LE DAUPHIN DE RISSO
Il y avait autrefois, sur les bords du lac Lucrin, une petite maisonnette habitée par deux pauvres gens vivant du travail de leurs mains. S'ils n'étaient pas riches, en compensation ils étaient heureux, car toute leur ambition, tous leurs désirs se bornaient à donner à leur enfant chéri , âgé de dix à douze ans , l'éducation qu'ils avaient eux-mêmes reçue de leurs parents. En conséquence, ils l'envoyaient tous les jours à l'école, chez un pédagogue qui demeurait de l'autre côté du lac, et, pour y arriver, l'enfant était obligé de faire un long circuit, qui lui faisait perdre beaucoup de temps.
Probablement que dans l'antiquité , il y avait des gamin? comme aujourd'hui, quoique je ne puisse pas
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vous dire positivement comment on les appelait, parce que Pline, d'où je tire cette histoire, n'en dit rien. Quoi qu'il en soit, l'enfant dont il est question ici , était un gamin, car il faisait tous les jours l'école buissonnière, et, au lieu d'aller quotidiennement recevoir la férule chez son pédagogue, il s'amusait le plus souvent à jouer sur le bord de l'eau. Un jour, à ce que dit Elien, l'enfant trouva sur le rivage du lac, un dauphin que des pécheurs avaient blessé, et qui était expirant. Les gamins et les enfants gâtés n'ont qu'une chose bonne, c'est le cœur. C'en était assez pour que celui-ci se laissât toucher des souffrances du pauvre animal : un enfant bien élevé et de bonne maison l'eût tiré de l'eau, et assommé pour en faire de l'huile ; le nôtre fit autrement ; il lava ses plaies
avec de l'eau douce, fit manger à la pauvre béte le déjeuner qu'il portait à l'école, la remit à Ilot , puis partit pour aller chez son pédagogue, où il arriva trop tard, et reçut la férule.
Le lendemain , en repassant sur le bord du lac , il retrouva, à la même place, le dauphin qui se portait mieux, et auquel il donna encore ses soins et son déjeûner ; le surlendemain ce fut la même chose, et pendant quinze jours de suite, l'enfant et le dauphin se retrouvaient au même lieu et à la même heure. Revenons maintenant à la suite de l'histoire comme Pline la rapporte.
L'animal reconnaissant , comme étaient tous les dauphins dans ce temps-là, s'attacha d'une vive amitié à son petit bienfaiteur ; il jouait avec lui, le cares-
1 ■■ dauphin de Hisso.
sait, et essayait même de sortir de l'eau ; mais comme il ne le pouvait pas, l'enfant quittait ses habits et entrait dans l'élément de son ami. Tout cela allait fort bien, à une chose près , c'est que manquant tous les jours l'heure de l'école, le gamin recevait aussi tous les jours la férule, et ce dernier jeu finit par lui déplaire. Alors il commença à négliger son ami, et il se bornait même à lui dire bonjour en passant.
Les dauphins ont une vaste capacité cérébrale, d'où M. Frédéric Cuvier concluait qu'ils ont une vaste intelligence, quoiqu'on ne s'en soit pas aperçu depuis IMine. L'animal devina la cause qui diminuait la longueur des visites de *on petit camarade. En conséquence, un jour qu'ils s'étaient un peu oubliés tous les deux dans leurs jeux , il prit l'enfant sur son dos et le traversa à la nage, de l'autre côté du lac, ce qui fit regagner le temps perdu. Le soir, il vint le reprendre et le reporta de même jusque près de la cabane
des parents du gamin. Chaque jour il lui faisait faire le même trajet, et il obéissait à sa voix mieux que n'aurait pu faire le chien le mieux dressé et le plus docile.
Mais bêlas ! les plus belles choses ont un pire destin, comme dit Malherbe, et l'impitoyable mort frappe en aveugle sur ce qui est bon comme sur ce qui est mauvais. L'enfant prit une fièvre maligne, et succomba au bout de quelques jours. Je vous laisse à penser le désespoir de ses malheureux parents... Cependant ils n'en moururent pas, et le pauvre dauphin en mourut!!! Pendant quelque temps, il vint chaque matin sur le bord du lac pour chercher son ami ; puis, ne l'y trouvant plus, il mourut de chagrin, le même jour que l'enfant. On les enterra tous deux dans le même tombeau.
M. F. Cuvier dit : « Les auteurs qui nous rapportent, sur les dauphins, des actions si extraordinaires.
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sont des hommes graves, qui croient à ce qu'ils disent, etc. » Et à ce propos , ce naturaliste cite le dauphin d'Arion, celui dans le corps duquel Apollon cacha sa divinité ; celui d'Hippone qui jouait avec les nageurs, et qui les portait sur son dos, etc., etc. [de l'histoire naturelle des cétacés , par F. Cuvikk, p. 97 etsuiv. Paris, 1836.)
