LES HAREMS D'EGYPTE
Les harem- ne S'>m plus des 'sanctuaires inaccessibles ; des dames > urûpeenn s, de- médi c ns et qui Iques inar ■ h.inds y ont p'-nelre; et si l'-'ii n'a pas encore devine entièrement quelles y sont les mœurs intimes des épouses et de l'époux, au moins a-t-on pu visiter dans tous leurs détails ces lieux longtemps mystérieux, où le musulman cachait son bonheur. Les Orientaux font pour la beauté des femmes ce que Moïse et les Juifs faisaient pour Jehovah : ils la cachent à tous les regards, mais ils n'en ont pas pour ede moins de respect et d'adoration. Le foyer est pour eux une arche sainte où l'étranger ne peut apporter que profanation et souillure. Les Occidentaux, au contraire, en agissent avec-les femmes à peu près comme les païens avec leurs dieux; ils les exposent partout, dans les maisons, dans les rues, dans les carrefours, à l'adoration et aux hommages de tnus, aussi jaloux d'un grand concours de fidèles pour le eu. te de leur amour-propre que pour la gloire de leurs divinités.
L'homme d'Orient ayant caché sa femme pour mieux l'adorer, la femme s'est ensuite cachée pour mieux mériter l'adoration des hommes. Celles qui n'ont pas pu se renfermer dans une maison pour se dérober à tous les yeux, obligées qu'elles étaient de vivre de leur labeur quotidien, se sont couvertes d'un voile et ont fait de leurs vêtements une espèce de harem portatif. Cette explication du voile paraîtra peut-être un peu spécieuse, maisellea été recueillie de la bouche d'un musulman, et lors même qu'on ne l'admettrait pas, il faudrait au moins reconnaître qu'elle a été suggérée par un sen-
liment délicat de la dignité et de l'importance de la femme. Quoi qu'il en si.it, presque toutes les femmes sont aujourd'hui voilées en Egypte. Le voile est pour elles la pudeur, la décence, l'honneur. Une femme respecte son v isage comme la plus noble partie de son être, et, lorsque vous lui proposez de se découvrir devant un étranger, elle répond avec surprise : Est-ce votre parent ou le mi( n ? et, si vous la forcez, elle n osera pas lever les yeux; toute sa contenance sera timide, embarrassée; car elle n'a pas été élevée pour tous, elle ne doit sa beauté, son amour qu'à un seul.
Les grands personnages ont pour leurs femmes un sérail ou palais isole de toute habitation ; ils ne reçoivent jamais de visi'es dans les appartements de leurs femmes, et la jusiiee elle-même ne peut y entrer Les harems d'Egypte sont ordinai em<mt des maisons blanches d'un seul étage, bâiies très-irrégulièrement, surmontées d'une grande ouverture qui leur sert de ventilateur, en donnant passade aux vents du nord qui soufflent régulièrement tous les étés. Les maisons sont à toit plat, sans tuiles et sans terrassas. Les murailles sont percées, à une hauteur de 7 à 8 pieds iiu-dessus du sol, de grandes fenêtres à grillage dormant, élevé jusqu'aux deux tiers de la fenêtre, et d un tissu si serré (jiie le regard extérieur ne peut le pénétrer. Cependant de l'intérieur, en appliquant les yeux sur les jours du grillage, ont peut voir au dehors. Ce n'est là sans doute qu'une bien faible consolation pour les pauvres recluses qui habitent ces cloîtres de l'Orient! Il y a des harems dont les fenêtres, au lieu de grillage, ont une cloison en planches ou en maçonnerie, montant jusqu'aux trois quarts de la fenêtre ; de sorte «pie le jour ne pénètre que par la partie supérieure, et qu'on ne peut pas voir sur la rue ou dans la campagne.
Il y a un vitrage derrière la cloison ou le grillage dans la plupart des harems; le tissu du grillage peut bien briser les courants d'air, mais il n'arrête pas le froid qui s •■ fait sentir depuis quelques années assez vivement sur les bords du Nil. Presque toutes l< s boise ries extérieures des maisons sont peintes en gris ou en vert; quelques-unes ne le sont pas, mais cela est sans inconvénient, car le bois blanc se conserve très-bien en Egypte. Lorsqu il y a un jardin, les murailles en sont élevées de manière à ce que, d'aucun côte, on ne puisse voir les personnes qui s'y promènent C'est par la même raison qu'on ne laisse monter sur les minarets qui dominent ordinairement toutes les maisons voisines, que des muezzims aveugles. Une seule porte suffit le plus souvent pour tout l'édifice; encore n'entre t-on jamais directement dans la cour intérieure. Un corridor brisé, à angle droit, arré'e toujours le regard dès l'entrée. Un baoûab ou portier e^t chargé de garder la porte; la nuit il couche en travers, et le jour il ne s'éloigne jamais; il est sous la surveillance de l'eunuque noir Tel est l'extérieur des harems.
