AFRIQUE. — LE MAROC. — TANGER
Sommaiiie. — Aspect des villes ; saleté des rues ; — Maisons. —Boutiques.— Misérable état des femmes. — Justice expéditive. — Infinie variété de supplices. — Bourreau féminin. — Vexations éprouvées par les Juifs. — Superstition. — Les Humdoucha. — Les Santons. — Pèlerinages de deux mille lieues.
La position que la France occupe en Afrique fait trouver aux lecteurs français un intérêt particulier aux détails sur les mœurs et les coutumes des barbares habitants de cette contrée. Déjà nous avons, dans plusieurs articles, fait connaître spécialement lAlgérie; aujourd hui nous donnerons, d'après un voyageur français, un aperçu de la grossière existence des Marocains. On jugera, par cette description, de ce qu'il reste à faire aux Européens pour civiliser l'Afrique.
Les rues, ou plutôt les sales ruelles qui serpentent entre les maisons des villes de l'empire marocain, sont étroites, tortueuses, pleines de cailloux et d'immondices. Les maisons sont bisses, irrégulières, mal bâiies et totalement dénuées d'architecture. Leur forme est partout la même. Ce sont de grosses masses carrées, sans fenêtres extérieures, avec une terrasse pour toit, le tout passé à la chaux. A l'intérieur, même uniformité; une cour carrée, comme on en voit dans les ruines de Pompeïa; sur cette cour, ouvrent un rez-de-chaussée et un premier, clos avec soin par de lourdes portes ferrées et verrouilées.
Les boutiques maures sont des espèces d'antresnoirs creusés dans le mur, sans porte; et avec une fenêtre à
hauteur d'appui où s'étale la marchandise et par laquelle on sert le chaland qui reste en dehors. Vous verrez, gravement accroupis sous l'auvent, les flegmatiques marchands que la pipe aide à attendre les chalands. Dans ces pipes brûlent leifo/et le kachichia, qui remplacent le tabac chez les Maures. Jamais, dans ces boutiques, vous ne verrez figure de femme : les lemmes sont, chez les Marocains, chargées de fonctions plus basses. Elles portent l'eau et le bois, tournent la meuie des moulins à farine, traînent la charrue, attelées à côté des mulets et des ânes, et, comme eux, recevant parfois les coups d'aiguillon; ce sont, en un mot, de véritables bêtes de *omme.
Un voyageur nouvellement débarqué pourrait faire, au sujet de ces boutiques, de graves erreurs. Tel homme que vous voyez gravement assis dans une apparence de boutique, et que vous prendriez pour un simple marchand, est un haut fonctionnaire qui tient là son bureau. Ainsi sont le ka>li et le mu/itesib, le premier pour rendre la justice, le second pour décider des cas de police. Les parties Ou les coupables sont appelés devant le modeste tribunal, l'affaire es* jugée en cinq minutes, et la sentence s'exécute sur place, à l'instant, et, bien entendu, sans appel.
Les pauvres qui ne peuvent payer de leur bourse paient de leur personne; mais les riches esquivent le knout et les étrivières au moyen d'une amende. L'instrument du si pplice est un nerf de bœuf que les bourreaux portent sur l'épaule, et dont on frappe le patient par devant ou par derrière, suivant la nature de son délit. Les coups sont comptes sur uu rosaire, et le maximum en est fixé par la loi. Mais jugez de la douceur de la lot marocaine : ce maximum est de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf coups. l\ en faut beaucoup moins pour tuer un condamné, même des plus ladres.
Les châtiments sont, chez les Marocains, variés à l'infini. Au voleur, on coupe la main; pour un crime plus sérieux, on jette le cond irané en l'air, de manière qu'en retombant il se casse un bras, une jambe ou la tète, suivant la sentence, et les exécuteurs sont assez bien exercés pour ne pas manquer leur coup. D'autres foison enterre le coupable jusqu'au cou, et les passants peuvent prodiguer l'insulte à cette tête qui sort du sol, hideuse de terreur et d'agonie. Une autre gentillesse des bourreaux marocains est de charger de poudre le nez, la bouche et les oreilles du condamné, et d'y mettre le feu.
Le supplice du pal, ceux de l'auge, de la mutilation des membres, et du croc, ne sont que des enfantillages à côté de cenaines variétés de tortures que l'imagination des bourreaux invente de temps à autre. On cite tel coupable qui fut enfermé vivant dans un bœuf mort; tel autre qui vit ses membres hachés en morceaux, jetés un à un dans une chaudière bouillante et livrés comme pâture aux chiens. Celui là, il est vrai, était convaincu d'avoir vendu de la chair humaine frite à l'huile. Après ces exemples, il serait insignifiant de parler de ces condamnés qu'on attache à la queue d une mule furieuse, et qu'on fait traîner à tra* ers la campagne jusqu'à ce que leur corps soit en lambeaux.
