LES CONTREBANDIERS DES PYRÉNÉES
Sommaire. — Une soirée passée dans une auberge des Pyrénées au milieu des contrebandiers. — Le chef de bande espagnol . — Le vieux sergent de l'empire. — La contrebande dans la vallée de Carol. — Effet des douanes. — Leur critique, par un de nos ministres.
Un écrivain que son talent et la hardiesse de son caractère ont porté aux premiers rangs de la société, publia, il y a quelques années, sur les Pyrénées, un ouvrage de mœurs et de politique, auquel nous empruntons une peinture animée de l'existence des contrebandiers. Cet écrivain, qui n'était alors qu'un fort modeste journaliste, ne craignait pas de critiquer amèrement le système des douanes, dont sa position ministérielle l'a fait aujourd'hui le défenseur oblige.
L'auteur est obligé de chercher un refuge dans une méchante auberge des Pyrénées, plus misérable encore, si cela est possible, que les auberges d'Espagne, que nous avons dépeintes dans un de nos derniers numéros (ployez page 17). « Je me trouvai bientôt, dit-il, assis auprès d'un chef de bande, dont la face me promettait beaucotqj d'histoires curieuses, si je pouvais me faire entendre et surtout accueillir de sa fierté castillanne. Il avait un grand manteau roulé en bandoulière autour du corps, une ceinture de cuir où ne pendait plus de sabre; mais, en revanche, je voyais un manche grossier sortir de la poche de son pantalon. Il venait de brûler une pipe, et, portant la main à cette poche, il en sortit un instrument d'une longueur extrême, qui, se déployant tout-à coup, me laissa voir un poignard déguisé en couteau ; il se servit de la pointe pour netloyer le fourneau de sa pipe, et, celte opération faite, il regarda son arme un instant et la retourna plusieurs fois avec complaisance, comme un homme qui contemple son dernier écu. Un brigadier de gendarmerie qui était là y porta la main aussitôt, en lui disant qu'il n'était pas permis d'entrer en armes sur le territoire français.
« Eh bien ! dit l'autre, n'est-il pas permis de couper son tabac et son pain ?
— Fort bien, reprit le brigadier; mais il y a là plus qu'il ne faut pour couper du tabac et du pain.
— Et les loups et les chiens, ne faut-il pas se défendre contre eux? »
» Le guérillas disait cela avec une attitude indolente, mais si hère, que mon gendarme, habitué à demander des passeports, et non des poignards, n'osa pas insister. Il y avait là un vieux sergent, le seul peut-être de sa figure et de son âge que j'aie rencontré dans notre armée, qui se serait, je crois, volontiers chargé de désarmer le guérillas. Il avait l'air de connaître beaucoup ces sortes de couteaux. Je l'entendis murmurer entre les dents, et demander avec humeur si on venait en
France pour y assassiner; cependant la police ne le concernait pas. Il s'en alla boire dans un coin, tandis que l'autre continua de fumer dans !e sien; et ils se séparèrent ainsi comme deux doyu.es d'égale force qui s'éloignent en grondant.
>, Je me rapprochai de la table où buvait le vieux sergent. La face de ce brave homme s'éclaircit tout-àcoup; il m'offrit franchement à boire, et tout de suite me demanda avec étonnement ce que je faisais au milieu de ce monde. « Mon pauvre monsieur, me dit-il, je vous plains; vous mangerez mal, vous passerez une fort mauvaise nuit, et vous ferez demain un plus mauvais vovage. Pour nous, ajouta-t-il, ce n'est rien. Il y a un an que nous gardons ici ces Espagnols, qui font le diable chez eux, et qui viennent ensuite se mettre à l'abri chez nous. Il y en a un là!...
— Eh bien! mon ami, qu'en pensez- vous?
— Ce que j'en pense, c'est qu'il est aussi vieux au service que moi, et que ce couteau a tué plus de Français qu'il n'a coupé de tabac.
— Et comment devinez-vous cela?
Par Dieu, je les connais bien! je devine ces visages-là, moi, comme nos pécheurs, en regardant l'horison, devinent le mistral.
Vous êtes donc né sur les bords de la mer?
