INDUSTRIE. — L'INDIGO
L'indigo, cette substance colorante d'un bleu foncé, dont il se fait par toute la terre une si grande consommation , fut apporté, pour la première fois des Indes en Europe, vers le milieu du xvie siècle.
Parmi les possessions coloniales que la France avait jointes à son territoire avant. la révolution de 1789, possessions qu'elle perdit à cette époque, et dont elle n'a retrouvé que quelques lambeaux lors de la rentrée des Bourbons, il en était une à laquelle la culture et le commerce de l'indigo donnaient un haut degré d'importance. Nous voulons p nier de l'établissement que nous avions créé dans l'Inde, à Pondichéry ; Pondichéry, nom qui rappelle de cruels souvenirs au commerce français, au corps de la marine et à tous ceux de nos compatriotes qui regictte.it l'ancienne gloire de notre pavillon ; Pondichéry, aux ruines de laquelle insultent chaque jour les couleurs britanniques qui flottent à Calcuttaet à Madras, ses superbes rivales. Aujourd'hui misérable et privée de toui espoir d'agrandissement, Pondichéry exploite honteusement une apparence de culture et de commerce, et son indigo est, comme ses tissus, écrasé par la large concurrence des comptoirs voisins de l'Angleterre. On sait que le commerce de cette pauvre col nie consiste principalement en toiles bleues, teintes avec l'indigo; on leur donne le nom de gainées, parce qu'on les emploie à la traite des Nègres, et que c'est sur la côîe de ce nom qu'elles trouvent leur débouché. Ces toiles se vendent très-bien aux îles de France et de Bourbon.
L'indigo est particulièrement fourni par quatre espèces d'un genre de plantes que l'on a nommées en français indigotiers, et auxquelles les botanistes ont appliqué, en latin, le mot & indigo/ira . Ces quatre espèces croissent spontanément, ou sont cultivées au Japon, à la Chine, aux Indes, en Arabie, en Egypte, et ont été transportées par les Européens dans plusieurs de leurs colonies d'Amérique.
Quoique le genre indigotier soit nombreux en es-
pèces, puisqu'on en compte environ cent cinquante, aucune d'elles n'est indigène de l'Europe; toutes croissent en général dans les climats chauds, et la plus grande partie est propre à l'Asie méridionale ou à l'Afrique. Jusqu'ici on n'en a encore trouvé que trois qui viennent spontanément en Afrique.
Les procédés employés pour obtenir l'indigo sont, à peu de chose près, les mêmes dans les colonies européennes et dans tous les pays où cette extraction est devenue une branche de commerce très-importante. On peut les réduire à ce qui suit. Lorsque les plantes indigofères sont à l'état de maturité convenable, c'està-dire lorsque leurs graines commencent à mûrir, on les coupe et on les transporte dans des cuves destinées à leur faire subir une fermentation à laquelle
elles sont très-disposées. Lorsqu'elles sont coupées dans leur parfaite maturité, elles donnent une plus belle couleur; mais en les coupant trop tard, le produit est moindre, et- l'indigo est de mauvaise qualité.
Pour procéder à la fabrication de l'indigo, on a trois cuves posées les unes au-dessus des autres, à des hauteurs différentes, et près d'un réservoir d'eau. La première, appelée trernpoire, est celle dans laquelle on porte les plantes; après ce transport, on la remplit d'eau, de manière à ce qu'elles soient submergées de 3 à l\ pouces; bientôt il s'y établit une fermentation très-vive, il s'y forme beaucoup d'écume, et il s'en dégage un gaz qui est en partie inflammable.
Lorsque l'ouvrier chargé du travail reconnaît que la fermentation est assez avancée, et que les parties colo-
(Uneindigoterie dans l'Inde.)
rantes sont disposées à se séparer, il fait couler la liqueur dans la seconde cuve, dans laquelle on lui fait subir un bittage. Dans quelques colonies on mêle une certaine quantité de chaux à la liqueur, dont on absorbe par là l'acide carbonique, et on obtient, par ce moyen, un précipité beaucoup plus abondant.