Les législateurs marocains ont eu pour le beau sexe une attention délicate. Il y a pour elles un exécuteur des hautes œuvres féminin. C'est ordinairement quelque vieille bien laide, bien méchante, qui prend un grand plaisir à fouetter les jeunes el jolies lemmes, à leur
couper les oreilles 011 le sein, et souvent niéme à les décapiter. Son nom, qui rappelle les Eumënides TOS Grecs est aluifa, ou la tolérante.
Dans l'empire de Maroc, comme sur presque tous les points occupés par les Musulmans, lès1 Juifs sont conspués, vilipendés, battus et sujets à de quotidiennes avanies. Le noir est la couleur obligée de leurs vêtements, comme jadis en Espagne le jaune. Défense sévère leur est faite de se parer de couleurs éclatantes
Celui de nos compatriotes qui nous a donné ces détails vit, en débarquant à Tanger, un petit gamin maure de neuf à dix ans, qui traînait par la barbe un vieillard juif bien résigné et bien docile; et comme le pauvre Israélite n'ôtait pas assez promptement sa babouche en passant devant une mosquée, un soldat du pays lui allongea un rude coup de pied qui le fit bondir à trois lias, et une vieille édenlée, soulevant tout expri-s son voile, cracha à la figure du patient ; et la figure du patient ue s'en aperçu' pas; bien lui en prit, car la moindre résistance lui eût coûté la vie.
Un spectacle des plus surprenants et des plus révoltants tint a la fois vient à chaque instant blesser les regards des Européens dans l'empire de Maroc. Il existe en Afrique plusieurs sectes, véritables ramassis d'imposteurs ou de fanatiques, qui se sont arroge des privi'éges incroyables, et que le peuple vénère jusque dans leurs actes de tyrannie.
Pour ne citer (prune de ces sectes, celle des H^mdoucha, nous dirons que ses affides courent, par bandes, les vill< s et les campagiv s, jouant l'inspiration, ou plutôt la fureur, et ponant des coups souvent mortels à tout ce qui les approche. Vous les verrez venir en procession, le chef monté sur un cheval et tenant un étendard à la main. Lui, grave, immobile, se tient majestueusement enveloppé dans son vaste manteau blanc^ tandis que ses sectaires, à pied et demi-nus, se livrent autour de lui à des danses frénétiques que vous prendriez pour des contorsions de possèdes. La muSelte et le tambour soutiennent et accroissent, par leur mesure de plus en plus précipitée, l'agitation de ces furieux, et les cris du peuple finissent par porter leur fureur jusqu'au délire.
Alors, les Hamdoucha se jettent sur les animaux; moutons, chèvres, ânes, sont, tout crus et sanglants, dépecés par eux à belles dents, et quand les bêtes manquent, gare aux Juifs que le son de la formidable musique n'a pas avertis de se tenir renfermés dans leurs demeures ou de fuir au loin. Les chrétiens même ont été parfois victimes de cette fureur jouée, et en tous cas il est prudent pour les Européens d'éviter ces sortes de rencontres. Un des caracières des Hamdoucha est de jouer sur les places publiques avec les serpents dont ils vont faire provision dans les campagnes, et qu'ils savent au besoin rendre très -inoffensifs". Comme les jongleurs indiens,ils se font aussi une gloire d'être inattaquables par les poisons.
L'empire de Maroc pullule d'une autre espèce de fanatiques <|ui trompent et pressurent le peuple avec tout autant «l'audace. Ils différent des prenait rs en ce qu ils vivent isolés au désert ou à la ville. Les uns sont Ions ou idiots, les antres jouent l'inspiration, ou sont réellement monoinanes par fanatisme. Un santon, car tel est leur nom, rencontre un jour une nouvelle mariée qui revenait de la mosquée; il la trouve à son yre?
se jette sur elle et s'en empare. La foule se tient à l'écart, silencieuse et édifiée; le mari, quelque peu interdit, accepte cette usurpation comme un honneur insigne; sa femrh.' était béatifiée. — Un autre santon s'adjugea une autre fois une jeune fille qui revenait du bain avec ses compagnes; c'était pré< isément la plus jolie dont il avait fait sa très-humble servante, et celleci reçut les Je icit.ttions empressées de ses compagnes.
