LE LAC DE LA FÉE
Vers l'une des extrémités de l'Irlande, de cette île à la physionomie pittoresque, on aperçoit le lac de Killarney. Il y a des siècles . à la même place, l'œil découvrait une immense vallée. Comment le lac a-t-il remplacé les arbres à beau feuillage et la fraîche verdure des prés ?
Voici le prodige :
Au milieu de cette vallée, un filet d'eau jaillissait d'un creux peu profond, se faisait jour ensuite à travers un sable d'or, coulait pendant quelque temps sur une pente douce pour venir tomber dans un bassin du marbre le plus blanc, où, calme et paisible, cette eau semblait dormir. Elle y arrivait nuit et jour, et pourtant pas une goutte ne dépassait les bords. Par où donc fuyait-elle? Personne ne pouvait le dire ; mais ce que l'on disait, ce que l'on croyait savoir, c'est qu'une pareille source qui, sans relâche, versait son eau dans un bassin qui ne se vidait jamais , était enchantée.
On la visitait par curiosité. Les jeunes filles venaient aussi des villages voisins pour y puiser une onde claire comme le cristal des grottes où s'ébattent les sylphides; mais elles s'empressaient de la recouvrir avec une large pierre consacrée à cet usage, tant leur inspirait de respect et de terreur une vieille tradition. Quoique fort lourde en apparence , cette pierre pouvait être facilement soulevée par les plus faibles bras. Jamais le soleil, à son levpr , ne devait ,
de ses rayons , effleurer les eaux du bassin , sinon la vallée serait frappée d'une catastrophe épouvantable ; c'était là une menace de fée. Cette fée, capricieuse, fantasque et colère, s'était un jour désaltérée à la source, et la touchant de sa baguette, elle l'avait placée sous le maléfice de ses enchantements.
Parmi les nombreuses filles qui , d'un pas joyeux , accouraient à la source de la fée, en chantant les airs mélodieux du pays, on distinguait Norah, la blanche Norah, dont les cheveux blonds flottaient en boucles sous une couronne de fleurs des champs. Les jeunes gens l'admiraient ; ses compagnes l'aimaient tant qu'elles lui pardonnaient sa beauté. La maison où elle était née , qu'elle habitait encore avec de vieux parents, dont elle faisait l'orgueil, quoique simple, n'en était pas moins la plus élégante de tout le village. Cette élégance lui venait, non assurément de la richesse, mais d'une propreté due aux soins de Norah ; il n'est pas jusqu'au chèvre-feuille croissant autour de la porte, qui ne semblât plus vert, dont les fleurs ne parussent plus fraîches, parce que Norah les cultivait de ses jolies mains.
Elle se serait bien gardée, avant de s'éloigner de la source enchantée, de ne pas replacer la pierre. Puis, toujours chantant, dansant, riant, elle rentrait sans apporter avec elle le moindre chagrin , le moindre souci qui put un seul instant éloigner d'elle le sommeil.
Tant de bonheur, tant d'innocence, ne pouvaient long-temps durer; l'amour allait venir. Il arriva avec un jeune soldat à l'armure d'acier, aimant les combats et se plaisant à les redire. Il n'eut qu'à paraître pour charmer Norah. Le cœur de la jeune fille ne put se défendre ; il fallut le livrer. Et lorsque le soir, au coucher du soleil, l'heure d'aller à la source sonnait, ce n'était plus seule que Norah s'y rendait. D'abord Owall la suivit de loin, puis de plus près, puis enfin, il se trouva tout à côté d'elle. Quelquefois ils s'asseyaient sur la route pour se reposer; Owall, d'une voix émue, disait alors :
« Quand passe Norah avec son air modeste et doux, chaque bouche devient muette ; aucun regard n'ose s'élever jusqu'à elle ; la surprise fait taire la bouche ; le respect intimide le regard.
« Un murmure flatteur l'accompagne. Sans apprêt, sans orgueil, elle s'embellit encore de sa simplicité. On dirait une créature descendue du ciel, qui, ayant pris une forme terrestre , a conservé tout le charme de son origine.