^ On juge que le battage est suffisant, et qu'il faut l'arrêter, lorsque la liqueur, qui était d'abord verte, est devenue d'un bleu assez prononcé. Si les choses sont en cet état, on laisse reposer pendant environ deux heures, pour que les parties colorantes commencent à se séparer de la liqueur, qui contient une partie extractive jaune, et alors on la fait passer dans la troisième cuve, que l'on appelle bassinot ou diablotin. On laisse les parties colorantes se déposer dans cette cuve, dont on fait successivement écouler la liqueur surnageante par deux robinets posés l'un au- dessus de l'autre ; après cela on fait écouler, par un troisième robinet, les parties colorantes qui ont une consistance semi-fluide, et on introduit cette espèce de bouillie dans des chausses
de toile qu'on suspend les unes à côté des autres. L'indigo commence à s'y dessécher, et lorsqu'il est presque à l'état de pâte, on le coule dans des caisses carrées, dont le rebord a environ a pouces et demi. On laisse d'abord ces caisses à l'ombre, sous des hangars qu'on nomme sëcherics, ou bien on les met à l'air libre, mais avant la grande ardeur du soleil. Peu à peu on les expose à une chaleur plus vive et à un soleil plus ardent; lorsqu'enfin on s'aperçoit que cette pâte est parvenue au point de dessiccation désiré, on la divise en parties qui approchent assez de la forme d'un cube portant 2 pouces, ou un peu plus, sur chacune de leurs faces. Après avoir laissé ces cubes, que l'on nomme pierres d'indigo, se ressuyer encore quelque temps à l'ombre des hangars, ils n'ont plus aucune façon à recevoir et on les livre au commerce.
L'indigo qui résulte de ces opérations diffère nonseulement selon les qualités de la plante dont il est le produit, mais aussi selon les soins qu'on a mis à sa préparation. Cependant sa partie colorante paraît avoir,
par elle-même, peu de différence; de sorte que les qualités qui le distinguent dépendent surtout des parties étrangères qui s'y trouvent mêlées et de la consistance plus ou moins grande qu'il a prise en se desséchant (i).
L'indigo qu'on trouve dans le commerce est, comme nous l'avons dit, le produit de plusieurs plantes du genre indigotier; mais cette substance colorante se retrouve plus ou moins pure et plus ou moins abondante dans quelques autres végétaux de genres et de familles différens.
Une espèce de laurier-rose (2), qui croît dans les Indes orientales, fournit un indigo dont les échantillons envoyés en Angleterre ont été jugés propres à remplacer l'indigo ordinaire.
Le pastel des teinturiers (3) fournissait autrefois à l'Europe presque toutes les teintures bleues, avant qu'on eût rapporté l'indigo des Indes; et pendant la longue guerre qui, sous l'empire, avait presque entièrement interrompu, pour la France, toute relation commerciale, de nouveaux procédés, appliqués à l'extraction de l'indigo-pastel, avaient singulièrement amélioré cette branche d'industrie, aujourd'hui abandonnée.
L'indigo était connu des Grecs et des Romains sous le nom ti'lndicum. C'est à tort que Raynal prétend que les Européens ont introduit la culture de cette plante précieuse en Amérique; plusieurs espèces A'indigofcra sont propres au Nouveau-Monde. Au reste, l'indigo était assez commun à Malte jusque vers la fin du xvne siècle.
Même trente ans après la conquête du Nouveau- Monde, les Espagnols, qui n'avaient pas encore trouvé des matériaux pour faire de l'encre, écrivaient avec de l'indigo. A Sanla-Fé, on écrit encore aujourd'hui avec le suc exprimé des fruits de Yuvi'la, et il exisait un ordre de la cour d'Espagne qui enjoignait aux vice-rois de n'employer, pour les pièces officielles, que ce bleu d'uvilla, parce qu'on le considère. comme plus difficile à détruire que la meilleure encre d'Europe.
L'Angleterre a reçu dans ses ports, année moyenne, soit de l'Amérique, soit des Grandes-Indes, près de 8 millions de livres d'indigo.
L'OURIVANDRA