ALLEMAGNE. - LES VILLES ANSÉATIQUES. —HAMBOURG
Sommaire. — Affranchissement des villes d'Allemagne. — Origine des faubourgs. — Bourgeois. — Ligue des villes anséatiqucs. — Dislocation de cette ligue. — Hambourg. — Son occupation par la France. — Pertes qu'elle éprouva à cette époque. — Son état depuis la paix. — Esprit commerçant et peu favorable aux arts de ses habitans.— Emancipation de la bourgeoisie. — Forme du gouvernement. Tome m. -r- Novembre 1.S35.
— Enorme consommation du sucre et du café. — Inondations. — Causes de la richesse des Hambourgeois ; opinion de M. de Bourrienne. — Mortier, Brrnadottc, gouverneurs de Hambourg. — Le major Amei'.
L'industrie et le commerce ont une telle influence sur la civilisation, par les richesses dont ils disposent,
et par l'esprit d'indépendance qu'ils propagent, que, partout où ils se sont établis, les libertés municipales ont dû triompher des obstacles que le pouvoir féodal faisait naître pour entraver leur marche. Au moyenâge, dit le premier des géographes de ce siècle, les principales villes soumises à l'empire d'Allemagne étaient gouvernées par des évoques, des ducs et des comtes qui souvent tentèrent de se rendre indépendans de leur souverain. Worms et Cologne prouvèrent leur attachement à l'empereur Henri IV, en embrassant sa cause malgré leur évêque; ce qui détermina l'empereur d'Allemagne à augmenter le nombre des hommes libres, en accordant aux. individus de la classe ouvrière de cette ville le droit, qui passait alors pour un privilège, d'être affranchis de la coutume par laquelle le seigneur ou l'évêque qui jouissait du gouvernement temporel héritait de tout leur mobilier, ou du moins de tout ce qu'il jugeait à sa convenance. D'autres villes obtinrent successivement les mêmes avantages; bientôt elles achetèrent le droit de se choisir des magistrats, et de faire défendre leurs intérêts par des députés qu'elles envoyaient à la diète germanique.
Ces libertés ou ces privilèges, qui distinguèrent des autres cités les villes impériales, ne furent d'abord réservées qu'aux citoyens qui habitaient leur enceinte; bipnfôt les paysans, qui cherchaient à se mettre à l'abri des vexations de leurs seigneurs, payèrent le droit de s'établir sous leurs murs, entre les fossés et les palissades; on les appela, pour cette raison, bourgeois des palissades (phal-burger). Leurs habitations, pressées autour des villes, prirent plus tard, par suite de cette dénomination, le nom de faubourgs. Enfin elles obtinrent peu à peu d'étendre ce droit de franchise jusqu'à une distance assez considérable de leurs remparts. Ceux qui vinrent s'établir sur ces terres eurent également le droit de bourgeoisie, sous le nom de bourgeois du dehors (ans burger); de là l'origine de villes libres, possédant en propriété des territoires également libres, et constituant ainsi plusieurs petits Etats indépendans. Tant d'avantages ne firent qu'augmenter la jalousie que les seigneurs portaient aux villes impériales.
Si la liberté est difficile à conquérir, elle est plus difficile encore à conserver : ces villes rivales, sous le rapport de leur commerce et de leur industrie, sentirent la nécessité de se réunir et de former une sorte d'Etat fédératif, afin de résister plus facilement aux tentatives des évêques et des nobles qui regardaient comme une usurpation les privilèges obtenus à prix d'argent. Plus de soixante villes, dit un auteur, formèrent dans ce but, en v> 55, la confédération du Rhin. Quelques écrivains qualifient de brigandage perpétuel l'autorité qu'exerçait à cette époque, en Allemagne, la noblesse indé pendante.
L'origine de la ligne anséatique (i) est due à une cause semblable; elle avait seulement pour but de favoriser le commerce de quelques-unes de ces villes im pénales, et de maintenir, contre les tentatives des princes qui habitaient les bords de la Baltique, la libre navigation sur cette mer. Les richesses que ces villes acquirent par cette alliance furent si considérables, que la plupart des cités commerç.intes des dif érens pays demandèrent à en faire partie, et l'on y vit figurer Au vers, Amsterdam, et plusieurs autres ports de la Hol
(1) Anséatique, du vieux mot allemand hanse, alliance.
lande; Calais, Rouen, Bordeaux et d'autres villes de la France; enfin, Cadix, Lisbonne, Naples et Londres. Mais cette confédération gigantesque se réduisit peu à peu à quelques villes maritimes de la Baltique.
