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FABRICATION DE LA PORCELAINE

(Deuxième article.)

Supériorité de la porcelaine; son usage se répand de plus en plus. Les fabriques royales de porcelaine avant la révolution. La porcelaine tendre.— La manufacture de Sèvres a eu son temps.— Porcelaine dure. — Préparation de la façon des pièces à l'aide delà main, des moules et du tour ; séchage; première cuisson; vernis blanc; deuxième cuisson. Fours.— Défauts des mauvaises porcelaines.

L'incontestable supériorité de la porcelaine sur les autres matières dont on fait la vaisselle, telles que les faïences, les terres et même les métaux, l'a fait adopter dans un grand nombre de maisons, soit en France, soit à l'étranger, et grâceaubas prix où l'ont amenée lesper-

fectionnemens qu'a subis de nos jours la fabrication de ces ustensiles, ce n'est plus chez les gens aisés seulement qu'on les trouve; le peuple aussi commence, dans les villes, à faire usage de la porcelaine, et elle a remplacé dans bien des auberges, même des plus modestes, les vieux plats d'étain de nos pères.

La porcelaine l'emporte en effet sur les terres communes et les faïences, en ce qu'elle est plus dure, moins facile à rayer au couteau, et moins susceptible à casser à la suite d'un échauffement ou d'un refroidissement trop prompts. Elle est préférable à l'argenterie elle-même, parce qu'elle est plus propre et d'un achat infiniment moins coûteux.

La protection du roi de France ne pouvait manquer à la naturalisation d'une industrie aussi utile; aussi, comme nous l'avons dit dans notrelP volume [voyez page 406 ) en faisant l'histoire de cet art, notre pays vit-il, vers le milieu du siècle passé, se développer, grâce aux secours du prince, la fabrication de la porcelaine. Saint -Cloud, Chantilly, Orléans, Villeroy et Vincennes virent les premiers essais; la manufacture royale de Sèvres les compléta, et produisit bientôt des chefs-d'œuvre; mais alors on ne faisait qu'une espèce de porcelaine, bien moins avantageuse, pour le service ordinaire : c'était la porcelaine qu'on appelle tendre, parce que le vernis qui la couvre peut, comme celui des faïences, se rayer facilement. Couverte d'un émail gras et vif, qui pouvait prendre un beau glacé, et moins chère que la porcelaine dure, employée de nos jours, elle avait le grave inconvénient de ne pouvoir aller au feu comme cette dernière.

Dans le premier article que nous avons déjà rappelé, il a été dit que ce fut à un habitant de Strasbourg que nous devons l'importation' du secret de cette porcelaine dure. Cet homme avait appris ce procédé dans une fabrique de Saxe, et, plus tard, on trouva dans le sol de notre pays toutes les matières nécessaires à la composition de cette porcelaine.

De la manufacture royale de Sèvres cet art passa dans les fabriques particulières, qui font aujourd'hui tout aussi bien et à bien meilleur marché la vaisselle et les vases de porcelaine qui conviennent à la masse des acheteurs. Sèvres ne se distingue que par quelques spécialités et par ses porcelaines de grand prix; celles-là ne trouvent leur débouché, si tant est qu'on puisse employer ici ce mot, que dans les châteaux du roi, chez, quelques sommités nationales ou étrangères, auxquelles le prince les offre en cadeau, et chez quelques riches acheteurs. De telle sorte que les gens du métier ont reconnu depuis long-temps que la manufacturée de Serres n'était pas plus nécessaire que tant d'autres manufactures royales, aujourd'hui supprimées, qui ont rempli le but pour lequel elles avaient été créées; à savoir, l'importation de telle ou telle industrie.

Comment se fait la pâte de la porcelaine dure? comment se façonne -t- elle, se durcit- elle au feu? Voilà ce que nous expliquerons aujourd'hui, réservant pour un autre article l'art de la dorer et de la peindre, et tout ce qui concerne la porcelaine tendre.