Quant à l'intérieur, <e sont des salles vastes et trèsélevées, avec des fenêtres telles que nous venons de les décrire, mais sans embrasure, car toutes les constructions sont très-légères. Les murs sont sans tapisserie, blamhis et ornés de dessins en couleur, où les arbres, les fleurs et les kiosques sont prodigués, parce qu'il est défendu aux musulmans de représenter des êtres vivants, et surtout l'homme. Au jour du jugement, Dieu dira à l'homme qui aura représenté un être vivant : «Anime, si tu le peux, cette vaine image ! Tu as
voulu lutter contre ma puissance, l'enfer sera ta récompense ! » Les arabesques, avec tous leurs caprices, produisent parfois les effets les plus brillants. Il y a des armoires en boiserie, pratiquées dans le mur, pour renlermer le fmdjanes du café, les confitures, les sorbets et les chybot.ks. Le plafond est en b"is, assez artistement < iselé et colorié Cependant les Arabes d'aujourd'hui sont loin d être aussi habiles que leurs ancêtres; tous les arts sont tombés en décadence et ne sont plus que de grossières imitations Sur trois faces de la salle règne un large divan en étoffe à grands ramages; le côte où s'ouvre la porte a ordinairement une niche dans le mur, qui sert à déposer divers objets d'utilité domestique. Le pavé est formé de grandes p'erres carrées ou de marbre blanc et noir; quelquefois, au-dessus du pavé, on élève un faux plancher pour exhausser les div.ms, et pour empêcher l'humidité de détériorer les nattes et les tapis; cette élévation est séparée du reste de la salle par de légères balustrades de bois joliment tournées. Ajoutez à ces grands appartements quelques cabinets, des bains et une cuisine, et vous aurez une idée assez exacte de l'habitation des femmes.
L'ameublement, comme on le voit, est toujours simp'e, quoique riche; mais cette simplicité même sert à relever l'éclat des parures des femmes, et ajoute encore à la noblesse de leur taille et à la majesté de leur démarche. Rien autour d'elles ne déguise l'étendue de l'appartement : l'espace entier en est consacré à leur beauté. Et maintenant, figurez-vous, sur ces moelleux divans, de belles femmes nonchalamment penchéessnr les coussins, jouaift avec le riche bouquin d'ambre de leur chybouk, ou caressant de leurs douces lèvres le tuyau parfumé du narguileh, habillées de soieries éclatantes, brillantes de pierreries, avec leur ceinture de cachemire, leur grande plaque de diamants sur la tète, et les mille tresses de leurs cheveux qui ruissellent de perles et de monnaies d'or ! Des esclaves blanches et noires, accroupies à leurs pieds ou debout devant elles, cherchent dans leurs yeux leurs désirs, leurs caprices, et sitôt que leur regard a parlé, dès que leur geste a commence à trahir leur volonté, elles sont devinées, elles sont servies Puis, c'est la danse, la musique, les chants, les contes, les mille soins de leur parure, quelquefois le ménage. Plaire est leur unique but : c'est là le soin de toute leur vie.
C pendant une pareille société de femmes ne pourrail exister sans une hiérardiie sévère. Au-dessus de toutes les femmes s'assied d'abord l'épouse légitime, à laquelle appartient le gouvernement du harem. C'est elle (|ui prend soin de toutes les personnes qui le composent, femmes et enfants; c'est elle qui pourvoit à leurs besoins, administre la justice, punit et récompense. Elle est comme la mère de cette grande famille. C'est elle qui, vis-à-vis du maître, a la responsabilité générale; t'est à elle qu'il communique ses volontés. Sous ses ordres elle a la trésorière, celle qui préside à la cuisine et au buffet, celle qui est chargée de la lingerie, celles qui se livieut aux divers travaux de l'aiguille, puis celles qui doivent égayer les ennuis du harem par le chant, la danse et les récits.
