LES FRANÇAIS ET LES ALLEMANDS
La politique envahit en France toutes les classes de la société ; véritable Protée, elle se glisse partout, affecte toutes les formes et perce dans les moindres discours. La politique tient fort peu de place dans la vie ordinaire des Allemands. Jaloux de leur bien-être matériel, préoccupés du soin d'un intérieur paisible et commode, accoutumés à une vie, dirai-je, tout en dedans, à une existence tout intellectuelle, ils fuient, pour la plupart, les scènes orageuses de la vie publique, les luttes du barreau, les combats de la tribune, et redoutent les débats parlementaires comme un obstacle à leur repos.
Le goût inné des Allemands pour la solitude, la retraite et le recueillement, pour la vie de famille, pour le silence du cabinet, nous explique cette réserve et cette froideur dont leurs relations sociales sont parfois empreintes, ainsi que 1 absence de cette gaîté franche et communicative, de ce laisser-aller plein de grâce, qui donnent en France tant de charme à la conversation. Convenons -en, la vanité et le désir de plaire opèrent plus de merveilles sur la rive gauche que sur la rive droite du Rhin. On regrette souvent en Allemagne cette fleur de bon ton, celte urbanité de mœurs et de langage si naturelles aux Français; lallure des habitans peut même y sembler raide et guindée. Mais celte froideur apparente n'est que de l'embarras; à défaut d'une galanterie banale, ils ont la véritable politesse, celle du cœur ; car c'est la nation qui a le plus de bienveillance, de bonhomie et de cordialité.
Les femmes allemandes ne sont pas douées de la vivacité d'esprit et de la mobilité d'imagination qui rendent les Françaises si séduisantes : elles n'ont, il est vrai, ni la repartie aussi prompte, ni cette sagacité merveilleuse qui sait démêler les plus secrets mystères du cœur humain, et donner un tour original et fin à la moindre pensée. Mais elles possèdent des qualités qui les rendront toujours chères à ceux qui ont eu le bonheur de mériter leur confiance et d'obtenir une place dans leurs
affections; je veux dire la franchise et la simplicité de leur cœur, cet abandon et cette candeur de sentimeus dont la source est dans un fonds naturel d'indulgence, dansune bienveillance tout aimable envers les étrangers. Leur caractère est plus' égal, et si leur conversation dans le monde a moins d'éclat et de prestige, elle a plus d'attrait dans le tète-à-tète, plus de charme dans l'intimité.
La qualité dominante en France, c'est l'esprit; les Allemands ont plus d'âme et surtout plus d'imagination. Le Français, vif,mobile,impressionnable, est prompt à formuler sa pensée, mais parfois, en revanche, superficiel, exclusif et léger. L'Allemand, plus réfléchi, plus consciencieux, plus grave, conçoit et juge avec lenteur et circonspection. De là ce flegme devenu proverbial et si souvent immolé à la risée pviblique, mais qui dépose en faveur de la sagesse et du bon sens de cette nation.
Les Allemands se distinguent entre teus les peuples par leur bonhomie, leur candeur et leur ingénuité ; la morale est d'un grand poids à leurs yeux; elle a pris chez eux ce caractère de pureté, d'élévation, de majesté sévère, dont elle n'aurait jamais dû se dépouiller, car c'est celui du christianisme.
Si je voulais peindre d'un mot ce qui caractérise les Allemands, je dirais qu'ils ont de l'âme, expression poétique et animée de tout ce que le cœur de l'homme recèle de plus intime et de plus profond. '< Ce n'est pas du sein des combinaisons de l'esprit, dit encore M. Ancillon, ni de ce qu'on nomme vulgairement la sensibilité, que sort et s'élève ce qu'il y a de grand dans la nature humaine ; mais c'est des profondeurs du moi qui se replie sur soi-même, c'est-à-dire l'âme ; c'est l'âme qui est le foyer de la religion, de la pensée, de la grande et belle activité morale. » Aussi, grâce au spiritualisme de leurs sentimens et de leurs idées, les Allemands se sont-ils toujours arrêtés, avec autant de raison que de respect, devant les grands dogmes de l'immatérialité et de l'immortalité de l'âme, comme devant la pierre angulaire de l'édilice religieux.
Cette bonhomie et cette simplicité répandent un charme indéfinissable sur leurs relations de famille et sur leur intérieur; elles prêtent à leurs habitudes domestiques, à leurs fêtes nationales un attrait qu'ailleurs on chercherait vainement. Mais si l'on a vécu quelque temps au milieu d'eux, on sentira tout ce que le naturel de ce peuple, sa cordialité, sa franchise, ont de touchant ou de sacré. Il faut le voir le jour de Noël, cette solennité si remarquable en Allemagne; palais et chaumières, tout y prend part : c'est la fête des vieillards et des hommes mûrs, des jeunes mères et de leurs enfans. On retrouve ce jour-là dans chaque cercle de famille cette vérité morale et religieuse, apanage du caractère des habilans, une beauté virginale, une admirable simplicité. On y est frappé de cette gaîté franche et ingénue, de ces plaisirs si pusrs et si touchans, de ces mœurs patriarcales qui, en Allemagne, se transmettent intactes de génération en génération.
On naît musicien en Allemagne ; en France on le devient. Chez les Allemands c'est le chant qui soulage l'étudiant de ses veilles, et l'ouvrier des fatigues d'une journée laborieuse, qui se mêle aux jeux de l'enfance, aux délassemens de la jeunesse, aux plaisirs de l'âge mur. Dans l'Allemagne méridionale les chants populaires ont un caractère tout autre que dans le nord ; ils sont plus gais, mais le fond y parle plus aux sens, et la mo-
rale qu'ils respirent est moins élevée. Ces chants, si simples en eux-mêmes, font naître souvent les pen-ées les plus sublimes; l'idée rie l'amour chrétien, celle de l'éternité, sont exprimées par les voix harmonieuses, quoique sans culture, de ces hommes rudes et grossiers, dont l'âme recèle une grande profondeur de senti mens.
( Revue du Nord. )