Le type de la porcelaine dure est celle de la Chine, pays qui nous a fourni les premiers modèles en ce genre, et que nous avons de beaucoup dépassé. Le secret de cette fabrication consiste dans le double emploi de deux matières terreuses de qualités essentiellement opposées. L'une de ces matières doit donner à

la porcelaine cette transparence, ou, pour mieux dire, cette translucidité si recherchée, et procurer à la pâle cette fusion complète qui en lie toutes les parties, sans déformer l'ustensile fabriqué. C'est l'élément fusible de la porcelaine. On prend pour cet usage un minéral qui fait partie du granité, et qu'on appçWe feldspath , en l'employant pur ou mélangé avec de la craie, du sable, et même quelquefois du plâtre et des débris de porcelaines.

L'autre élément de la pâte doit donner à celle-ci la propriété d'être pétrie, moulée, de prendre et de conserver toutes les formes possibles, sans perdre son liant, en un mot, comme disent les gens du métier, d'être plastique. Cet élément doit en même temps être infusible, pour contrebalancer la fusibilité de l'autre élément. On emploie en général, pour cet usage, une sorte de terre ar»illeuse blanche, qu'on appelle, en Chine es en France, kaolin. C'est là l'élément plastique et infusible (1).

Le lecteur devine qu'ici, comme dans toutes les fabrications de poteries, il y a des proportions à suivre dans le mélange des élémens. Plus la porcelaine devra être dure, plus il faudra dépouiller le kaolin du feldspath non décomposé qu'il pourrait conserver.

.Les matières premières sont broyées, tamisées, lavées, réunies en pâte, qu'en France on abandonne à elle-même pendant quelques mois, et en Chine, pendant des années. Celte pâte est ensuite triturée et bien battue pour en chasser les bulles d'air.

Puis on donne à cette pâte, d'abord à l'aide de la main, puis au moyen de moules ou en la façonnant ai» tour, les diverses formes, de vases,d'assiettes, de cornue», de tubes pour la chimie et d'ustensiles de toutes sortes.

On comprend que le tour ne forme que les pièces qui doivent être rondes, comme les assiettes, le corps des tasses et celui de la plupart des vases. Quant aux anses, aux becs de théières, aux plats oblongs, on les fait dans des moules en plâtre ou en terre cuite, qui absorbent une partie de l'humidité de la pâte et ne s'y attachent pas. Dans certains cas assez rares on emploie des moules en métal. Les anses, les becs et toutes les parties additionnelles, qu'on appelle garnitures, sont collées au corps de la pièce avec de la pâte délayée, qu'on appelle barbotine.

Certaines pièces sont d'atord ébauchées à la main, moulées et enfin finies au tour.

Les vases ainsi préparés et mis dans des moules en plâtre sont placés dans une étuve où on les fait sécher lentement, afin d'éviter qu'ils ne se fendillent, puis de là on les porte dans le haut d'un four dont on élève graduellement la chaleur jusqu'à ce qu'elle dépasse, dans le haut, celle à laquelle fond l'argent.

Avant cette cuisson imparfaite, on répare les vases avec un couteau, et on les polit avec le creux de la main. Au sortir du four, la porcelaine est dure et poreuse, et s'appelle dégourdi. Il reste à la couvrir d'un vernis ou émail, blancou coloré, qui rende la porcelaine imperméable et brillante, et, en même temps, à terminer sa cuisson.

Le vernis blanc est du feldspath en poudre trèsfine, qui après le broiement est tenu en suspension dans

(1) Ce kaolin provient de la décomposition du feldspath; on peut le remplacer par une argile plastique blanche, telle que celle d'Abondant, près de Dreux, ou par d'autres substances qu'il serait yuperflu de désigner ici.

une eau agitée. On y plonge les pièces de dégourdi; elles absorbent promptement de l'eau qui dépose à Jeur surface une couche de vernis.