« Quelles sont fraîches et gracieuses les pâquerettes dans l'herbe; mais une seule donne l'idée de toutes les autres ; tandis que les plus belles filles voltigeraient par milliers dans la vallée, sans qu'on pût deviner, à les voir, la beauté de Norah ! »
Ses vieux parents n'approuvèrent pas cet amour. Les histoires du jeune soldat, dans lesquelles se retraçaient les fatigues des camps et le péril des batailles, étaient sans charme pour eux ; Norah, au contraire , aimait à les entendre. Us réprimandèrent leur fille, lui défendirent d'écouter celui qui les racontait, et lui prescrivirent même de l'éloigner loin d'elle.
Tout en larmes, elle promit d'obéir.
Pour éviter la rencontre de son amant, ce soir-là elle prit un chemin détourné, en se rendant à la
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source de la vallée. Elle s'assit sur ia pierre, après l'avoir ôtée du bassin ; ses pleurs coulèrent en abondance. L'heure passa sans qu'elle s'en aperçût, le jour faiblissait, et déjà du haut du ciel les étoiles laissaient tomber leur clarté.
Son amant se montra tout-à-coup. « Ah ! ne venez pas ici ! s'écria-t-cllc, ne venez pas, je ne dois plus vous voir. Que ne suis-je retournée au village ! Je n'aurais pas eu à trembler de votre présence; mais |e pleurais. C'est vous qui m'avez appris à pleurer, Owall!
— Ne parlez pas ainsi, Norah ; venez ; reprenons ensemble la route du village.
— Jamais , jamais ! répondit-elle avec vivacité. Moi, qui ai toujours religieusement gardé ma promesse, je la viole en ce moment, et c'est vous qui en êtes cause. J'avais juré à mon père de ne plus vous voir, et pourtant vous voilà ! »
En disant ces derniers mots, elle marchait agitée ; Owall ne la quittait pas , il avait pris ses mains qu'il tenait jointes dans les siennes , en essayant de la calmer. « Votre faute, si c'en est une de me voir, est involontaire, dit-il, avec un ton plein de tendresse et de respect ; vos parents ignorent notre rencontre, et si par hasard ils en sont informés, soyez sans effroi : il y a tant d'indulgence dans le cœur d'un père ! Et pourquoi ne se laisserait-il pas fléchir? Pourquoi ne consentirait-il pas à notre union? Serait-ce la crainte de ne plus vous avoir auprès d'eux, de vous perdre? Mais je demeurerai ici, avec vous, avec lui ; je travaillerai pour vous tous. Que ne ferais-je pas pour vous, Norah, si chère à mon âme ? Mais , hélas ! déjà il faut nous séparer ; vous voilà près de la maison. Accordez-moi donc un sourire ; qu'il m'accompagne et me charme jusqu'à l'instant où je pourrai en demander un autre ! Y consentez-vous, Norah ? C'est un adieu , ne me le refusez pas. »
Il ne fut pas refusé.
En ce moment, Norah ouvrit la porte ; elle tourna la tête vers Owall , lui accorda ce sourire vivement désiré, et, rouge et tremblante, elle se retira dans sa chambre, où le sommeil vint la chercher au milieu des plus douces pensées. Elle croyait, dans ses rêves, avoir obtenu le consentement de son père ; son imagination allait aussi vite que son cœur. Déjà Norah se voyait au pied des autels, où, après avoir fait hautement, à la face du ciel, l'aveu de son amour, elle n'avait plus besoin désormais de le cacher au monde.