L'union anséatique, formée dans un intérêt commercial, forma bientôt une puissance maritime formidable: elle eut ses vaisseaux de guerre et ses soldats; et ses flottes devinrent redoutables. Avec le temos, cette ligue perdit son énergie et sa puissance : les causes qui avaient contribué à sa formation s'éteignirent graduellement; son commerce subsista, mais ses armées devinrent inutiles. Au commencement du xvme siècle le nombre des villes anseatiques se réduisait à six : Cologne, dont il a déjà été question dans ce recueil; Dantzik, célèbre par le siège qu'y soutint opiniâtrement le général Rapp, et quatre autres villes, Brème, Lubeck, Hambourg et Roslock.
Hambourg était l'une des villes les plus commerçantes de l'Europe, lorsque, par sa réunion à l'empire français, elle devint, en 1810, le chef-lieu du département des Bouches- de -l Elbe; elle renfermait alors 107,000 habitans. Les environs, couverts de plantations de riches maisons de campagne et de terrains en culture, ressemblaient à un magnifique jardin qu'embellissaient encore le cours de l'Elbe, et des sites variés et délicieux.
Lorsqu'en 181 3, la France eut à résister contre la ligue formidable dans laquelle était entrée presque toute l'Europe, Hambourg, qui ne devait sa puissance et sa richesse qu'à ses opérations commerciales, fut toutà-coup changée en une imposante place forte : les belles avenues d'arbres qui ombrageaient ses environs, les maisons de plaisance qui annonçaient le luxe de ses habitans, l'humble demeure du paysan, les jardins et les haies, tout fut détruit jusqu'à une assez grande distance de son enceinte, pour faire place à des travaux militaires: on rasa même plusieurs parties de ses faubourgs.
L'estimation de toutes ces pertes, que la guerre rendit nécessaires, fut évaluée à environ 72,000,000 de francs, encore n'y comprit on point une foule d'objets qui ne purent être portés dans cette estimation : des marchandises pei dues, des édifices ruinés dont la valeur ajoutée à celle qui fut légalement constatée, élèverait sa perte à celte époque à 100,000,000 de francs. Les besoins de l'armée française obligèrent le chef qui la commandait à disposer de plus de 7,500,000 marcs sur les fonds appartenant à la banque de cette ville; mais, par un traité fait en 1816, le gouvernement français s'est engagé envers Hambourgà rembourser 10,000,000 de francs, qui ont été soldés au moyen d'une inscription de 5oo,ooo francs de rente sur le grand-livre.
La paix, en rendant la vie au commerce, a fait renaître dans cette antique cité l'activité et l'aisance qui la distinguaient de ses rivales; et lorsqu'elle put recevoir dans son port les vaisseaux de toutes les nations, son indépendance était de nouveau proclamée. En 1814, elle ne comptait plus que 60,000 habitans; aujourd'hui on estime sa population à 110,000 âmes, parmi lesquelles on comprend 2,000 catholiques, 4?ooo réformés, 5oo memnonites et 6,000 juifs; tout le reste appartient à la confession d'Augsbourg.
Dans une ville aussi riche, on est étonné de ne pas voir un grand nombre de beaux édifices: la Bourse et l'église de Saint-Michel, dont la tour est haute de
4oo pieds, sont les seuls que l'on puisse citer. Encore ne sont-ils remarquables que parce que la ville renferme des rues sales et étroites, et des maisons pour la plupart en briques, dont la construction rappelle plutôt l'époque de Charlemagne, qui passe pour être le fondateur de Hambourg, que les progrès faits dans les temps modernes par I art des constructions.
La seule promenade dont on puisse jouir dans l'intérieur de la ville, est une avenue d'arbres plantés sur le bord d'un vaste bassin, le binex alster :la multitude de bateaux qui couvrent ce bassin, et qui lui donnent l'air d'une ville flottante, la (ouïe des promeneurs qui circulent autour pendant les soirées d'été, ont quelque ebose qui étonne et frappe tout à la fois l'œil de l'étranger. L'activité qui règne au port, depuis le matin jusqu'à deux heures; l'affluence des commerçans de toutes les classes, qui se pressent ensuite à la Bourse; le nombre d'équipages qui parcourent la ville à toute heure, placent cette cité commerçante après Londres et Amsterdam, pour l'importance des affaires et le luxe de ses habitans.
L'intérieur des habitations ne dément point l'idée qu'on s'en fait en parcourant la ville. Le luxe de la table, le goût des réunions, celui de la parure et des plaisirs, s'y font remarquer dans tous les rangs, et l'on peut dire qu'à Hambourg on apprécie les individus d'après l'important e de leurs affaires. Il semble que l'es, rit de commerce et de trafic y absorbe toutes les facultés de l'âme; dans les salons, dans les théâtres, dans les concerts, la conversation ne roule que sur le cours des marchandises, ou les spéculations de tout genre. Aussi, esl-il peu de villes où les arts soient moins appréciés.
