DE L'ÉTAT DU CHRISTIANISME
Des lettres et des arts en Abyssinie.
Ce fut sous le règne de Constantin que l'Ethiopie reçut le christianisme ; deux princes de ce pays , Abreha et Atzbeha, ayant embrassé la foi, toute la nation ne tarda pas à suivre leur exemple. Deux siècles plus tard, l'alliance de Justinien avec le roi d'Axum , en appelant les Éthiopiens à coopérer à la défense de la religion nouvelle, porta un coup mortel à leur orthodoxie. Des missionnaires habiles envoyés par l'impératrice Théodora , fit facilement adopter à un peuple simple la doctrine d'Eutyches. L'Abyssinie devint monophysite, presque à son insu ; plus tard elle se trouva complètement éloignée du reste du monde chrétien , et fut dès-lors définitivement séparée de la grande unité catholique.
On conçoit facilement que privée des lumières de l'occident , l'Ethiopie devait voir son culte déchoir de sa pureté et de sa grandeur primitive, et obscurci par les superstitions qu'enfante l'ignorance. Aujourd'hui, à peine reconnaît-on quelques signes de parenté entre les églises de Rome et de Gondar. Les jacobites abyssins semblent même , au premier coup-
d'œil, plus éloignés encore du christianisme que de l'islamisme, tout anti-chrétien qu'il est; c'est ce qui ressortira de ce court aperçu.
Les Abyssins ne reconnaissent que les trois premiers conciles œcuméniques, ils n'admettent en Jésus- Christ qu'une seule nature , la nature divine. Sur le mode dont l'esprit-saint s'est servi pour opérer l'union de la divinité à la nature humaine , ils ne sont pas d'accord, et leur différence d'idées à cet égard produit chez eux trois sectes dont les éternelles disputes se sont mêlées plus d'une fois aux discordes politiques. Ils donnent le baptême par immersion, quarante jours ou quatre-vingts jours après la naissance, suivant le sexe de l'enfant. On n'anticipe sur ce laps de temps que dans les cas urgents.
Les Abyssins communient sous les deux espèces ; la consécration du pain et du vin est appelée chez eux Melawat ou changement , mais ils ne paraissent pas croire à la présence réelle. Ils n'admettent point non plus le purgatoire, ils disent que l'âme descend en enfer dès qu'elle quitte le corps, et que de temps en temps l' Archange-Michel va chercher , pour les admettre dans le paradis, ceux que leurs bonnes actions, pendant leur vie , ou après leur mort , les expiations de leurs parents et des prêtres, ont rendus dignes de la miséricorde céleste.
Le clergé est très nombreux ; il se divise en deux grandes classes : les prêtres séculiers et les moines. Les premiers reconnaissent pour chef un évêque, nommé Abouna , et choisi dans les couvents coptes de l'Egypte. Cet abouna, par l'ignorance complète où il est de la langue du pays , est sans influence politique aucune. Il est difficile d'exercer les fonctions épiscopales d'une manière plus vénale que ce patriarche jacobite ; il confère les ordres à prix d'argent et est livré aux vices les plus honteux. Le clergé n'est guère plus respectable que son chef, malgré la grande considération dont il jouit en apparence dans le pays. Au reste, cet état de démoralisation des prêtres est une conséquence nécessaire de la facilité avec laquelle on arrive au sacerdoce. Il suffit de savoir réciter quelques prières et de lire l'évangile de saint Jean, pour qu'on soit jugé capable d'être admis dans le clergé.
Les moines ont pour chef l'Etchegué ; ils font vœu de chasteté , et vivent dans le cénobitisme. A l'exception d'un petit nombre, ils ne sont ni plus honorables dans leur conduite , ni de meilleure foi que les prêtres, et ils entretiennent plutôt la superstition que la piété des Abyssins.
