TOME III. —Février I8JG
Nous ne nous étonnerons donc pas, nous, amis de l'art, nous partisans de la propagation des belles et solides connaissances, si le peuple ne connaît de Rode/, que ce qu'il faudrait en oublier, 5 savoir une histoire repoussante et déjà vieille, et s'il s'inquiète peu de savoir que le pauvre chef-lieu du département de l'Aveyron possède une curiosité qui vaut la peine qu'on vienne de loin pour l'admirer.Le peuple est ainsi fait; il s'en faut encore de quelques siècles qu'il soit artiste; le plus beau monument ne vaut pas pour lui le moindre procès en Cour d'assises,la plus modeste exéculiond'unohscur condamné, et le nombre est encore bien petit de ceux qui demandent, comme nos lecteurs, qu'on leur retrace les beautés des rares monuments dont s'enorgueillit la France, condamnés qu'ils sont par les misérables exigences de la vie matérielle à ne les pas visiter eux-mêmes.
La vieille cathédrale de Rodez est en effet un des plus beaux monuments gothiques de la France méridionale. Sans en faire, comme les bonnes gens du pays, une huitième merveille, nous avons admiré la hardiesse de ses voûtes, l'imposante étendue de sa nef, la beauté de ses vitraux, son clocher hardi quia 25o pieds d'élévation, et la coupole de la tour principale,
au-dessus de laquelle s'élève une statue colossale de la "Vierge.
Ce temple majestueux a été élevé par les soins et aux frais de l'un des évêques de Rodez, M. François d'Estaing. Nous ne savons à quelle époque remonte une inscription qu'on voyait encore il y a quelques années sur les murs de la cathédrale et que le bon goût aura peutêtre fait disparaître depuis. D'après cette inscription, ce monument serait aussi élevé que la grande pyramide d'Egypte. Il ne s'en faut que de 200 pieds que cela ne soit vrai.
A cette époque d'heureuse mémoire où le christianisme était réduit à célébrer ses mystères dans quelque obscur réduit des habitations, où les temples étaient pollués, dévastés, bien souvent même démolis au nom de la liberté et de la philosophie, la cathédrale de Rodez courut de grands dangers.
Il était déjà question de la livrer à la bande noire, lorsqu'un des habitants pat vint à la faire dédier à Marat et l'arracha ainsi au vandalisme des prétendus républicains. Quelle sacrilège dérision! la maison deDieu sauvée par le nom de Marat! Marat qui serait le plus hideux des monstres qui ont déshonoré la révolution de 89, s'il n'y avait encore au-dessous de lui l'épouvantable figure de cet homme que l'ambition et l'envie (irent descendre du rang le plus élevé dans la boue des clubs, pour conspirer contre les siens.
Quoi qu'il en soit de l'invocation sans-culotte sous laquelle fut placée la cathédrale de Rodez, ce beau munument nous est resté à peu près intact. Quand vous l'aurez visité, vous connaîtrez toutes les richesses de Rodez. Pauvre ville aux rueâ montueuses, sales, obscures,'étroites, tortueuses et fatigantes, aux maisons mal bâties et la plupart en bois, au pavé inégal, hérissé de cailloux pointus, elle n'a que la gaieté et la magnificence du coup d'œil que présente le pays environnant, coup d'œil que vous permet de promener au loin la pente de la colline sur laquelle Rudez est assise.
Comme beaucoup de villes déjà viedles, Rodez est rendue plus obscure encore par les saillies des maisons qui s'avancent sur la rue à partir du premier étage. Il fallait Lien, hélas! gagner ainsi quelque-) pieds de terrain, quand l'état de trouble du pays forçait les bourgeois à circonscrire leurs villes par de fortes murailles et à se resserrer dans un étroit espace! En résumé, R.odez est la plus petite et la plus laide de toutes nos villes de préfecture, et néanmoins le pittoresque de su position , la pureté de son atmosphère et la vivacité d'esprit de ses habitants en font un séjour qui n'est pas à dédaigner.