Les habita ns de Hambourg forment trois classes : les bourgeois réels, les petits bourgeois ou parens de protection, et les habitans étrangers. Les bourgeois réels jouissent de tous les droits de la cité; seuls, ils peuvent occuper les charges et les emplois honorifiques, exercer librement tous les genres d'industrie, et même être exempts de payer des droits pour les marchandises qu'ils font charger sur des navires hambourgeois. Les petits bourgeois ne peuvent exercer que certains genres d'industrie déterminés : ils paient par an un droit de 1 thaler pour la prote< tion qui leur est accordée. Les habitans étrangers sont également imposés à une contribution annuelle; mais au moment de leur réception, ils sont tenus de donner 5o thalers, s'ils exercent la profession de négociant, et 40 s'ils sont artisans. Les étrangers ne peuvent acquérir aucune propriété, soit dans la ville, soit sur le territoire de Hambourg, si ce n'est sous le nom d'un bourgeois. Quant aux Juifs, ils ne jouissent point du droit de bourgeoisie, mais il leur est permis de posséder des maisons dans certains quartiers déterminés. La bourgeoisie n'est point héréditaire de droit; néanmoins le fils d'un bourgeois jouit de quelques prérogatives à cet égard, et ne paie point autant qu'un autre pour son admission. Ce n'est que depuis 181 4 que le gouvernement a concédé aux chrétiens qui n'appartiennent point à la confession d'Augsbourg le droit d'entrer dans la bourgeoisie, et d'occuper des emplois civils; cependant ils ne peuvent faire partie du conseil.
Le gouvernement hambourgeois est atisto-démocraliquc; la souveraineté réside dans le conseil et la bourgeoisie; le conseil se compose de trente-six membres, parmi lesquels sont compris les trois maires et les onze
adjoints ; la bourgeoisie est représentée par des députés légalement élus, et par des bourgeois héréditaires. Ces derniers sont choisis parmi les propriétaires les plus imposés.
Hambourg, quoique ville fermée, entretient un corps de troupes peu considérable. Sa tranquillité intérieure est maintenue par une garde nationale ssez nombreuse. Tous les hommes de vingt à quarante-six ans en font partie; on n'en exempte (pie les magistrats, les pasteurs, les maîtres d'école, les médecins et les pharmaciens, excepté dans les grandes circonstances.
A Hambourg le nombre des fabriques est considérable. C'est dans ses m m s que l'on fume la viande connue sous le nom de bœuf de Hambourg, et dont elle fait une grande exportation. Elle fait souvent desarmemens considérables pour la pèche de la baleine, et l'on peut évaluer à plus de douze cents le nombre des bâti— mens qui entrent dans son port, ou qui en -ortent annuellement. C'est sans contredit l'une des villes qui possèdent les plus considérables entrepôts de sucre et de café; nous ne croyons pas qu'il en existe une en Europe où l'on en consomme davantage; on en évalue annuellement la quantité à plus de 1 0,000,000 de livres pesant, ce qui porterait la consommation au-delà de go livres par individu; quoi qu'il en soit de celte estimation, il est certain que le peuple prend continuellement du sucre et du café.
Maigre la digue qui s'élève le long de l'Elbe, Hambourg a quelquefois été ravagé par de terribles inondations; en 1790, les eaux du fleuve s'élevèrent en une seule nuit de plus de 20 pieds.
Hambourg et son territoire n'embrassent que la médiocre étendue de 17 lieues carrées. Dans cet espace vous trouverez deux bourgs, une douzaine de villages et environ cinquante hameaux qui renferment .>o,ooo habitans tout au plus. Une aussi faible population ne peut expliquer l'étendue des résultats que Hambourg a obtenus. Quel est donc le secret de la prospérité de cette cité? Il ne faudra pas le demander seulement à la liberté dont elle a joui pendant si long-temps et dont elle jouit encore, il faut aussi tenir compte de l'avantage de sa position et de l'esprit éminemment sage de ses habitans. M. de Bourrienne, qui fut long-temps ministre de la France auprès des villes anséatiques,et plus tard consul-général à Hambourg, a parfaitement apprécié, dans ses Mémoires, la situation de cette petite république.
«Je me suis convaincu, dit l'ancien secrétaire de Napoléon, que la position géographique de Hambourg, [avantage qu'elle retire du grand fleuve qui la baigne, la possibilité pour les gros vaisseaux de le remonter jusque dans la ville à 3o lieues de l'embouchure de l'Elbe, la complète indépendance dont on y jouissait, le régime municipal et paternel de son gouvernement, ont été autant de causes diverses dont l'ensemble a élevé Hambourg à l'étonnante prospérité où cette ville était parvenue. Quelle était, en effet, la population de Hambourg, de Brème et de Lubeck, restes de la grande division anséatique du moyen âge? Quand j'y étais, la population de Hambourg s'élevait à 90,000 habitans, et celle de son territoire à 25, 000 seulement ; la totalité de la population des villes anséatiques se bornait à '200,000 individus, et c'était cette poignée d'hommes séparés en trois petits Etals qui faisait un immense commerce,, dont les bâtimens marchands sillonnaient
toutes les mers, à un tel point que l'on y regardait un voyage aux Grandes-Indes, une excursion dans les mers dangereuses du Groenland, comme une simple promenade.
