TOME III. —Décembre
el nous avons rappelé quelques-uns des faits saillans de son histoire. Les nombreuses variations qu'a subies la fortune de cette antique cité, sou ancien état de splendeur et d'activité commerciale, l'éclat dont brillait la cour du plus magnifique des comtes de Flandre, Philippe le Bon, le fondateur de l'ordre de la Toison-d'Or; les sièges nombreux que Bruges eut à soutenir; sa réunion momentanée à la France; puis l'avantage que lui donne sa position à quatre lieues de la mer et à la jonction de plusieurs canaux; l'état de langueur où elle est tombée de nos jours; ses principaux monumens civils et religieux: tels sont les objets que nous avons réunis dans ce premier article peut-être trop succinct; et à cette rapide description des antiques
monumens de Bruges, nous avons joint une vue de son beffroi si hardi, si original, au sommet duquel veillent nuit ei jour les hommes préposés à la sûreté de la ville.
Aujourd'hui nous offrirons a nos lecteurs une seconde vue de Bruges; mais ici c'est bien moins la ville ellemême que le canal qui la baigne, que nous voulons rappeler ; au-delà de ce canal qui occupe le premier plan , apparaissent quelques - uns de ces édifices aux toits anguleux, curieux débris des siècles passés, et qui contrastent d'une façon si pittoresque avec les maisons bâiies dans le style moderne; et plus loin encore surgit la tête élevée du beffroi que l'œil du voyageur rencontrera presque toujours, de quelque côté qu'il se place pour examiner la ville.
Pour aller de Gand à Bruges, on a le choix de trois routes différentes, savoir, celle par eau, au moyen du canal ; celle par terre, en côtoyant celui-ci ; et celle par la grande route pavée, qui s'écarte du canal. La seconde n'est guère suivie que par les piétons ou par des cabriolets fort légers. La route par le «anal est, sans* aucune comparaison, la plus commode et la plus agréable des trois. Aussi est-elle généralement préférée par tous ceux qui ne sont pas embarrassés par une voiture ou par un cheval.
«On n'hésite pas d'assurer, écrivait naguère un voyageur, qu'aucune voiture au monde n'est comparable, pour l'agrément et pour la commodité, à la barque établie entre Gand et Bruges. Aussi, quelque renommées que puissent être les barques dont on se sert partout en Hollande, et au moyen desquelles on y voyage à si peu de frais, ce serait en vain qu'on voudrait se faire, d'après celles-ci ou d'après aucune autre voiture par eau sur des rivières ou des canaux qu'on rencontre en Europe, une idée des avantages qu'on trouve dans la barque dont il s'agit, qui cause une si satisfaisante surprise à tout voyageur, et sur laquelle s'embarquent fréquemment des gens, sans autre motif que celui d'y passer une journée agréable.
«-Non-seulement on y est aussi à l'aise que dans une maison, ayant le choix entre plusieurs places très-commodes, dont deux surtout, destinées aux personnes un peu distinguées, sont aussi propres et aussi bi<n ormes que les meilleures chambres chez les bons bourg'Vis; mais aussi, dans ces différentes places, on peut varier •ses jouissances, et les prolonger selon la satisfaction qu'on éprouve des eompa mir-s qui s'y rencontrent. Si, par hasard, on ne trouve pas de quoi s'amuser par la conversation, on peut lire ou écrire, sans s'embarrasser de I.i compagnie, les chambres étant suffisamment pourvues de tables et de chaises fort propres, et garnies d'excellens coussins.
oPour son argent, et à un prix fort raisonnable, on peut obtenir du vin, de la bière, des liqueurs, des boissons chaudes, et de quoi manger chaque fois qu'on en sent l'envie. Mais à l'heure du dîner, des nappes bien blanches sont mises sur toutes les tables, où chacun prend la place qui lui convient, et où il peut être assuré de faire un repas aussi délicat et aussi abondant que dans les meilleures auberges.
»Les ci-devant Etats de Flandre mettaient même tant il'intcrèt à ce que les tables fussent bien servies, et que tout le reste fût en ordre au point de faire honneur à leur province, qu'ils s'étaient réservé l'administration de cette barque, pour laquelle ils épargnaient si peu
les frais, que chaque année la dépense surpassait notablement la recette.
"Outre les places destinées aux voyageurs, dont j'ai déjà parlé, cette barque renferme une belle cuisine, un lavoir, un garde - manger, des caves et d'autres divisions, de manière qu'on y rencontre tout ce qu'on peut trouver dans une maison bien distribuée. J'y ai surtout remarqué avec satisfaction plusieurs lieux-d'aisance, bien éclairés, tenus sous clef, et d'une propreté vraiment éblouissante, qui m'a d'autant plus frappé, qu'elle offre un plus grand contraste avec l'horrible malpropreté, en ce genre, qui règne si généralement ailleurs.
«Un avantage qu'offre cette barque aux voyageurs, et qu'on chercherait en vain dans toute autre voiture publique, c'est que leur dîner ne retarde pas un instant leur marche, vu que, tout le temps que dure le repas, les chevaux ne cessent de tirer la barque, soit au grand pas s'ils vont contre le vent, soit au trot plus ou moins pressé s'ils ont le vent en poupe. Aussi peut-on dire qu'en général on avance bien avec cette barque, et même qu'on va rapidement lorsqu'on a un vent assez gaillard pour permettre l'usage delà voile.»