Ainsi couverts de vernis humide, jes vases sont placés dans le bas d'un four, c'est-à-dire à l'endroit le plus voisin du feu et le plus chaud. La porcelaine termine sa cuisson, et le vernis se combine avec le biscuit après l'évaporation de l'eau. Cette opération est délicate. Si vous chauffez par trop, la porcelaine se ramollira au point de s'affaisser et de se mouler même sur les supports qui la maintiennent dans le four. La chaleur doit être presque égale à celle des hauts fourneaux dans lesquels on fond le minerai de fer.

Les fours à porcelaine ressemblent à de grandes

tours à deux ou trois étages, en comptant le rez-dechaussée; elles se terminent par un toit conique percé à son sommet pour faire cheminée. Ces fours sont alimentés d'une façon originale. Tout autour et au niveau du plancher, sont quatre foyers qui communiquent avec l'intérieur du four, et qu'on charge incessamment de bois fendu en bûchettes très-déliées. L'air étant forcé d'entrer dans ces foyers par-dessus et en traversant le bois qui les recouvre, de haut en bas, il en résulte que le bois ne brûle que par-dessous ; que la flamme qui se recourbe ainsi pour entrer dans le four est très-claire, et que tout se brûle sans fumée ni braise.

Pour empêcher ies pièces de porcelaine de se coller

(Atelier de tourneur el de n:ouI<ur de porcelaine)

en se ramollissant, d'être altérées par le feu de fumée ou de cendre, qui est parfois entraîné dans le four, on les place dans des étuis de terre cuite appelée cazettes.

La porcelaine pendant sa cuisson diminue en tous sens de son dixième. Cette retraite doit être la même que celle du vernis, sinon celui-ci se fendillerait.

Beaucoup de pièces de porcelaine vendues dans le commerce présentent un vernis grenu; un autre défaut assez commun consiste en ce que le vernis a coulé dans Ja pâte de la pièce, par suite de son trop de fusibilité; sa surface est picotée comme la coquille d'un œuf, ou couverte de petits bouillons. Quand le fendillement forme un réseau régulier, cette particularité devient une qualité fort recherchée des curieux. C'est là ce que les vieux amateurs appellent de la porcelaine craquelée ou fruitée. D'autres fois, le vernis n'a pu fondre en même temps que la pâte se cuisait, et il se retire en petits amas, laissant des parties nues.

Bien fabriquée, la porcelaine dure ne casse pas quand on la chauffe ou qu'on la refroidit brusquement. On l'emploie même dans les laboratoires de chimie, de préférence au verre qui fondrait à une certaine chaleur et se casserait fréquemment. Les qualités exigées par les consommateurs sont une nuance d'un blanc de lait, sans taches, un vernis égal et bien glacé, peu d'épaisseur, et enfin, une grande netteté de formes.

ATTAQUE DE BOUGIE PAR LES BEDOUINSr

APRÈS LA PRISE DE CETTE PLACE PAR LES FRANÇAIS. — BELLE DÉFENSE DU BLOCKHAUS SALEM.

Nos lecteurs savent sans doute qu'une" expédition française, partie de Toulon sous les ordres du général Trézel, s'empara de Bougie le 29 septembre i833.

Cette ville n'est, à vrai dire, qu'un amas de ruines, »u milieu duquel on distingue cependant les débris de cinq ou six. villes couchées l'une sur l'autre; car elle a été tour à tour arabe, maure, espagnole, bédouine. Bientôt une viile française viendra s'enter sur ces débris. Dans le moyen âge, capitale d'un royaume puissant, Bougie s'était rendue redoutable à la chrétienté. Charles- Quint s'en empara en i5io, et les Espagnols possédèrent ce point jusqu'en i555. Le comte Péréalta, gouverneur de cette ville, la rendit aux. Maures en i555, et fut décapité par ordre de Charles-Quint pour n'avoir pas su défendre sa place avec assez de vigueur.

