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DES MONUMENTS DU CAIRE ET DE L'ARCHITECTURE EN GÉNÉRAL

Deuxième article { voir p. 290 ) .

Vainqueur au début de sa carrière, l'islamisme put donner immédiatement satisfaction à tous ses penchants, à toutes ses antipathies, et , comme il savait tirer parti, pour son propre compte, des perceptions des sens, il comprit d'abord l'expression symbolique de l'art païen, et déclara la guerre aux temples plus encore peut-être qu'aux religions elles-mêmes. La destruction des images entraîna également la ruine des édifices qui les renfermaient. En reconnaissant Moïse et Jésus comme des prophètes dont il continuait la mission, en apportant à l'Évangile et au Pentateuque la sanction de sa parole, Mahomet condamna l'application qu'on avait faite avant lui de ces lois divines, et surtout les cultes iconolàtres auxquels elles avaient donné lieu. Ce fut donc d'après ses commandements et ses exemples que le calife Omar renversa quarante mille temples chrétiens , juifs ou païens, n'épargnant que les églises de Jérusalem, par respect pour la capitulation qui lui avait livré cette ville , trois fois sacrée aux yeux des musulmans. Excepté ces constructions et la Kaaba de la Mecque, élevée, suivant les traditions arabes, par Abraham et son fils Ismaël, tous les édifices religieux qui se trouvèrent sur le passage des Sarrasins, dans les premiers siècles de l'hégire, tombèrent, emportés par le torrent de la conquête , et ce ne fut qu'après avoir assis sa domination sur des bases larges et solides que le mahométisme, contractant des habitudes de tolérance, consentit à épargner les temples étrangers.

A peine les musulmans avaient-ils commencé à détruire les monuments des cultes rivaux, que pénétrés, comme nous l'avons dit, de l'influence que les formes matérielles pouvaient exercer sur les idées, ils fondèrent un nouveau système d'architecture. On n'avait admis jusqu'alors, dans la construction, d'autres lignes que le plein-cintre , la parabole et la ligne droite. L'islamisme , modifiant les traditions artistiques des infidèles, adopta un élément plus en harmonie avec son dogme, l'ogive, dont la courbe élancée et le sommet aigu symbolisent avec l'essor de la pensée humaine vers le paradis céleste ; au décor emprunté de la statuaire et de la représentation des créatures animées, il substitua ces rinceaux légers qu'on appelle encore ajourd'hui du nom d'arabesques; il remplaça l'entablement hellénique par une balustrade , assouplit la courbure du dôme romain, et enfin érigea le minaret, magnifique transformation de la colonne grecque qu'il exhaussa en étages décroissants, pour faire entendre du haut de cette tribune aérienne , la voix du prêtre appelant le peuple à la prière.

Ces formes diverses caractérisèrent la mosquée et la classèrent entre l'église et le temple païen , comme dans l'ordre moral, la loi de Mahomet s'était classée entre le spiritualisme des chrétiens et le sensualisme des gentils.

En effet, chez les idolâtres, le temple est tout massif ; il assied carrément ses murs pleins et solides; la

perspective de ses lignes droites et inflexibles ramène toujours le regard à l'horizon ; et, quand le faite s'élève vers des régions plus hautes, c'est par un dôme dont la génératrice monte verticalement du sol, se recourbe en cintre et retourne au sol pour y cramponner l'édifice. La religion, qui a satisfait le plus largement aux appétits charnels de l'homme, et qui a placé le séjour de ses félicités futures dans les entrailles de la terre, devait reproduire par son architecture ce caractère de matérialisme.

L'église, au contraire, non pas telle qu'elle fut construite à Rome et en orient, sous l'influence païenne qui survivait encore, mais telle qu'on l'admira depuis en Angleterre, en Allemagne et en France, exagérant la physionomie spiritualiste des constructions sarrasines , traduction fidèle du dogme qu'elle célèbre, l'église, par ses murailles découpées et amaigries, ses clochers taillés à jour, ses flèches hautes et effilées, semble se dépouiller de sa substance matérielle et s'élever vers les cieux comme une forme éthérée : tours, clochetons, aiguilles, pyramides, l'édifice tout entier monte avec la prière du chrétien vers les hauteurs mystérieuses où trône le Dieu pur esprit.