Les attributions de l'épouse sont trop importantes pour être partagées : aussi, de peur que la jalousie ne sème ses haines dans le harem, le mari, s'il a plusieurs
épouses légitimes, se garde bien de les loger dans la même maison; chacune d'elles a son habitation, ses domestiques et ses esclaves. Après la souveraine du harem viennent les esclaves qui ont été mères, et que la maternité a affranchies de l'esclavage; puis les simples esclaves qui n'ont pas été mères; puis les esclaves domestiques, qui sont le plus souvent des noires ou des Abyssiniennes. Quelquefois ces esclaves, soit qu'elles se fassent distinguer par leurs talents, soit par caprice, méritent l'amour du maître, et peuvent monter au rang des esclaves blanches et s'affranchir même par la maternité. Au-dessus de cette réunion de femmes règne l'eunuque noir, inflexible et sévère. Il obéit automatiquement aux ordres de son maître et devient l'abstraction personnifiée de ce que la jalousie a de plus soupçonneux et de plus inquiétant. Si ce qu'on raconte des luttes des femmes du grand-seigneur avec les eunuques est vrai, il s'ensuit souvent pour eux empoisonnement ou exil à la Mecque : les femmes, en Egypte, ont su mieux user de leur puissance, car elles ont corrompu l'eunuque. Les sabres n'ont plus ces lames à deux tranchantssi redoutables dansleslégendes; les eunuques sont comme des enfants jeunes et faibles, qui semblent plutôt les esclaves des lemmes que leurs gardiens.
Malgré toutes les histoires lamentables qu'on entend mystérieusement raconter par les Européens qui sont en Egypte,il est certain que depuis longtemps les maris n'usent plus de leur droit de vie et de mort sur leurs épouses. L'Orient est un pays où l'on pardonne et oublie facilement. On pourrait même dire qu'il y a plus d'Européens qui se vengent des infidélités de leurs femmes en leur arrachant la vie, que de musulmans qui fout jeter les leurs dans le Nil, cousues dans un sac de peau. Les femmes des harems sont, assure-t-on, trèsavenantes ; elles accueillent avec beaucoup de cordialité les Européennes et sont très-curieuses de leurs modes, de leur manière de vivre et jusque des formes de leurs corps. Elles les interrogent sur leurs maris, sur leurs enfants (car elles attachent le plus grand prix à la maternité), puis leur demandent si le Nil arrose leur pays, comment elles font pour boire si elles n'ont pas le Nil, et combien de fois par jour prient les chrétiens. Comme nous l'avons déjà dit, le but de la vie des femmes est de plaire à leur mari et de devenir mères ; car, alors, si elles perdent son amour, elles sont du moins assurées de conserver le respect, les égards et le bien-être dans le harem pour le reste de leurs jours. Il y a pourtant des harems tellement nombreux que la plupart des femmes demeurent sans enfants. Ce sont ces femmes que le pacha et les grands personnages à harem marient ordinairement à leurs créatures et à leurs mamelucks. On doit en pareil cas se tenir très-honoré de cette faveur et se garder de la refuser, sous peine de blesser vivement le patron et de s'exposer à une disgrâce.
Nous venons de parler d'un grand harem de cinq à six cents personnes : mais il y en a bien plus de sept à huit personnes, et même de trois ou quatre, qui sont moins compliqués dans leur organisation. Ces harems de la bourgeoisie se trouvent le plus souvent dans une partie écartée de la maison ; ils sont composés de quelques fnimes en titre, de quelques esclaves ou domestiques, et le mari est à la fois le maître, l'intendant et l'eunuque. Si les hautes dames ne peuvent sortir que montées sur la haute selle d'une mule ou d'un baudet,
soigneusement empaquetées dans des voiles qui ne laissent voir ni leurs mains ni même leurs souliers, les bourgeoises vont à pied, et, quoique enveloppées aussi dans de longs voiles noirs, elles trahissent au moins, en marchant, la grâce de leur démarche et la souplesse de leur taille.
Un petit nombre d'Européens qui connaissent parfaitement les mœurs et la langue osent pénétrer dans ces harems, pour les visiter, à la faveur de déguisements de femmes. Le mari ne peut plus entrer dans l'appartement de sa femme dès qu'il voit à la porte les babouches d'une étrangère. Mais, comme il faut se défier toujours d'une explosion de jalousie orientale, même injuste, les Européens ont soin, en pareil cas, de garder leur costume sous les larges habits de femme dont ils sont affublés, et, au besoin, la vue de ce costume peutarrêter la première fureur du mari et leur garantir l'intervention consulaire.