Lé voyageur français auquel nous devons ces détails voyait tous les jours à Tanger un santon réellement imbéi ile, qui passait sa vie à courir dans les rues., ses babouches à la main et poussant des hurlements féroces. À sa voix, hommes et femmes sortaient de leurs demeures, accouraient auprès de lui et couvraient de pieux baisers sa main crasseuse, ou du moins sa robe dégoûtante, quand elles n'avaient pas l'insigne bonheur d'atteindre cette main vénérée. Et pendant ce temps notre gredin, faisant le moulinet avec un long gourdin, frappait, à droite et à gauche, sur les dos et quelquefois sur les tètes de la populace qui évitait i grand'peine ces dangereuses atteintes. Dans cette libérale distribution de coups, le malin santon avait toujours l'attention de ch.oi-.ir de préférence les robes noires des Juifs qu'il surprenait sur son passage. — Il arriva qu'un pauvre infant d'Israël atteint ainsi d'un coup «les plus violents à la tète, laissa échapper un cri de malédiction; aussitôt la populace s'empara de lui, le traîna devant le bureau «lu rnuhtesib, qui lui ht administrer, séance tenante, cinquante coups de courroie sur la plante des pieds, t e traitement opéra une révulsion favorable, et l'inflammation qui commençait à se développer dans te cerveau du patient fut déplacée heureusement. Cet honnête nmhiesib ne se croyait pas si bon médecin.
Cette vénération des Maures pour leurs santons est une partie intégrante de leur croyance religieuse. On ne doit pas 9'étonner de cet excès de crédulité quand on pense à la soumission si aveugle et si générale des Musulmans à leur loi religieuse. Les Marocains sout à près de deux milles lieues de la Mecque, la ville sainte, la ville dépositaire du tombemi de Mahomet; et chaque année de nombreux pèlerins partent de Fez, traversent le désert, laissant sur la gauche Alger, Tunis et les côtes de la Méditerranée, gagnent l'Egypte à travers un autre désert, malgré les privations de toutes sortes, les fatigues et la crainte toujours présente des Bédouins pillards, et enfin arrivent, à travers l'Arabie, à la Mecque, pour saluer le tombeau du prophète, et gagner le droit de se faire appeler hadji et de porter un turban particulier.
Le commerce est sans doute pour bien des Marocains un motif de pèlerinage; mais la foi joue ici le premier rôle. Au reste, depuis que la secte des Wahabites a pillé les trésors de a Mecque, la caravane sainte est, chaque année, de moins en moins nombreuse.
F. Bradsaw.
SUISSE. — SCHW1TZ.
La Suisse, depuis quelque temps, a bien souvent fixé nos regards, et cependant tel est l'intérêt qu'inspire cette contrée, soit que l'on considère en artiste
MAGASIN UMVEKSEL.
les beautés si pittoresques de son sol, soit que l'on déroule avec les historiens ses chroniques si dramatiques, que nous regrettons aujourd'hui d'être forcés, par le défaut d'espace, à réduire à quelques lignes le dernier article que nous donnons cette année sur le même sujet. Nous voulions attirer l'attention de nos lecteurs sur ce bourg de Schwïtz qui a donné son nom à la confédération helvétique, en mémoire des trois citoyens sortis de son canton, qui ont appelé leurs concitoyens à la liberté. L'histoire trop bien connue de cette révolution n'est pas ce que nous aurions raconté; mais les changements successifs apportés à l'esprit de la majorité d'un pays où régnent aujourd'hui la cro\ance catholique et une tendance que nous pourrions appeler auti-républicaine, nous auraient fourni de singuliers rapprochements; nous aurions rappelé Finitiative que prit Sçlvwitz en 1798, lorsque la republique française voulut imposer à la Suisse la constitu-
tion unitaire, et que les habitants prirent les armes pour chasser nos troupes. Schwilz,on le sait, devint le foyer de la guerre, et ce ne fut qu'après de grands efforts que nos généraux purent s'en emparer.Sans doute aussi nos lecteurs auraient eu quelque plaisir à parcourir avec nous des lieux dont le nom rappelle de si grands événements; et bien que nous ayons déjà jeté un rapide coup d'œil sur ce canton, à propos du terrible éboulement qui écrasa le village de Goldau, il nous reste encore beaucoup à dire sur cette charmante contrée. Le bourg deSchwitz lui-même au gracieux aspect, avec ses édilices publics, son église, son arsenal, sa maison de refuge pour les étrangers, mériterait d'attirer quelque temps les regards des curieux. Mais dans notre quatrième volume, nous aurons occasion de revenir sur Schwilz ; alors probablement sera développée dansson entier la grande institution que le parti catholique veut y élever.
(Jeune femme de Schwïtz )
Avis. — Le quatrième volume contiendra les suites annoncées dans plusieurs numéros du Magasin ; nous faisons remarquer que ces suites seront, en elles-mêmes,
des touts complets dont l'intelligence ne nécessitera pas la ieclure des articles auxquels ils se rattachent.