Bougie est située à l'est d'une baie assez vaste, mais sans fond et peu sûre, car elle est assaillie par les trente deux rumbs de vent; elle est dominée au nord par le mont Gourayah,pic décharné et abrupte qui fatigue la vue par ses formes sévères et son aridité. Il s'élève à environ 800 mètres au-dessus du niveau de la mer. Sur ce point culminant était établi un marabout; les Français y ont établi un fort en pierres sèches qui bat tous les environs, et sert en même temps de vigie.

Deux gradins ou contre- forts du Gourayah portent en croupe la ville, qui se déploie encore dans un large ravin dit des Cinq Fonuiines.

Une muraille, aujourd'hui démantelée, et qui n'a pas moins de deux lieues de développement, défendait l'ancienne ville dans le temps de sa puissance, lorsque ses rois faisaient trembler le littoral de la Méditerranée, et tenaient sous leur joug le nord de l'Afrique. Trois forts commandent le port et les approches de la place. De tous côtés on trouve des colonnes brisées, des socles, des chapiteaux, des inscriptions tumulaires : D. M. Aux dieux mânes. Ce sont les jalons que le peuple— roi a laissés sur son passage, lui qui, comme les Egyptiens, bâtissait pour l'éternité terrestre.

Dans la baie de Bougie s'embouche le fleuve Summarn, le plus considérable de toute la régence, mais qui serait en France une rivière très-ordinaire. Une voie romaine le remontait, et conduisait à l'ancienne Cirta, aujourd'hui Constantine.

La chaîne de l'Atlas, qui se trouve à dix lieues d'Alger, se rapproche ici de la mer, au point que Bougie est au milieu des montagnes, et qu'on aperçoit pendant six mois de l'année la neige qui en couvre les sommets les plus élevés.

Le pays est d'un aspect âpre et sauvage ; les habitans sont à l'unisson de cette nature inculte : belliqueux, féroces et rapaces. On prétend que les Kabaïles descendent des anciens Numides, dont ils auraient conservé les mœurs et la langue. Les vallées présentent de beaux pâturages et une verdure qui ne meurt jamais. La cire, le miel, la laine, les olives, les oranges, juelques bois de construction, des métaux et des minéraux en abondance, tels sont les objets que le commerce pourra exploiter un jour; mais que de combats encore il faudra livrer aux maîtres du pays !

Depuis que les Français possèdent Bougie, ils y ont exécuté des travaux immenses qu'il serait trop long d'énumérer. La route du Gourayah, construite dans le roc vif par les sapeurs du génie et le deuxième bataillon d'Afrique, est, sur une moindre échelle, un chef-d'œuvre comparable à la route du Mont-Cenis.

Venons maintenant au récit qui fait l'objet principal de cette relation ; nous laisserons parler un témoin oculaire.

Depuis le 23 juillet i834, jour où les Kabaïles nous enlevèrent 400 têtes de bétail, nous étions assez tranquilles. Bougie était transformée eu un vaste hôpital, par suite des fièvres inflammatoires qu'une chaleur constante de 34 à 35 degrés et l'insalubrité du pays engendraient. Il est bon de dire que le mont Gourayah, qui, comme nous l'avons dit, s'élève à 800 mètres audessus de la ville, intercepte les brises si rafraîchissantes du nord, et qu'elle ne reçoit que le souffle em^ pesté des déserts, lequel porte ses ravages dans les poumons et l'économie animale. L'aspect que présentait Bougie était déplorable; on ne voyait de tous côtés que malades à figures livides, véritables spectres se traînant sur des ruines.

Sur 3,ooo hommes composant la garnison, les trois quarts étaient malades ou convalescens.