Nous avons fait connaître la distribution d'un harem et quelques-unes des habitudes des femmes. Mais le mystère de la vie privée, les impressions intimes du foyer restent voilées et inconnues. On n'a pas vu la femme en présence de son époux, on ne l'a pas entendue parler; ce n'est ni son frère, ni son père, ni son mari qui ont parléd'elle; le secret de son existence est donc encore inyjolable. Est-elle heureuse au milieu de tout ce luxe qui l'environne ? aspire-t-elle à une posiiion meilleure dans le mariage ? gémit-elle de ce que nous appelons son esclavage? Nul ne le sait. Les confidences individuelles n'ont même pas ici de valeur certaine; car la femme trompe et ment souvent quand elle est pressée de questions qui tendent trop loin. Il est impossible d'émettre une opinion sur le sort des femmes d'Orient autrement qu'en consultant nos sympathies ou nos dégoûts personnels pour ce qu'il nous est permis d'en voir.
La condition des femmes en Egypte est très- diverse. Depuis l'épouse du pacha et du bey, qui vit mollement dans un magnifique sérail, entourée de toute richesse et de toute aisance, jusqu'à la femme du pauvre qui partage avec l'homme les travaux les plus pénibles, enveloppée d'un misérable lambeau de toile bleue, dormant dans sa cahute de terre et souffrant toutes les douleurs de la vie; il y a, je ne dis pas des nuances, mais des divisions très-marquées dans les races de femmeSjleurshabiludes, leurs vêtements, et jusque dans la couleur de leur peau. En Europe, il semble que toutes les femmes soient presque imitées d'un même modèle, à l'exception cependant de quelques types rares et isolés qui n'ont conservé leur originalité qu'en vivant éloignés de notre grand mouvement de civilisation. Les femmes de nos pays ont passé sous le niveau de l'égalité avec plus d'ardeur encore que les hommes. Toutes les races de femmes que la colonisation ou la conquête ont portées dans les centres puissants de civilisation, se sont fondues et résumées en une seule. A Paris, par exemple, il y des femmes de tous les pays, de toutes les races ; mais, sous le bonnet de la grisette ou sous le chapeau de la grande dame, vous chercheriez en vain la Gauloise, la Romaine, la Franke, la Normande, et vous auriez même quelque peine à distinguer au milieu d'une foule l'Italienne, l'Angl.use, l'Espagnole ou l'Américaine. A côté de cette uniformité, qu'on permettra à un voyageur qui est demeuré longtemps en Orie*»-1: d'appeier monotone, la diversité des
costumps, des mœurs, des lois, des démarches même, qu'on rencontre au Caire, par exemple, a bien son mérite.
Les femmes en Egypte se séparent d'abord en deux grandes classes : les exotiques et les indigènes Les femmes exotiques sont en général esclaves; elles viennent de la Circassie, de la Géorgie, de l'Abyssinie, du Sennaar, du Cordoufan, etc.; les femmes indigènes, au contraire, sont libres : ce sont les Cophtes, les Arabes, les Juives, et celles qui se sont naturalisées par un lon^ séjour, comme les Turques, les Arméniennes, les Grecques et les Levantiues. Les femmes européennes sont les seules femmes exotiques qui soient libres ; et, d'un autre côté, il y a encore dans quelques harems un peti' nombre de Grecques qui sont les restes de ces pauvres
captives des guerres de la Morée, alors que les femmes esclaves abondaient tellement sur les marchés d'Egypte que l'on achetait une Grecque, belle comme la Vénus de Phidias, pour quelques bottes d'oignons.
On a fait un aperçu de la statistique des femmes du Caire, qui pourrait donner une idée de celle de l'Egypte entière, mais il est bon d'avertir que, lorsqu'il est question de chiffres en Orient, il n'y a jamais rien de précis ; et là, encore plus qu'en Europe, la statistique n'est qu'un à peu près. On compte dans le Caire et ses environs i^. o harems des principaux musulmans, contenant i2,r>t o femmes. Il en est qui en renferment plus de 5oo; d'autres qui n'en comptent pas plus de sept ou huit.
Tom. U.