LE KAMTCHATKA
2° article. ( Voir page 239 ).
Les Kamtchadals forment avec les Koriaks et les Kouriles la population de la presqu'île du Kamt-
MAGASIN IJMVLKSEL.
chatka, niais comme les premiers constituent la majeure partie des habitants, et qu'ils sont les seuls que l'on doive considérer comme indigènes, nous ne nous occuperons pas des deux autres nations qui présentent, au reste, dans leurs mœurs, la plus grande analogie avec les Kamtchadals.
Des cheveux noirs, un visage plat, large, écrasé des yeux enfoncés et irréguliers, semblent dénoter dans ce peuple un des rameaux de cette race mongole, qui s'étend sur une si vaste étendue du monde. Poltrons , vains , timides , grossiers dans leurs habitudes comme dans leurs plaisirs, c'est à peine si ces sauvages de l'Asie avaient su s'élever avant l'arrivée des Russes, à la forme la plus élémentaire de société. Dans chaque ostrog ou habitation, l'autorité du vieillard était la seule reconnue ; encore était-elle loin de celle des Sachems de l'Amérique, et le respect dont les civilisations au berceau entourent la vieillesse, était-il refusé à l'expérience et à l'âge. Le christianisme a trouvé les Kamtchadals tombés dans une dégradation outrageante pour l'humanité, et telle était la profondeur même du mal , que la foi a été presque impuissante devant plusieurs siècles de défaut de culture, et de barbarie. Les idées de bien et de mal étaient chez les peuplades de la presqu'île sibérienne, tellement obscurcies par les superstitions les plus ridicules, qu'à peine les notions primordiales de la morale étaient-elles restées intactes dans des âmes qui semblaient avoir aliéné toute leur puissance et leur liberté au profit des organes des sens, et des sens abrutis d'une race dégénérée !
Leur dieu est un certain Koutkhou, auquel ils attribuent la création de l'univers. Le lecteur n'attendra pas de nous, je pense, des détails bien circonstanciés sur la cosmogonie incohérente qui sert de base à leurs croyances religieuses ; qu'il nous suffise de dire qu'il n'existe pas même d'accord entre eux sur le fait de la naissance de notre monde. Selon les uns, c'est à l'aide de son fils Simskalin que Koutkhou créa la terre ; selon d'autres, c'est du ciel que ce démiurge a apporté, avec sa sœur , la masse terrestre qu'il fixa sur les mers , et dont il laissa ensuite la direction à Outleigni. Cette opinion est aussi celle qu'ont adoptée les Jakoutes dont les superstitions ont, avec celles des Kamtchadals, un assez grand degré de parenté.
Koutkhou , fatigué enlin du séjour des cieux , vint rhercher sur la terre une existence tranquille et douce, c'est, bien entendu, le Kamtchatka, qu'il adopta pour son royaume, c'est là qu'il mit au monde son fils Tigil, sa fille Sidouka ; alors les animaux terrestres n'étaient point créés, et les hommes n'avaient point encore goûté les fruits de cette contrée délicieuse pour le Kamtchadal dont nous avons donné la description dans un précédent article , et où les frimats disputent aux déjections volcaniques un terrain tour-à-tour dévoré par la flamme et glacé par les neiges. Sans doute que Koutkhou s'ennuya de son nouvel état , puisqu'il le quitta presque subitement, non pas comme ces divinités des peuples crédules qui disparaissent aux yeux de leurs adorateurs étonnés, sur un char de feu traîné par des dragons ou quelques autres animaux fabuleux (l'imagination des Sibériens n'est pas si riche en inventions mythologiques), mais sur des patins dont le tranchant, en : 'enfonçant dans le sol mouvant de la terre , à peine
solidifiée , fit surgir ces monts sourcilleux , dont la lave et les cendres viennent renouveler à tout instant la surface aride.
Alors Tigil fit sortir du néant l'homme inconnu dans l'univers ; les arts naquirent, les arts, oui, mais les arts des Kamtchadals qui, faute d'aliments, dévorent la vermine qui les ronge, qui habitent sous terre dans des réduits enfumés , où se pressent l'un sur l'autre, hommes, femmes, enfants, accroupis autour d'un foyer, et poussant, par intervalles, des sons aussi inarticulés que ceux des animaux.