— Et oui, mon Dieu! ma mère ouvre des huîtres à Cette, et, me dit le vieux sergent, je vous assure que ce brave homme aurait déjà pris une poignée de neige sur le Canigou, que je n'y aurais pas encore arraché une touffe d'herbe. Tenez, voyez-moi ces pieds? il n'y a pas une seule chèvre qui les ait aussi fourchus; et ce poignard! je pane qu'il a bu de notre sang à tous. Est-ce qu'une méchante arme comme celle-là devrait entrer en France?... Si le brigadier voulait!
— Vous la redoutez donc beaucoup?
— Oh! mon bon monsieur, quand je la vois, je ne la crains pas, et, grâce à Dieu, mon briquet ne craint personne; mais mon briquet ne peut aller que dans une main, et ce serpent de couteau passe d'une main dans l'autre; il vous voit quand vous ne le voyez pas, et il entre comme dans la mie de ce pain.
— Vous vous êtes long-temps battu contre les guérillas; c'est une mauvaise guerre.
— Mauvaise! on ne sait pas où elle est. Le chemin est toujours ouvert, il n'y a jamais d'ennemis devant; mais c'est derrière... Quand on veut seulement aller boire à un trou ou faire du bois, il faut se garder de toutes les pierres; tout-à-coup il en sort un de ces bons garçons que vous voyez là, et vous n'avez pas le temps de crier vive l'empereur ! que vous êtes mort. »
» Le brigadier de gendarmerie dont j'ai déjà parlé ne s'était pas retiré, et il fumait sa pipe au coin du feu. Je me levai, et j'allai m'asseoir à ses côtés. En me déplaçant, j'aperçus l'Espagnol dont il s'était agi à propos du couteau, qui avait étendu ses gros membres à terre, et appuyé sa tête contre un rouleau de bois. Ce magnifique bandit, comme l'Endymion éclairé par un rayon de la lune, recevait la lueur rougeâtre du feu; il dormait profondément. Je remarquai surtout ses grands yeux fermés, sa bouche entr'ouverte, ses longs cheveux épais confusément autour de son cou. Malgré son costume grossier, je n'ai jamais vu de plus beau modèle d'homme. Quel dommage, me disais-je, que la civilisation ne vienne pas éclairer et développer une vie si puissante!
« Que dites-vous de cette société ? » me demanda le gendarme. Et sans me donner le temps de lui répondre: «Il faut, ajouta-t-il, que vous ayez bien affaire pour être ici; et, quant à moi, il faut bien que j'y sois obligé par mon métier pour y rester. J'ai gardé toutes les côtes de France, tous les défilés des Alpes; j'ai fait le service en Italie, même pendant le blocus; je vous assure que je n'ai pas vu encore de contrebandiers tels que ( eux de la vallée de Carol. Tenez (en me montrant l'h norable galerie), voilà des gens qui connaissent les moindres trous de la montagne, et qui passent là où ni vous ni moi n'oserions jamais aller. Et quelle contrebande croyez vous qu'ils fassent? Dans le Jura, près Genève, les montagnards portent des bijoux, des montres; et c'est si petit, qu'il est naturel de ne pas s'en apercevoir. Mais ceux-ci font simplement la contrebande. . De quoi diriez vous? des laines... et nous ne pouvons presque jamais nous en aviser. Ils gravissent en effet les montagnes du côté du midi, et, quand ils sont au sommet, ils précipitent les balles, qui roulent au nord, et que d'autres reçoivent et transportent, à travers les défilés, dans le pays de plaine.
» Nous avons beau les surveiller, ils nous échappent toujours. C'est bien autre chose pour le sucre et le café. Oh! pour ces marchandises, ils les font passer, comme les liâmes, dans les ports de mer, font passer la vanille dans leur sac. Ils forment un peuple indocile, méchant, que nous avons la plus grande peine à contenir ; qui n'est ni français ni espagnol, et qui n'aime qu'une chose, c'est le renchérissement des denrées. Croiriez- vous qu'ils sont presque tous bonapartistes, quoiqu'ils n'eussent pas plus de rapports avec le gouvernement de Bonaparte qu'avec celui du roi? mais en voici la raison : le sucre et le café étaient plus chers alors, et la contrebande leur profitait davantage. »
» Le brigadier me conta encore beaucoup de choses que je ne rapporterai pas. Je ne pus me défendre de faire des réflexions sur les effets du système prohibitif adopté aujourd'hui par toute l'Europe. Chacun veut s'imposer réciproquement, et obliger les produits étrangers à lui payer des droits d'entrée. Qu'en arrive-t-il? Les peuples sont si avisés maintenant, que, huit jours après l'élévation du tarif, ils rendent la pareille. Nous avons voulu imposer les cotons américains, ils nous l'ont rendu en donnant presque l'exclusion à nos vins; nous avons imposé les fers de la Suède, et elle a fait envers nous comme les Américains. Je cite ces faits parce que ce sont ceux que j'ai maintenant présens à la mémoire, et il en résulte que presque pas une prohibition n'a été pavée de retour, et qu'on est resté avec un embarras insupportable de douan s, qui ruine le commerce, et le surcharge de soins dégoûtans. Mais ce n'est pas tout encore; les frontières des Etais sont remplies d'un peuple que la contrebande déprave horriblement. Les contrebandiers sont médians, voleurs, ivrognes, joueurs. Ces qualités sont le résultat nécessaire d'une vie passée dans les hasards, dans les dangers, souvent dans l'oisiveté, et toujours dans l'infraction des lois. Je connais un village, autrefois fort riche, qui, placé sur la limite du territoire franc de Marseille, et près d'une espèce de gorge, s'y était voué exclusivement à la contrebande. Il a presque abandonné la culture de ses terres et les a toutes vendues à un village voisin, qui va devenir une petite ville, par l'industrie et l'assiduité laborieuse de ses cultivateurs. Maintenant il nourrit un troupeau oi-
sif, méchant et joueur. Ce vice du jeu y avait été porté jadis à un degré excessif. Il s'était communiqué à la classe élevée, qui, celte fois, avait reçu les vices au lieu de les communiquer; et c'était là qu'on venait faire les parties de jeu les plus ruineuses. La contrebande ellemême s'était élevée très-haut, et, avant la révolution, les riches voyageurs dont la voiture n'était pas visitée sur la ligne des douanes faisaient le trafic le plus scandaleux.
«Tels sont les effets de ces prohibitions ; c'est de fournir des fautes profitables à commettre, et de faire des coupables, qui deviendront bientôt peut-être les plus vicieux des hommes. »
En Espagne, la contrebande se fait en grand, nonseulement à la frontière, mais dans l'intérieur du pays, aux environs des villes. Ces habitudes sont dans les mœurs, et l'intérêt de presque toutes les classes de la population s'attache au contrebandier que la force armée a saisi au milieu de ses courses périlleuses. Les Pyrénées sont, au reste, le théâtre principal des exploits de ces hommes; exploits, disons-nous ; et ce terme, que la morale publique ne saurait avouer, ne serait pas déplacé, s'il n'était question que de caractériser les traits de courage des Aragonais, des Catalans, des Navarrais et des Basques, bravant les triples lignes des douanes françaises et espagnoles, et, ce qui est tout aussi périlleux, affrontant les dangers des précipices et des glaciers des cols de Pertuis, de Jaca et du Viguemale.
La guerre actuelle, alimentée, dans le parti de don Carlos, par les seuls secours des contrebandiers, est une preuve de cette persévérance, de ce courage que rien ne saurait abattre ni dompter.
Les populations françaises répandues sur les frontières d'Espagne, quoique séparées par une profonde animosité des races espagnoles, ne s'en rapprochent pas moins par leur vie aventureuse et leurs habitudes contrebandière s. -— C 'est une existence de courses et d'agitation perpétuelles. — A défaut de contrebande, elles se livrent à la chasse si périlleuse du chamois, du chevreuil et de l'ours des Pyrénées.
Enfin, des rixes fréquentes, des engagemens sanglans, dont les journaux nous ont souvent entretenus, témoignent de cette haine qui divise les deux populations limitrophes. — Un troupeau trop avancé vers l'un des deux territoires ennemis, un pâturage en litige, sont des motifs su ffisans pour ces luttes acharnées, que ne voit pas finir quelquefois la vie d'un Jiomme. Ce qui est à remarquer, c'est que de pareilles collisions ont eu lieu entre les montagnards français et espagnols des deux côtés des Pyrénées, dans un temps fort ancien.— Sous Henri IV, Philippe II , et pendant les règnes suivans, il y eut de longues et interminables conférences pour la détermination des frontières de la Navarre. Cette question avait été soulevée à propos des combats engagés entre les habitans des hautes régions pyrénéennes.
(Contrebandiers espagnols poursuivis par les douaniers.)
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CHINE. — PÉIUNG.
(Vue de la porte du Nord de Péking.)
Sommaire. —Entrée de l'ambassadeur anglais lord Macartney à Péking. — Etonnement des habitans. — Chaiscs-àporteur des dames chinoises. — Profusion de dorures et de peintures sur les maisons. — Absence des fçnêtrcs. — Enorme consommation de glace. palais chinois. — Effroi cause par une éclipse de lune. — Structure des remparts de Péking et de la grande muraille de la Chine. — Les î'espasieniies de Pékin-g. — Commerce des matières stercorales. — Exposition dans les boutiques et grand commerce de cercueils de luxe. — Mouvement tumultueux de la ville.
Nous avons dernièrement rappelé à nos lecteurs quelques-unes des singularités de la nation chinoise, et nous ne craignons pas de revenir aujourd'hui sur ce sujet. L'opposition de nos usages et de ceux que l'on ïuit dans cette partie de l'Asie suffirait pour donner à ces peintures un puissant attrait ; et puis les efforts tentés pendant si long temps parles missionnaires pour porter chez ces peuples les croyances, les arts de l'Europe chrétienne, efforts contrariés, mais non pas entièrement perdus, ajoutent à l'intérêt que celte étude inspire. Nous conduirons donc aujourd'hui nos lecteurs à Péking, capitale du céleste empire. La relation du voyage fait en Chine, sur la fin du siècle dernier, par l'ambassadeur anglais lord Macartney, contient sur cette ville des détails curieux, que nous allons reproduire en partie.
« On savait à Péking, dit l'auteur de la relation, lejour que l'ambassade devait y arriver. Le chemin était couvert de monde jusqu'à une grande distance de la ville, Tome 1U. — Novembre 1835.
car chacun voulait voir des étrangers sur lesquels on avait répandu les bruits les plus merveilleux. Dès que la foule ou la fatigue nous obligeait de nous arréler, nous étions entourés de curieux. Les uns tàtaient nos vètemens, les antres s'étonnaient de la singulière rouit ur de nos mains; et nous ne faisions cesser leur surprise à cet égard qu'en ôtant nos gants, qui leur paraissaient fort ridicules. Quelques personnes croyaient que nous n'avions pas de barbe. En un mot, tout en nous était nouveau pour l'es Chinois, et nos voitures étaient comme des caisses d'optique, dont les spectateurs s'approchaient les uns après les autres.
« Les faubourgs qui, du côté par où nous arrivâmes, ne se traversent qu'en une heure de marche, et la foule croissante des gens de pied, des cavaliers et des voitures, nous annonçaient une des plus grandes villes du monde.
« Péking est entourée d'une muraille épaisse assez haute, et dont les grandes portes ont de loin un aspect imposant et majestueux. Des que nous fûmes dans l'intérieur de cette capitale, l'empressement de la multitude nous parut insupportable; et c'est à peine si les coups distribués par les soldats qui nous conduisaient, et que nous étions bien loin d'approuver, nous donnèrent le moyen de traverser la ville.
«La première chose qui captiva mon attention, fut le grand nombre de chaises- à-porîeur des dames, qui avaient jusqu'à vingt porteurs à la fois, et étaient sut-
MAGASIN UMVERSEL.
vies d'autant de domestiques. Il m'est impossible de peindre la variété des couleurs, les draperies, les rubans et les autres ornemens qui parent ces voitures. Ce qui y manque en fait de goût est remplacé par la richesse et la somptuosité. Mes yeux furent ensuite frappés de la quantité de peintures et de dorures qui couvraient l'extérieur des maisons; et bientôt ils se fatiguèrent de regarder les gros caractères dorés qui brillaient sur les longues enseignes des boutiques, l'épaisse dorure des portes et des balustrades, les couleurs tranchantes qui s'y mêlaient, et le nombre considérable et varié de lanternes de papier, suspendues de tous côtés.
« Les rues de Péking sont larges et sans pavé. L'été, on a soin de les arroser, ce qui n'empêche pas qu'il ne s'y élève une poussière étouffante. Les maisons n'ont pas d'étages, ou du moins c'est une règle à laquelle il y a très-peu d'exceptions : mais on y voit beaucoup de galeries et de balcons. Le devant des maisons est sans fenêtres, et presque toujours occupé par des marchands, ou des gens de métier. Il n'y a qu'une seule porte d'entrée, et il est impossible que, de la rue, on puisse voir dans l'intérieur des appartemens; les toits sont carrés, et ont leurs angles très-alongés, pointus et recourbés. Les tuiles qui les couvrent sont cuites, et pourtant la couleur en est grise. On voit des maisons où le toit entier est couvert d'un vernis jaune et trèsbrillant.
« J'ai lu quelque part qu'on ne voit jamais une femme dans les rues de Péking; mais on a vu que cela est faux. Nous en vîmes plusieurs, et dans les rues et à leurs balcons ; et il y avait non-seulement des femmes du peuple, mais des dames très-bien parées et très-jolies.
« Les Chinois aiment à voir dans leurs jardins des rochers artificiels, de petites montagnes, des groupes d'arbres plantés au hasard, des eaux, et des demeures ombragées et solitaires.
« A l'exception du principal bâtiment, tout était négligé et presque en ruine dans la maison de plaisance où l'on nous conduisit. Quelques appartemens étaient ornés de tableaux qui, d'après la parfaite imitation des objets et l'éclat du coloris, méritaient l'admiration des connaisseurs. Les maisons situées à côté de celle que nous habitions ne pouvaient guère être habitées. L'excessive chaleur nous aurait fait singulièrement souffrir, si l'on ne nous avait pas fourni, soit dans cette maison de plaisance, soit à Péking, et même en Tartarie, une grande quantité de glace. Les Chinois en font une grande consommation pendant l'été.
« Les palais chinois sont très-différens des palais européens. Celui où l'on mit les présens destinés à l'empereur s'élève au milieu d'un parterre , et consiste en un édifice d'environ go pieds de long sur 40 de large. L'extérieur en est très-brillant. On y voit des fleurs et des dragons sculptés, dorés et en partie couverts d'un réseau d'archal, pour empêcher les hirondelles d'y faire leur nid. L'œil ne peut, de loin, soutenir l'éclat de cet édifice; mais dès qu'on approche, on remarque aisément le travail grossier de la sculpture, et le mauvais goût avec lequel elle est dorée. La salle est carrelée en marbre blanc. Dans le milieu s'élève un trône avec des marches, autour desquelles est une balustrade d'un bois rouge foncé et très-bien sculptée. Des deux côtés du trône, on voit deux éventails de plumes faits avec beaucoup d'art. Au-dessus du trône,
on lit en gros caractères dorés, Tschinn la Quann min, ce qui signifie : la vraiment grande et resplendissante lumière. Le trône est couvert de drap jaune, et le pavé, tout autour, d'un tapis rouge. On voit, dans la salle, des pendules organisées, des tableaux et différens chefsd'œuvre des arts chinois. Les fenêtres ne sont garnies que de papier blanc de Gorée: mais comme le toit est très-avancé, ce papier est à l'abri de la pluie ; de grandes colonnes de bois, peintes en rouge et vernissées, supportent la couverture de l'édifice. A l'entrée du palais sont deux figures colossales, en bronze, représentant les dragons à cinq griffes, qui sont les armoiries de sa majesté impériale.
« Pendant que nous étions dans cette résidence, il y eut une éclipse de lune. Elle n'eut pas plus tôt commencé, que nous entendîmes le grand bruit qu'on faisait dans une petite ville voisine, appelée Kian-hai-hen • les petites cloches, les bassins, les claquets et une espèce de tambour firent peur au dragon qui teuait déjà la lune dans ses dents, et il l'abandonna. »
Un savant anglais, Barrow, attaché à l'ambassade de lord Macartney, dit, dans une autre relation de ce voyage, n'avoir aperçu de canons ni sur les murailles, ni sur les bastions des remparts de Péking; mais en revanche, il en avait vu la représentation en peinture, sur les portes qui garnissent les embrasures des tours à plusieurs étages, qui dominent ces fortifications pour rire. Barrow ajoute que le fameux boulevarl qui borne la Tartarie, et les remparts de toutes les villes de la Chine, sont construits comme ceux de Péking, c'est-àdire qu'ils sont hors de terre et composés d'un massif de terre compris entre deux revêtemens, faits de pierres et de briques.
Au dire du même voyageur, le premier aspect de la capitale de la Chine n'est pas propre à en donner une bien haute idée; et l'on n'en est pas plus émerveillé quand on la connaît davantage. Lorsqu'on approche d'une ville d'Europe, les regards sont presque toujours frappés par une grande diversité d'objets ; on découvre des tours, des clochers, des dômes et d'autres édifices publics qui s'élèvent au-dessus de la foule des maisons. L'esprit s'ingère à imaginer ce que peuvent être ces édifices; il cherche à en deviner la destination, le caractère et la forme. A Péking, on ne voit pas même une cheminée s'élever au-dessus du toit des maisons, qui sont toutes de la même hauteur. Ces maisons basses, alignées avec soin, rappellent par leur aspect et la régularité de leur disposition, l'image d'un vaste camp. Cette ressemblance serait même parfaite, si les toits, au lieu d'être verts, rouges ou bleus, étaient peints en blanc. La plupart de ces maisons ont une espèce de terrasse ou de balcon, orné d'une balustrade, et sur lequel sont des fleurs et des arbustes.
Péking ne peut pas, comme Londres ou Paris, se vanter d'avoir des égouts commodes, pour entraîner la boue et les ordures; mais elle jouit d'un important avantage, qui ne se rencontre que dans un petit nombre de villes de l'Europe : on n'aperçoit jamais dans les rues de Péking, ni excrémens, ni aucune de ces espèces de saletés qui repoussent la vue et offensent l'odorat. Il est vrai que cette propreté doit être plutôt attribuée au prix élevé du fumier, qu'aux soins des officiers de police. Chaque famille a une grande jarre, dans laquelle on ramasse avec soin tout ce qui peut servir à fumer les terres ; et quand la jarre est pleine, on trouve faci-
lement à vendre ce qu'elle contient pour de l'argent, ou à l'échanger contre des légumes et des fruits.
Ce fumier liquide est porté à la campagne par les cultivateurs, dans de petites charrettes à une roue qui laissent des traces non équivoques de leur passage, traces qui frappent l'odorat à une grande distance, bien avant que la vue les ait reconnues. Cette puanteur infecte et les rues et les maisons et tout le voisinage de la noble capitale.
Ce qui dans Péking paraît le plus étrange à un voyageur européen, c'est que parmi les objets étalés avec le plus d'éclat dans les boutiques, figurent au premier rang, et en grande majorité, des cercueils décorés avec soin et de divers prix. Ces bières ont deux fois le volume des plus grandes bières d'Europe, quoique les planches dont elles sont composées n'aient que trois pouces d'épaisseur. La pompe éclatante des brancards, sur lesquels sont portés ces cercueils, répond à leur magnificence, et n'est égalée que par le luxe des voitures qui servent aux mariages. Les uns et les autres sont ornés de dais somptueux. La plupart des rues de Péking sont tellement encombrées par les étalages des marchands, par les tentes et les boutiques ambulantes, qu'elles ne livrent qu'un étroit passage au milieu; dans cet unique sentier circule incessamment un flot rapide de mandarins, de soldats, de voyageurs, de chameaux, d'hommes qui traînent des brouettes, de cortèges de mort ou de mariage, qui pleurent, chantent, rient, hurlent en même temps, et donnent à cette immense cité une physionomie des plus étranges.