Ainsi que l'église, la mosquée présente dans quelques parties, la matière exténuée, spiritualisée, pour ainsi dire, et, par les spirales hardies de ses minarets, elle sollicite l'empyrée ! mais aussi , par ses dômes et par ses murailles souvent renforcées d'épaisses rudérations, elle semble, comme le temple païen , s'attacher fortement au terrain qui la porte. Bien plus, en considérant isolément chacun des détails de l'édifice, on y reconnaît cette double tendance.

La base du minaret est une maçonnerie massive, et sa moitié supérieure, une tourelle svelte et brodée. Le dôme, dans sa coupe verticale, affecte la forme d'une accolade dont les deux branches se courbent vers la terre, tandis que leur intersection se dirige en pointe vers le ciel, figurant ainsi la relation qui soumet les choses d'ici bas aux célestes décrets, et désignant pour but, à l'adoration des fidèles, cette unité divine où doivent converger tous les élans de la pensée humaine. Soit qu'on l'analyse, soit qu'on l'observe dans son ensemble, la mosquée tient donc à la fois de l'église et du temple, et réunit au style de l'art païen le caractère de l'architecture chrétienne.

Toutefois , ce ne fut que par de longs efforts , comme on peut s'en convaincre en comparant entre eux les nombreux monuments du Caire, que l'art musulman parvint à acquérir un cachet aussi expressif. La plus ancienne mosquée d'Egypte, celle qu'Amrou bâtit à la place de sa tente , est évidemment une imitation du parvis qui précédait le corps principal des basiliques (l). Composée d'environ quatre cents colonnes qui entou»ent, sur deux, trois et cinq rangs, une cour découverte, elle présente un coup-d'œil admirable, surtout quand on prend son point de vue obliquement aux longues files des galeries. Les voûtes

(1) On trouvait d'abord , dit Fleury , un portail, ou premier vestibule, par où l'on entrait dans un péristyle, c'està-dire une cour carrée, environnée de galeries couvertes, soutenues de colonnes, comme dans les cloîtres des monastères. Au milieu de cette cour, était une ou plusienrs fontaines pour se laver les mains ou le visage , avant la prière. (Mœurs des chrétiens.)

ogivales des nefs , qui datent d'une époque postérieure à la fondation de l'édifice, paraissent l'avoir déprécié aux yeux des voyageurs européens ; mais, dans son ordonnance encore intacte , on ne retrouve pas moins le type d'un grand nombre de constructions musulmanes et le germe du style mauresque, engendré au sein de l'art byzantin. S'il est naturel qu'étranger à l'architecture, le lieutenant d'Omar ait pris pour modèle le propylée de l'église qu'il venait de détruire, on conçoit aussi qu'il n'en ait pas imité le vaisseau. Dans ce premier siècle de l'hégire, la foi des musulmans n'était pas, comme celle des chrétiens, à l'épreuve de toute influence ; Amrou put craindre que leur pensée, arrêtée par le toit d'un temple, ne retombât dans l'idolâtrie, et il voulut que , du sein même du sanctuaire , la vue du ciel rappelât sans cesse à leurs espérances le séjour promis aux élus.

La même disposition règne dans une mosquée voisine, celle de Thouloun , avec cette différence pourtant, qu'au heu d'une forêt de colonnes , les galeries n'ont qu'un rang de piliers à quatre pans , et bordés, sur chaque arête, d'une colonnette dégagée. Ce monument du neuvième siècle, respecté jusqu'à ce jour dans tous les détails de sa structure, se fait remarquer par plusieurs innovations propres au goût arabe, et surtout par l'ogive, gracieuse imitation de la tente. Ses murs, ornés d'une balustrade qui remplaçait la corniche des Grecs et des Romains , sont percés de petites fenêtres ogivales, et, du côté de la cour, des arcs de la même forme surmontent les entrecolonnements , tandis que le toit plat du péristyle semble prouver que le tiers-point était alors une invention toute récente, et qu'on ne savait pas encore l'adapter aux voussures.