Notre situation fâcheuse étant connue des Bédouins, ilsrésolurentde tenter une attaque générale sur la ville. Us se flattaient de l'espoir de nous anéantir; pas un de nous, disaient-ils, ne pourrait porter en France la nouvelle de notre défaite. Depuis quelques jours, il n'était bruit que d'assemblées générales de nos ennemis, où ils s'étaient décidés à faire une levée en masse pour nous exterminer.

Informés tant bien que mal de leurs projets, nous nous tenions sur nos gardes. Mais conserver avec environ 800 hommes une place démantelée et ouverte qui a près de deux lieues de développemens extérieurs n'est pas chose facile.

Nous savions, à n'en pas douter, que nos ennemis viendraient en grand nombre, qu'ils pousseraient les cris sauvages auxquels nous sommes habitués, que ce serait un déluge de barbares sans ordre, sans ensemble, sans discipline, chacun d'eux étant le général en chef de sa personne, et que, pour peu qu'ils nous permissent de les m nœuvrer, nous en viendrions à bout avec l'aide de Dieu et de nos baïonneties.

Le 10 octobre i834 était le terme extrême que ces montagnards féroces avaient fixé à notre existence sur la terre d'Afrique; ils s'étaient donc réunis au nombre d'environ 6,000 ; ils avaient amené avec eux leurs femmes, leurs enfans, pour, le cas échéant, les aider au pillage de Bougie. Déjà les 1 7 et 18 janvier dernier, ils avaient à leur suite de pareils auxiliaires qui, placés sur les hauteurs, les excitaient au combat par des hurlemens et des gpstes frénétiques.

Toutefois on ne peut nier que l'attaque en question ne fût attendue avec une certaine anxiété ; beaucoup de marchands s'étaient embarqués avec leurs familles, pour fuir une ville que le doigt de Mahomet semblait avoir marquée du sceau d'une nouvelle destruction.

Le io octobre 1 834, vers les huit heures du soir, les Kabaïles, fidèles à leurs promesses, assaillirent de toutes parts nos avant-postes; les fusées d'alarmes furent lancées, on battit la générale dans la ville, et chacun se rendit au poste qui lui avait été assigné.

La clef de Bougie, son véritable pivot stratégique, est un point nommé le camp retranché supérieur, occupé par le deuxième bataillon d'Afrique. C'est l'emplacement d'une ancienne citadelle romaine où les Maures, dans le temps de leur splendeur, avaient aussi élevé des retranchemens formidables en maçonnerie, mais dont il ne reste aujourd'hui que des décombres. Le nom de camp retranché pourra lui convenir plus tard; quanta présent, c'est une position entièrement découverte des

hauteurs environnantes, lesquelles plongent dessus et peuvent y prendre des feux d'enfilade et d'écharpe.

Dans ce camp étaient établies trois pièces de campagne; et i5o hommes des chasseurs à pied du deuxième bataillon d'Afrique, en colonne serrée, composaient toute la force chargée de le défendre.

En avant du camp retranché supérieur, à 600 mètres, est le blockaus Salem qui défend ses approches.

Les Kabaïles avaient médité leur plan avec assez d'intelligence, car ils dirigèrent leur attaque principale sur ce poste. Leur instinct militaire leur faisait sentir la nécessité de s'en emparer pour obtenir le p:issage jusqu'au camp retranché qu'ils voulaient enlever.

L'ennemi se précipita donc en masse sur le blockhaus Salem, se jetant dans les fossés, sur les parapets, dans les embrasures, et poussant des cris de guerre et d'extermination. Beaucoup de Kabaïles, munis de pioches, de haches, frappaient à coups redoublés contre la porte pour l'enfoncer. La garnison du blockhaus, composée seulement de vingt chasseurs du deuxième bataillon d'Afrique et de quatre canonniers, lit bonne contenance; elle accueillit ce houra par une décharge à bout portant qui tua et blessa beaucoup de monde aux Bédouins; cependant ils continuèrent leur assaut avec la même détermination : on les entendait s'encourager de la voix, se mouvoir confusément autour de cette maison du Diable (nom que les Bédouins donnent à nos blockhaus) qui vomissait la mort par ses créneaux, et portait le ravage dans leurs rangs. Pendant plus de six heures, ils ont ainsi dirigé leurs efforts contre le blockaus Salem avec un acharnement qui semblait s'accroître par la résistance, tandis que des nuées de tirailleurs, grimpes sur les rochers qui dominent la ville, faisaient pleuvoir une grêle de balles sur la faible colonne du camp retranché.