Telle est en résumé la religion Kamtchadale ; quanl à un culte, ne leur en demandez pas ; pour eux, honorer la divinité, c'est la craindre. Koutkhou est impuissant, jamais son bras terrible ne s'est appesanti sur celui qui méprise son nom , aussi n'est-il sorte d'imprécations qu'on ne vomisse contre lui ; des paroles de haine et de colère , voilà leurs prières. Leurs autels sont dignes de pareils adorateurs : des pieux plantés en terre, voilà en quoi ils consistent, et si le pêcheur passe près de ces poteaux élevés à la divinité, un morceau de poisson vient en heurter la base C'est là l'offrande offerte à Koulkhou ou aux divinités subalternes qui se partagent l'empire des choses secondaires ; c'est comme un don qu'on fait malgré soi à une puissance supérieure qui vous importune. Le monde est aussi peuplé pour le Kamtchadal d'esprits, de demi-dieux, d'êtres invisibles qui se dérobent à l'homme dans la solitude des forêts et dans les profondeurs des montagnes. Il craint leur influence maligne, leur courroux redoutable, mais jamais la frayeur ne l'a assujetti aux formes régulières d'un culte.
Le fétichisme s'allie encore chez les Kamtchadals à ces croyances ridicules qui se sont emparées de leur foi. Deux idoles informes décorent les iourtes ou habitations, c'est Khantaï et Ajouchak , pénates du foyer sibérien. L'une est une espèce de sirène , don! l'aspect bizarre amuse plutôt les enfants d'un Ostrog qu'il n'excite leur piété , l'autre est un simple pieu que surmonte une tête de bois.
Le lecteur jugera par ce résumé de la théologie kamtchadale, du degré de culture des esprits qui l'onl adoptée. Pénétrons maintenant dans la vie intérieure des naturels ; nous y trouverons les conséquences nécessaires de leur état social dégénéré. Le far niente est aussi pour l'habitant de cette partie de la Sibérie, le bien suprême, le but vers lequel il doit tendre ; si le Kamtchadal endure les fatigues de la pèche, si les femmes, moins abruties, au reste, que les hommes , vont cueillir dans les forêts l'ortie qui doit servir à tisser leurs étoffes grossières, c'est que la dure nécessité les y contraint. Si chacun doit porter péniblement la poutre qui est destinée à élever les iourtes, c'est que le froid est terrible et qu'il faut s'y soustraire, sinon étendu sur la terre, chacun ne voudrait d'autre toit que le ciel, tout bruni qu'il est par les vapeurs épaisses d'une atmosphère soumise à d'incessanis changements , d'autre lit que le sol dur et rocailleux qui recouvre le granit abrupte, ou le micaschiste
glacé.
Ces iourtes ou habitations dénoncent, au reste, assez l'indolence naturelle de ceux qui les ont élevées. C'est au fond de la terre que les Kamtchadal-. dressent leurs cabanes, qu'une couche de gazon re
couvre et que quelques poutres mal jointes défendent contre les vents et les influences extérieures. Au milieu un large foyer projette dai)3 tous les coins de ce réduit une épaisse fumée, qui s'échappe par le trou mê.ne qui sert d'entrée à l'habitation. Près de ces fossés couverts , car on ne saurait leur donner d'autres noms, sont les balaganes ou maisons d'été , dans lesquelles se conservent les provisions, où le pécheur habite tant que le soleil vient visiter sa demeure, c'est-à-dire durant deux mois.
Le costume des Kamtchadals est celui de la plupart des peuplades de la Sibérie ; ils portent communément deux habits à pans égaux, et garnis de fourrures de peaux de mouton. Un large capuchon est adapté derrière le dos et sert à recouvrir leur tète ; des bottines fourrées garnissent leurs pieds. L'hahillemeRt des femmes est peu différent de celui des hommes ; leurs vêtements sont plus longs, leurs bottines montent jusqu'au genou.
La langue des Kamtchadals parait, au premier abord, plutôt une suite de sons inarticulés qu'un sys-
tème verbal régulier ; mais étudiée avec plus de soin, on ne tarde pas à reconnaître que, malgré sa pauvreté, elle n'est pas cependant entièrement dépourvue de llexibilité et d'expression. La langue russe lui a donné un grand nombre de ses mots. C'est ainsi, par exemple, (pie bogbog, veut dire un prêtre, du mot bog, dieu, en russe. Ils appellent les Européens Brichtatin, c'est-à-dire hommes de feu, à cause de leurs armes, et se désignent entre eux par le nom dïtelmen , habitants.
Plongés dans la plus profonde ignorance , leur âge leur est inconnu; l'usage des métaux leur a été apporté par les Russes. S'ils sont malades , des sorcières exploitent leur crédulité, et mettent à contribution le fruit de leur pêche.
Tels étaient les Kamtchadals, il y a cinquante ans, tels ils sont encore, si l'on peut encore les compter sur la surface du globe; leur nombre décroît peu à -peu, leur race disparait chaque jour. Pourquoi ? ("est que partout où se répand le torrent civilisateur, il transforme ou il anéantit. A. Mauky.
Femme k imtelniJale en grande loHcste