Il n'appartient pas au sujet de cet article de nous étendre sur les croyances ridicules qui ont, dans l'esprit des Abyssins, pris la place des dogmes enseignés par le christianisme ; qu'il nous suffise de dire que l'exercice des sacrements est presque entièrement négligé par les prêtres, et que le peuple a beaucoup plus de foi aux amulettes et aux boudas ou sorciers, qu'à la puissance des cérémonies de leur église.
Les lettres et les sciences sont, en Ethiopie, dans un état voisin d'une complète ignorance. Toute l'instruction que l'on donne aux enfants, consiste à leur faire apprendre par cœur l'évangile selon saint Jean, quelques épîtres de saint Paul , des psaumes et des prières ; ensuite si l'écolier se sent quelques dispositions, il passe plusieurs années à charger sa mémoire
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du dictionnaire de la langue éthiopienne. L'absence de l'imprimerie rend les livres extrêmement rares et s'oppose sensiblement aux progrès des lumières. Ils ne connaissent d'autres ouvrages que la bible et quelques chroniques historiques.
("ependant un petit nombre d'hommes sont parvenus, par le contact avec les occidentaux , à acquérir dans les lettres et dans les sciences des connaissances qui les font regarder, en Ethiopie, comme des savants. Nous produisons ici le portrait d'un de ces hommes , nommé Dofter Esther, c'est-à-dire le docteur Esther, et dont Sait parle beaucoup dans son voyage en Abyssinie. Outre que l'on jugera par la gravure du type de figure abyssin , qu'il représente parfaitement, on aura encore une idée du costume que portent les membres de la classe la plus élevée de cette contrée.
La poésie des habitants de cette partie de l'Afrique ne s'exerce que sur des sujets religieux ou quelques événements tragiques dont ils consacrent le souvenir par des espèces d'élégies que récitent les guerriers ou les voyageurs pour charmer les ennuis d'une longue marche. Leur musique ne dénote qu'une connaissance bien grossière des lois de l'harmonie , c'est une mélodie plaintive et monotone. Entre les arts, la peinture est celui de tous qui paraît le plus avancé en Abyssinie. Comme tous les peuples dont l'état se rapproche de l'état sauvage, ils aiment les couleurs vives, es images éclatantes. Les sujets qu'ils représentent de préférence sont presque toujours des figures de saints qu'ils ont reçus des Grecs, ou des batailles dans lesquelles ils ont été vainqueurs. Us peignent toutes
les figures de face, à moins qu'ils ne veulent représenter un juif, alors ils dessinent son visage de profil; usage bizarre dont on n'a pu encore découvrir l'origine.
Les Abyssins aiment aussi les représentations dramatiques ; mais leurs pièces rappellent encore les mimes et les atellanes des anciens. Une pantomime animée est le fond de l'action théâtrale, dont un bouffon fait tous les frais.
Les arts utiles sont encore moins cultivés en Abyssinie que ceux qui n'ont d'autre but que de plaire à l'esprit ou aux sens. Les produits de l'agriculture sont en très petit nombre. L'industrie manufacturière se borne à quelques étofles de coton qui s'échangent en guise de monnaie, et à la fabrication des meubles et des ustensiles usuels. Chaque ville a un marché qui se tient une fois la semaine, en sorte que toutes les provisions s'achètent pour une semaine.
Des missionnaires venus de l'Europe ont cherché, en ramenant les Abyssins à un christianisme plus pur, à introduire en même temps chez eux la civilisation. Un instant le catholicisme eut l'espoir de rattacher au giron de la cour de Rome cette brebis égarée du troupeau chrétien ; les édits sévères, la politique d'un roi vint bientôt anéantir toutes les espérances. Depuis une trentaine d'années, le protestantisme a tenté de nouveau la tâche difficile d'une révolution religieuse dans ('Abyssinie. Plus d'analogies dans les dogmes des jacobites et de la réforme, semblent rendre plus facile cette conversion, mais 1p succès n'a encore que peu couronné le zèle et le dévouement des missionnaires anglais. A. Maurv.
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