Les balles des Bédouins sont généralement du calibre de '^5 0112G à la livre, mais ils les mâchent, ou les frappent avant de les mettre dans leurs fusils, en sorte qu'elles produisent un sifflement très-aigu. Les oreilles étaieni assourdies de ce sifflement. Ces balles, ainsi lancées à tonte volée des hauteurs qui do linent la ville, jetaient la consternation parmi les habitans civils, les femmes ei les enfans, qui bien vite cherchèrent un refuge à la Kasbah. Les Maltais, qui font à Bougie le monopole du commerce de détail, s'étaient déjà embarques.

L'attaque du blo< khaus Salem e'tait poursuivie avec une espèce de rage de la part des Kabaïles; les haches, les pioches, les balles, les pierres y faisaient un effroyable vacarme. La garnison, de son côté, ne mollissait pas : elle ripostait avec une vigueur digne des plus grands éloges; les grenades semaient le désordre et la terreur dans les rangs des assaillans.

Pendant que durait cette lutte désespérée, un autre spectacle se passait dans la plaine, qui elle-même était couverte d'ennemis. On voyait çà et là comme des feux follets voltiger dans tous les sens, se croiser, fuir, approcher; c'étaient les cavaliers et chefs des tribus à cheval, avec des lanternes eu main, qui effectuaient leur mouvement pour seconder l'attaque du blockhaus, ou opérer une diversion.

Le siège du blockhaus Salem allait son traiu, et sa position devenait de plus en plus critique. L'artillerie du camp retranché ne pouvait guère lui venir en aide avec son feu, dans la crainte de culbuter le blockhaus

lui-même par quelque boulet ou obus malencontreux. Cette artillerie ne tirait donc que quelques coups seulement, pour montrer qu'elle ne faisait pas faute à l'ouvrage.

La Kasbah et le fort Moussa tonnaient aussi de temps en temps, et lançaient au loin quelques projectiles pour tenir l'ennemi en émoi.

C'était toutefois un magnifique brouhaha que tout cela, et, pour compléter la scène, un violent orage vint mêler ses éclats à ceux de la foudre militaire; les échos retentissans du Goiirayah prolongeai ni au loin toutes ces détonatirns, qui allaient se repercutant à l'infini à travers l'antique Atlas. L'obscurité était profonde; une pluie di uviale nous inondait, le feu commuait de part et d'autre.

On ne pouvait porter secours au blockhaus Salem, attendu que le chemin étroit qui y conduit et qui serpente sur le flanc de la montagne était couronné d'innombrables tirailleurs arabes. La colonne qui s'y serait engagée aurait été écrasée sans pouvoir se défendre; force nous fut donc d'attendre le dénoûment de ce drame sanglant.