Le minaret de Thouloun, formé de deux tours superposées lourdemement l'une sur l'autre, marque aussi, dans ce genre de construction, les premiers pas de l'architecture musulmane. Comme le propylée des basiliques avait servi de modèle aux mosquées, les clochers élevés dès le septième siècle sur les églises , durent suggérer aux mahométans l'idée de ces tourelles qui rendent si pittoresques les panoramas de leurs villes ; mais ici l'islamisme surpassa le culte chrétien, autant que la voix humaine l'emporte en expression et en mélodie sur le bourdonnement de l'airain. Le minaret arabe n'a pas moins d'élégance que le clocher gothique, et nos plus brillants carillons ne sauraient égaler en harmonie le concert qu'on entend tous les jours au Caire, quand, du haut de ces mille colonnes , les muézins chantent en chœur : « Venez, peuples! à l'asile de tranquillité et d'intégrité! venez à l'asile du salut !.. »

De toutes les variations que l'art de bâtir subit chez les Arabes, et qui se trouvent reproduites par tant d'exemples dans la capitale da-l'Égypte, il résulte aux bords du Nil, aussi bien qu'en Espagne, que les monuments les plus remarquables de ces peuples appartiennent au quatorzième siècle. Il y avait deux ans que les Grenadins avaient achevé le palais de l'Alhambra , lorsque le sultan Hasan fit élever au pied de la citadelle du Caire, en 1356 , la mosquée qu'on peut regarder comme le plus beau temple de l'islamisme.

Cet édifice , si pittoresque dans son ordonnance anguleuse et dans la richesse de ses ornements, ferait

le désespoir des architectonographes , s'ils prétendaient le décrire avec exactitude. IMus de piliers , plus de colonnades, et, au lieu de galeries-péristyles, une suite de salles, communiquant l'une à l'autre par de larges arcades qui ménagent partout une perspective imprévue, grandiose, magnifique ; puis, au centre du monument , comme pour rappeler encore le plan d'Amrou, une petite cour carrée et découverte où s'élève, au-dessus d'une piscine, un léger pavillon à dôme piriforme. Il faut renoncer à dire le luxe des mosaïques, la profusion des couleurs sur le pavé, sur les murs et sur les voûtes ; la délicatesse des placages de bois et de bronze qui décorent les portes et les tribunes ; l'éclat de cette frise bleue, verte, rouge et dorée qui, partant de la chambre où l'on conserve le livre de la loi, entoure toute la mosquée de sentences sacrées, comme si les trésors de vérité renfermés dans le sanctuaire , s'en échappaient pour apparaître en caractères célestes aux yeux des croyants.

On ne réussirait pas mieux à rendre l'effet extérieur du temple, dont l'irrégularité disparaît dans la grandeur des proportions, et dont tous les détails ressortent par d'habiles contrastes. Un accident, qui ne peut être attribué qu'à l'affaiblissement du sol , la chute d'un minaret à peine achevé, dérangea les premières dispositions de l'architecte, en le forçant, pour trouver un terrain plus solide, à couder son plan et à en établir la moitié antérieure sur une direction anormale. Il ne biaisa , toutefois , que les flancs de l'édifice, sans briser le grand axe, qu'il parvint à maintenir en droiture, et sans rompre la symétrie de la façade postérieure, qui présente une large tour carrée, couverte d'un dôme ovoïde , et flanquée de deux minarets. On ne sait qu'admirer davantage, de l'immensité du vaisseau, de la hardiesse de la coupole, ou de la grâce d'une de ces deux tourelles , élevée , en forme hexagonale, de trois étages au-dessus de la corniche du sanctuaire , et terminée par une cloche ou une grenade renversée. Mais le portail d'entrée, situé à l'un des angles opposés, est peut-être ce que l'imagination arabe a produit de plus merveilleux en placage et en sculpture après les appartements de l'Alhambra.