Quant à moi, j'avoue naïvement que je regarde tout ce qu'Elien , Pline, Pausanias, et d'autres auteurs anciens nous racontent do ces animaux, comme des absurdités qui ne valaient pas la peine, je ne dis pas d'être réfutées, mais même d'être citées. Et, à ce propos, voici quelque chose de très singulier : c'est que si vous lisez attentivement la description que ces auteurs nous font de leur dauphin, vous ne pourrez pas douter, pour peu que vous soyez naturaliste, que ce prétendu dauphin n'était rien autre chose qu'un requin, le plus féroce et le plus brutal de tous les poissons carnassiers.
Or, les dauphins ne sont pas des poissons, mais des mammifères, respirant par des poumons et non par des ouïes, faisant des petits vivants et non des œufs , n'ayant jamais une seule écaille sur la peau, mais quelquefois des poils, et enfin ressemblant en tout à nos quadrupèdes terrestres , à l'exception des pattes qui sont ordinairement cachées sous la peau et se terminent en une main plate, membraneuse, et imitant une nageoire. Du reste, ces animaux , sans avoir la force et la brutalité du requin , en ont la voracité, et, quoi qu'en dise M. Cuvier, leur intelligence ne l'emporte nullement sur celle des poissons. Les naturalistes les divisent en dauphins proprement dits, à museau long et à gueule armée de dents redoutables, et en marsouins, à tête arrondie, presque sphérique et sans museau.
Celui que nous représentons ici est le dauphin de Risso [Phocœna Iiissonnus , F. Cuvier), que nos naturalistes rangent avec raison parmi les marsouins". Il se trouve dans la Méditerranée et atteint neuf à dix pieds de longueur. Les femelles sont d'un brun uniforme, et les mâles d'un blanc-bleuâtre ; les uns et les autres ont des lignes plus foncées, semées irrégulièrement sur toutes les parties supérieures du corps, et ressemblant, au premier coup-d'œil, à des égratignures produites par des épines. Les mâles ont des taches irrégulières d'un brun-foncé sous la moitié postérieure du corps; deux lignes brunes garnissent le dessus et le dessous de la bouche , et un cercle de la même couleur entoure l'œil. Boitakd.
LETTRES INÉDITES
DE VOLTAIRE
[Deuxième Lettre, voir page 2G0 )
A monriun, 10 février ij56.
le projet de monsieur formey suppose mon cher philosofe, quelque chose de plus que du courage, s'il veut faire lui seul une enciclopédie ; c'est beaucoup pour un seul homme, s'il veut retrancher de cet ou-
vrage les matématiques et les arts, qui en sont le fondement , c'est le réduire à rien , c'est faire un dictionaire de choses triviales, joignez à la singularité de ce projet la mauvaise grâce de se servir du travail d'autrui, le risque de le gâter, le soupçon d'avoir fait cette manœuvre par intérest, et vous m'avouerez alors que ses anus devraient le détourner d'un tel dessein, le grand nombre de savants qui travaillent à l'enciclopédie sélévera contre luy. ils en auront d'autant plus de droit que lui-même se joignit à eux dans les commencements , et se proposa pour les aider dans plusieurs articles de philosofie. il envoya ses articles, on les luy paya noblement et on sen servit peu. vous voyez combien de raisons doivent concourir à lui faire abandonner son idée, si vous êtes son ami , je pense que vous luy rendriez un vrai service de le détourner d'une telle entreprise, sans me citer et sans alléguer les raisons que je vous apporte.
le projet de faire un opéra de ma tragédie de mérope n'est pas si étrange, j'ay été tout étonné de recevoir un gros paquet du Roy de prusse; il contenait ma tragédie de mérope qu'il s'est donné la peine de tourner en vers liriques. et il m'avertit qu'il faisait cet ouvrage en travaillant a son traitté. voyla une anecdote assez singulière.
j'ai lieu de croire , mon cher monsieur, que votre discours sur lisbonne , est imprimé actuellement à rouen. la personne à qui je l'ay confié m'aprend qu'elle l'a donné à un libraire de ce pays là. j'espère vous en envoier bientôt des exemplaires.
mon sermon en vers ne vaut pas le votre en prose ; et je ne le crois pas fait pour l'impression, cependant si vous voulez vous en amuser avec m. le baneret de freydenreik et n'en donner aucune copie j'aurai l'honneur de vous l'envoier.
je conviens que le rôle de la France n'est pas brillant à présent, non illi imperium pelagi sœvum que tridentem.
conservez votre amitié à votre très tendre serviteur et malade. Ve.
Le document suivant a été publié par le Droit , journal des tribunaux, et reproduit par les divers organes de la presse ; son importance nous engage à le consigner dans les colonnes du Magasin Universel.