1789, le plus beau choix de médailles antique*; l'artiste et l'amateur, un recueil innombrable d'estampes de toutes les écoles; le savant et le bibliophile, une foule de livres rares et précieux. Tout cela a disparu, au milieu d'uu gaspillage fanatique, dans l'impitoyable creuset révolutionnaire.
A cinq cents pas de l'abbaye de Saint Vandrille se trouve la fontaine miraculeuse de Caillou ville, dont la renommée n'a, depuis plusieurs siècles, rien perdu de son crédit. Autreiois le retour du vendredi saint appelait à Notre-Dame de Caillouville un concours prodigieux de peuple qui venait en pèlerinage pour entendre la prédication du doyen des abbés. On n'y prêche plus aujourd'hui, mais tous les premiers veu-
(0 Voyez la première année du Magasin universel, p. 380.
dredisde mai, on voit la même affluence accourir sur ce sol dévasté; jusqu'à l'arrivée de l'an ière-saison, les baigneurs abondent à Caillouville ; pendant ce temps, on ne laisse plus, dit on, emporte, de l'eau de la fontaine, devenue propriété particulière, à moins de cinq sous la pime. Ce petit calcul est fort bien entendu sans doute; mais il n'y a pas trois siècles que.son auteur eût subi des peines sevèies comme convaincu de simonie!
ÉPHÉMÉRIDES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE