‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 38 sur 268 · ET LEURS MÉTHODES DE GUÉRISON · texte numérisé non relu

ET LEURS MÉTHODES DE GUÉRISON

Sommaire. — Le régime à l'eau chaude. — Remède contre la piqûre de la tarentule. — Prescription du mouton «ras en grandes quantités. — La petite-vérole regardée comme contagieuse. — Horreur qu'elle inspire; sa guérison par le fouet. — Exactions des médecins. — Malades guéris par le simple changement de nom. — Erlik ou le mauvais »éuie qui emporte les moribonds; rachat de ces derniers. — Les andynes- — Les malades privés de leur âme; manière de la rappeler dans le corps. — Charivari au moment du délire.

Les guéloungs, c'est-à-dire les prêtres kalmouks, joignent ordinairement à leurs fonctions sacerdotales celles d'emtschi ou médecin, et cela explique comment, dans les soins qu'ils donnent aux malades, ils traitent non-seulement le physique, mais s'attachent aussi au moral de leurs cliens.

Ils reconnaissent d'après le pouls, et le plus souvent encore d'après l'inspection de l'urine, la nature et le degré de la maladie, et puis ils commencent leur traitement en adoptant, en principe général, qu'il faut soumettre le malade à un régime si sévère que, même lorsque son rétablissement devient évident, ils ne lui donnent, pendant deux semaines, que de l'eau chaude.

Leurs médicamens se composent différentes herbes qu'ils recueillent eux-mêmes dans les steppes d'Astraean, ou qu'ils se font envoyer de différens points de l'Asie et même des Indes Un de leurs principaux médicamens est le duc ou musc de l'animal appelé Targa. Une décoction, nommée ja-oii, doit être, d'après le témoignage des Kalmouks, et même d'après celui des Russes qui habitent la steppe, un sudorifique excellent, préférable à tous les médicamens analogues de la mé-

decine européenne. En divers cas, les Kalmouks emploient aussi la saignée.

Si quelqu'un d'entre eux a le malheur d'être piqué des tarentules ou des araignées noires, ils ramassent un certain nombre de ces animaux, les mettent dans de l'huile ou de la graisse de vache, en frottent, non-seulement la blessure, mais aussi le reste du corps, et emploient en même temps des médicamens à l'intérieur. Lorsque ce traitement n'est point appliqué sur-lechamp, le malade court un grand danger. Les symptômes de la morsure se manifestent bientôt par une constriction du cœur, et par un délire qui, sans les plus prompts secours, ne finit qu'avec la vie. Long-temps après leur rétablissement, les convalescens conservent encore un teint jaune, sentent un tiraillement dans tout le corps, et paraissent épuisés par de longues souffrances. Pour être entièrement rétabli, il est urgent d'observer la plus grande modération à tous égards, et une sobriété complète.

Telles sont les idées principales des Kalmouks, sous le rapport des médicamens; il y a cependant un grand nombre de cas où les guéloungs, ou emtschis, prescrivent aux malades des boissons échauffantes, et d'énormes quantités de mouton gras pour nourriture.

Ils regardent la petite-vérole comme incurable, et par cette raison, ils en ont une horreur extrême; de sorte que si un Kalmouk s'approche par mégarde d'un endroit où se trouvent des personnes infectées, il est saisi d'un si grand effroi, qu'il en devient d'autant plus sujet à la contagion. Pour prévenir les suites dangereuses de l'effroi qu'il éprouve, on accuse le séechikti (celui qu'on soupçonne atteint) de quelque délit inventé à plaisir, par exemple d'un vol. Le prétendu coupable est empoigné au moment où il s'y attend témoins, convaincu par de faux témoins; on lui lie les mains, et on lui fait une application de coups de fouet. La nouvelle terreur devient bienfaisante, et l'impression inattendue que l'on produit fait oublier à celui qui l'éprouve la petite-vérole, en anéantissant l'influence défavorable causée par les terreurs d'une imagination exaltée.

Il est certain que bien des guéloungs montrent une grande dextérité dans le traitement des maladies, et qu'ils ont une connaissance approfondie des vertus des plantes. Il est alors probable qu'il pourrait résulter de l'examen soigneux fait dans les steppes plus d'une découverte utile à la santé de l'e.spèce humaine.

Les guéloungs secondent de leurs prières l'action de leurs remèdes, et réclament en conséquence de leurs malades des offrandes considérables pour lis houcouls ou temples d'idoles. Le Kalmouk, superstitieux à l'excès, se montre généreux dans ces occasions, et d'ordinaire l'homme riche ne parvient à se délivrer d'une maladie qu'en se réduisant personnellement à l'indigence, ou du moins en la léguant à sa famille. Les guéloungs, que l'on nomme aussi sounghatchi, ou astrologues, à cause de leur érudition, ont le talent d'assigner comme cause de la maladie qu'ils traitent, la propriété d'un objet de valeur considérable possédé par le mala Je, et qui, selon les guéloungs, s'oppose au rétablissement de sa s inté. Aussitôtque le sounghatchi, à qui rien n'est caché, a fait celte intéressante découverte, il ne tarde pas à persuader au malade de se défaire de l'objet désigné en faveur du temple, et cecon-

seil est immédiatement écouté comme un ordre du ciel même.

On donne un autre nom au malade, et celui ci alors ne doit pas tarder à entrer en convalescence. «Dans un village, raconte un historien russe, le nommé Seisang- Zézène Dorchi, jadis Taton-Nazanne, me racontait luimême qu'il n'avait été guéri que par un pareil procédé, et après avoir épuisé tous les autres moyens. »

Par leur religion les Kalmouks sont obligés de croire que tout désastre leur est causé par un mauvais génie, nommé Erlik ou le diable, qui emporte du reste tous les mourans. Dès que l'état d'un malade n'offre plus d'espoir, les guéloungs ont recours à l'expédient du rachat en présentant à l'Erlik, qui s'obstine à ne pas se montrer, une poupée d'argile comme offrande, pour conserver la vie d'unkan ou de quelque autre chef important; et si l'opiniâtreté de la maladie prouve clairement que l'Erlik est décidé à s'emparer du malade, on cherche parmi les subordonnés un individu qui, par attachement, est disposé à se sacrifier à sa place. Celui qui se détermine à sauver des griffes de 1 Erlik un chef atteint d'une affection mortelle, reçoit le nom, les habillemens les plus riches et l'armure complète du malade; on tâche de lui donner extérieurement la plus grande ressemblance avec lui; il doit monter son cheval favori couvert dune selle brillante, et aux sons guerriers de la trompette et des instrumens, escorté par tout le peuple et le clergé qui fait, les prières prescrites pour un tel cas, on le conduit autour de l'honroul, et puis on le poursuit à grands cris comme un andyne, ou comme exclu pour toujours de son village. Un tel andyne peut cependant se naturaliser de nouveau dans un autre oulousse; il peut même s'y marier; mais il est obligé de vivre isolément, et il conserve le nom d'andyne, que même il transmet à ses descendons; De nos jours cet usage se perd de plus en plus ei on substitue des andynes formés d'argile ou de farine à la place des vivans.

Indépendamment de ces artifices, les guéloungs se servent encore d'une foule d'autres expédiens, qui prouvent de leur part un charlatanisme impudent, et attestent la superstition et l'aveuglement véritablement incroyables des Kalmouks.

Dans le but de satisfaire leur insatiable avidité, les guéloungs réussissent quelquefois à persuader au malade que son âme s'est déjà séparée du corps, et qu'il faut uniquement attribuer aux vains efforts de sa force vitale ce qui lui reste encore de connaissance et de respiration. Cependant ils laissent le malade dans l'espoir qu'il est encore possible de réunir son âme à son corps, et c'est alors que l'infortuné offre tout ce qu'il possède pour voir prolonger ses jours, et prie son médecin avec les plus vives instances de lui rendre son âme. Le guéloung semble faire des efforts pour la rappeler, d'abord en faisant entendre le son d'un instrument à vent, puis il sort de la tente, fait plusieurs signes à l'âme qui s'enfuit, et l'invite à revenir en lui criant : « C'est en vain que tu pars, reviens sur tes pas, si tu ne veux être dévorée par les loups, etc. » Le pauvre malade, flottant entre la crainte et l'espérance, lui demande avec anxiété le résultat de ses efforts, et le gnéloung lui répond : <; Tout va bien ; l'âme se montre déjà dans le lointain, et semble disposée à revenir. »H continue de cette manière à flatter son malade de cette espérance jusqu'à sa mort ou jusqu'à son rétablissement.; Dans ce der-

nier cas, il félicite le malade de l'heureux retour de son âme; mais si l'événement est contraire, il assure aux parens du défunt que l'âme était sur le point de revenir, quand le méchant Erlik employa un artifice inattendu qu'il raconte bien en détail, et de cette manière le guéloung se conserve les droits à la récompense promise.

Si, à la suite d'une maladie grave, un homme tombe dans le délire et prononce des paroles inintelligibles, les assislans ne manquent jamais de croire que l'Erlik le tourmente dans ce moment et veut lui ravir son âme. Alors ils font non-seulement dans la tente, mais aussi au dehors, un bruit effroyable; tous ceux qui se trouvent auprès du malade s'arment de tout ce qui tombe sous leurs mains, courent de tous côtés en jetant de grands cris, frappent l'air, et s'efforcent ainsi de chasser le mauvais génie, encouragés d'ailleurs par l'exemple et les exhortations des guéloungs.

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