Après avoir été bercée toute la nuit de ces images riantes, elle se réveille, et tout-à-coup un cri de terreur s'échappe de sa poitrine. Elle s'élance hors du lit. « La source ! la source ! J'ai oublié de remettre la pierre. Mais le jour paraît à peine, j'arriverai à temps. » Elle était déjà dans la vallée, où elle courait haletante , criant toujours : « La source ! la source ! » En ce moment , elle aperçut une teinte d'or sur le sommet des montagnes. « Est-ce l'aube, se demanda-t-elle, ou bien est-ce le soleil? Non, non, cela ne peut pas être : j'arriverai à temps ! »
Ayant fait quelques pas encore, elle demeure toutà-coup immobile. L'une de ses mains se porte à son front et s'y attache en signe de désespoir ; l'autre main, étendue, montrait au loin la source. L'on aurait dit, à voir la jeune fille ainsi frappée de stupeur, une statue , mais qui par ur> prodige inouï, porterait
sur sa ligure de marbre l'expression d'une douleur vivante. Ilélas ! c'était bien le soleil, et ce jour là. il était pur de tout nuage. Ses rayons tombaient sur le bassin qui, cette fois, versait l'eau, et la versait avec abondance, avec une sorte de fureur; elle se ré pandait dans la vallée comme un torrent. On eût dit que l'eau amassée et captive depuis tant de siècle». s'échappait impatiente de liberté.
Les villageois se; précipitaient en foule et en désoi dre , ne sachant plus de quel côté fuir. Rien ne pouvait tirer la pauvre Norah de son effrayante immobilité ; ni la voix des hommes épouvantés, ni le mugis sèment des vagues en fureur. Son doigt indiquait toujours la source, mais elle ne paraissait pas coin prendre quel danger la menaçait , car les flots atteignaient déjà ses pieds. Son geste avait quelque chose de machinal. Owall, qui accourait en ce moment, s'élance et l'enlève dans ses bras. Revenant à elle : « Sauvez mon père! sauvez ma mère! s'écria-t-elle d'une voix déchirante. Laissez-moi là ; là, pour mourir, et volez à eux ! » Mais Owall, aussi léger, aussi agile avec ce doux fardeau , qu'un chasseur emportant un jeune daim, Owall gravit, d'un pas rapide, l'une des montagnes qui bordaient la vallée , car il n'y avait plus d'autre chemin possible. Vain refuge ! L'onde le suivait en grondant; elle était menaçante et comme poussée par la vengeance. Plus Owall montait, plus les eaux allaient s'élevant. Arrivé au sommet, il s'arrête épuisé, pose à terre son amante, regarde autour de lui.
0 spectacle horrible ! La vallée a disparu sous les eaux. Le petit espace où ils se trouvent ne forme plus qu'une île perdue au milieu d un lac immense comme la mer, et cet espace s'en va toujours diminuant. Il en était de même des autres montagnes; leur sommet présentait aussi des îles éparses sur le lac, mais moins hautes que celle où Owall avait cherché un refuge momentané; elles s'abîmèrent avant la sienne, qui fut la dernière submergée. « O mon seul amour, ma Norah ! dit Owall, en baisant le front pâle de son amante, que ne puis-je t'emporter à travers les airs ! N'y a-t-il donc plus de vie pour nous ? » Et Norah lui répondait : « Mon père ! ma mère ! je les ai tués ! »
Dans les bras l'un de l'autre, les deux amants attendirent leur sort inévitable. Les eaux grossissaient toujours; enfin l'île s'amoindrit peu-à-peu ; ce ne fut plus qu'un point, et puis ce ne fut plus rien.
A l'aspect de ces deux jeunes victimes flottantes, la colère s'éteignit au cœur de la fée, et l'inondation s'arrêta, mais la vallée n'a plus reparu; elle est restée au fond du lac de Killarney.
On assure qu'à chaque anniversaire de ce funèbre événement, un oiseau noir, inconnu, unique peutêtre dans l'univers, vient, avec l'aube, secouer ses ailes à l'endroit où s'engloutirent Owall , le soldat, et Norah, la jeune fille. Il pousse, en tournoyant, des cris plaintifs et doux. Ces cris, au-dessus du lac qui sert de tombe aux deux amants, sont devenus comme une sorte d'épitaphe annuelle et vivante.