La redoute du blockhaus Salem, armée seulement d'un obusier de montagne, avait des gabions destinés à couvrir les canonniers lorsqu'ils servaient la pièce. Voila que, croyant faire merveille, les Bédouins mettent le feu à ces gabions; aussitôt les fagots s'allument, et un magnifique incendie, un véritable feu de la Saint- Jean, projette sur tous les environs ses lueurs rougeâtres. On crut un instant que le blockhaus allait sauter, mais on fut rassuré quand on l'entendit continuer sa fusillade avec plus de ténacité que jamais. C'est qu'alors sa supériorité était marquée : il voyait ses ennemis en plein, et pouvait les foudroyer. Les hauteurs voisines, éclairées par ce vaste foyer de lumière, mirent à découvert lesbournous blancs de nos ennemis. La fusillade et la canonnade du camp retranché entrèrent vigoureusement en scène. Malgré ce contre-temps, les Bédouins ne se tinrent pas pour battus, mais leur ardeur se calma : la mitraille et les obus arrivaient merveilleusement à leur adresse. Le feu se ralentit peu à peu, et enfin cessa; on entendit les crieurs, qui font chezeux l'office de nos cornets, proclamer la retraite. Le silence le plus profond succéda à leur fuite : nous passâmes le reste de la nuit sous les armes.

Au point du jour nous allâmes visiter le brave blockhaus Salem, qui s'était si bien conduit. Il avait arboré son pavillon vainqueur,et,debout sur ses jambes robustes, il semblait défier encore ses nombreux assaillans; il était criblé de balles, les parapets de la redoute étaient démolis, la porte était fortement endommagée; trois chasseurs du deuxième bataillon d'Afrique et un caporal avaient été blessés; mais, en revanche, le fossé et les alentours du poste présentaient des masses de sang, des cervelles, des morceaux de crâne et d'autres parties du corps que les morts ou les blessés avaient laissés sur le terrain. On trouvait également, dans les rochers et les broussailles, des traces sanglantes que la mitraille et les obus y avaient imprimées.

On ne tarda pas à distinguer, à l'aide de longues- vues, sur les flancs et les sommets des montagnes, les blanches files des innombrables Bédouins qui se retiraient dans toutes les directions. Ils avaient eu soin d'emporter leurs morts et leurs blessés, devoir religieux et sacré auquel ils ne manquent jamais, en sorte qu'il est toujours

impossible de connaître même approximativement l'étendue de leurs pertes.

A la suite de cette curieuse narration que nous empruntons à Y Armée, le lecteur sera bien aise de trouver une description de ce genre de forts détachés, appelés blockhaus, dont le génie militaire a fait un emploi si heureux et si fréquent dans nos possessions de l'Afrique septentrionale.

Les blockhaus sont des fortifications passagères et mobiles, construites en bois et destinées à protéger un détachement peu nombreux. Pour les établir, on fixe fortement, soit en les enfonçant dans la terre, soit au moyen de la maçonnerie, des pièces de charpente d'une grosseur déterminée, qui forment la carcasse du blockhaus. Cette carcasse est ensuite revêtue d'épais madriers en bois, qui sont percés de créneaux"ou meurtrières, suivant la position du blockhaus et le nombre d'hommes qui doivent l'occuper. Le lecteur peut se représenter la forme de ces postes fortifiés en se figurant deux dés à jouer, carrés ou alongés, superposés, dont le plus élevé aurait des dimensions plus grandes que celui qui le supporterait, c'est-à-dire qu'à environ cinq ou s<ix pieds de terre, le blockhaus s'élargit subitement à angle droit. Cette disposition a été adoptée afin que la garnison du blockhaus pût se défendre avantageusement contre les assaillàns assez hardis pour s'approcher de la construction et l'attaquer par la hache, la pioche et les autres instrumeus de ce genre. Le plancher de l'espèce de galerie qui dépasse la partie inférieure du blockhaus étant à jour, la garnison peut, au moyen de la baïonnette, ou'même de son feu, combattre avec avantage les téméraires travailleurs.

Outre cette construction en bois, le blockhaus est encore entouré d'un fossé, dont les terres, rejetées dans l'intérieur, servent aux travaux de terrassement d'un parapet.

Cette seule description peut faire juger facilement de l'avantage que présentent ces fortifications simples et faciles à établir et à déplacer,, pour la protection des postes avancés. Aussi en a-t-on construit un grand nombre dans les plaines qui environnent les villes d'Afrique placées sous la domination française.

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