»L'Elbeafait de Hambourg la ville la plus essentiellement disposée pour être le grand entrepôt de l'Allemagne. La plus sévère probité dans les relations commerciales, dans les assurances, dans les associations, avait inspiré une confiance générale à tous ceux qui avaient à traiter avec les habitans des villes anséatiques.»
Quelque étendu que soit l'espace qu'embrassent déjà dans notre petit Magasin les détails que nous venons de donner sur Hambourg, nous ne pouvons résister à la tentation de jeter un rapide coup-d'œil sur le rôle que nos aînés de l'empire ont joué dans ce pays. Nos généraux et nos administrateurs y ont été ce qu'ils étaient putout ailleurs; les uns moins compatissant et moins désintéressés que ne le souhaitaient les habitans, les autres pleins de modération et de probité, mais tous, à peu d'exceptions près, organes inlelligens, prompts, infatigables de la pensée qui présidait aux destinées delà France; et tous, quelles que fussent leurs dispositions particulières pour la tolérance ou la domination, agens obligés de ce système continental qui sacrifiait le commerce des villes anséatiques et celui de tant d'autres contrées, au principe de l'exclusion des marchandises anglaises.
Long-temps les villes anséatiques conservèrent un semblant d'indépendance, et quelque reste d'espoir leur fit supporter bien des vexations amenées par l'état de guerre. Après la suspension des affaires, elles eurent les réquisitions de toutes sortes, les exigences de certains personnages qui prenaient à tâche de faire haïr le nom français; mais à chaque sacriiiee, le sénat et le peuple hambourgeois s'armaient d'une résignation plus humble; quand on leur notifia que leur république était englobée dans l'empire frauçais, sous le titre de département des Bouches -de-V Elbe, ils osèrent à peine murmurer.
Sans doute l'administration française, si laborieuse, si bien organisée, a laissé à Hambourg des traces utiles de son passage; mais les meilleures institutions ne conviennent pas à tous les pays, et c'était une étrange prétention que de vouloir soumettre ces hommes du nord si paisibles, si attachés à leur vieille constitution municipale, que de les soumettre, dis-je, à la législation française. Les peines voulues par le code Napoléon leur paraissaient beaucoup trop sévères,et c'était chose plaisante que de voir rendre la justice à Hambourg par déjeunes magistrats expédiés de Paris, qui ne savaient pas un mot d'allemand, et de droit pas beaucoup plus. Un exemple, pris entre mille, donnera une juste idée de la nature débonnaire des Hambourgeois. C'était avant l'incorporation des villes anséatiques à la France. Les Prussiens et les Français tenaient la campagne; on annonçait à chaque moment l'approche de nos troupes. Tout-à-coup une bande de nos cavaliers paraît aux portes de la ville, ayant à sa tète un des plus résolus sabreurs de notre armée, le major Amcil. Il traînait à sa suite trois cents prisonniers et un grand nombre de chevaux enlevés sur sa route. Le major n'avait que quarante hommes : il se présente seul, fait croire qu'il précède un corps de vingt mille hommes, parle de pillage, et répand la terreur dans la ville. L'extérieur et
les manières du major n'avaient rien de rassurant : c'était au physique un modèle accompli de chef de brigands. Le sénat donc était dans des transes mortelles, lorsque le consul de France, menaçant le major du courroux de l'empereur, le fit capituler, et, comme disait le sénat, sauva Hambourg. Le major exigeait que du moins on lui laissât vendre dans la ville même le butin qu'il venait d'enlever à ses portes; le sénat eut peur de ses moustaches et de ses quarante hommes, et, non content de permettre cette vente scandaleuse il s'empressa de racheter lui-même une partie du butin, pour éloigner au plus vite ce nouvel Attila.
A ces sincères aveux, qu'un sentiment trop étroit de nationalité pourrait seul blâmer, nous pourrions opposer la conduite noble et généreuse d'un grand nombre de nos compatriotes qui ont emporté les regrets des Hambourgeois. S'il fallait choisir des noms, nous citerions, dans l'ordre administratif, le consul général de France, et, dans l'armée, les généraux Mortier et Bernadette. Bernadotte, surtout, sut se faire dans ces contrées une belle réputation de modération, de droiture et de talent, qui n'a pas été sans influence sur son élévation au trône de la Suède.