On peut comparer les combinaisons inextricables, et pourtant symétriques , des arabesques , à la complexité du calcul algébrique, conduisant l'intelligence humaine à un but, par des moyens que la mémoire ne saurait se rappeler, et dont le raisonnement ne parvient pas à se rendre compte. De cette analogie , il est naturel d'inférer que l'algèbre, cette autre création des Arabes, exerça une influence notable sur leur architecture. Tant qu'il n'avait d'autre guide qu'Euclide et Archimède , l'art de bâtir subordonnait ses plans aux ressources de la géométrie pure ; tous les temples étaient des parallèlipipèdes , leurs frontons des triangles, leurs ornements des métopes carrées, et plus tard, à Rome , leurs dômes des calottes hémisphériques. Mais , quand une carrière nouvelle s'ouvrit à la science des formules, alors aussi des formes plus compliquées et plus hardies entrèrent dans la structure et dans la décoration des monuments ; la pratique suivit les progrès de la théorie, et l'architecture des Sarrasins sembla refléter, non-seulement leur foi religieuse, mais encore leurs découvertes scientifiques.

Certes, il serait aussi utile qu'intéressant pour nos jeunes architectes d'étudier ce développement de l'art dans les mosquées du Caire, de découvrir dans les unes l'origine d'une innovation et d'en retrouver le perfectionnement dans les autres; devoir l'ogive arquer d'abord les architraves , puis ensuite les plafonds, puis les coupoles, le minaret grandir en s'enrichissant de nouvelles broderies, l'ordonnance générale se modifier de jour en jour, les variétés de l'ornementation se multiplier sans cesse. Disons plus : aujourd'hui qu'on abuse des modèles grecs et romains en y conformant tous les édifices , quelle qu'en soit la destination , nos artistes trouveraient dans l'irrégularité des constructions arabes, si gracieuses de proportions , si riches de décors , plus d'inspirations que ne peuvent leur en suggérer les plus beaux chefsd'œuvre du paganisme. Et si décidément notre société est trop désunie par l'égoïsme, trop privée d'enthousiasme religieux et de foi politique pour que le génie de l'architecture s'y déploie en créations nouvelles; s'il faut nous contenter de copies plus ou moins serviles et décolorées, les plans et surtout les détails des mosquées égyptiennes, reproduits dans nos temples et dans nos théâtres, auraient du moins aux yeux de nos populations le mérite de la nouveauté.

Il nous semble également que, dans leurs études sur l'histoire moderne , les écrivains n'apprécient pas assez les documents de toute nature que pourraient leur fournir l'Egypte et la Syrie ; car ces contrées furent le foyer des lumières et des erreurs qui succédèrent en Europe à la civilisation déchue des Romains ; et la puissance de l'habitude, toujours souveraine chez les orientaux , ayant maintenu jusqu'à présent leurs anciennes pratiques , le moyen-âge se retrouve chez eux sous mille formes. Sans parler ici des étuves des hôpitaux, des juiveries, de l'astrologie, de la magie et de tous ces usages de nos aïeux, perpétués au Caire, on reconnaît encore, dans cette ville, les institutions qui ont dû servir de modèles à nos universités. Les principaux édifices religieux s'appellent indifféremment , en Egypte, du nom de Gamd ( mosquée ), ou du nom de Medrecet ( collège) , parce qu'ils renferment toujours des salles spacieuses où se complétait l'éducation commencée dans les écoles annexées aux fontaines publiques.

La mosquée d'El-Azhar ou des Fleurs , fondée au dixième siècle en même temps que le Grand-Caire, et la plus ancienne après celle d'Amrou et de Thouloun, logeait et nourrissait, non pas quelques centaines d'élèves comme l'église de Notre-Dame de Paris, mais bien douze mille étudians venus de toutes les contrées de l'orient pour suivre des cours de poésie, de médecine, d'astronomie, de droit et de théologie ; et aujourd'hui, quoique l'enseignement européen des nouvelles écoles ait généralement remplacé les chaires arabes, ce collège réunit encore un auditoire assez nombreux pour donner l'idée de son ancienne splendeur. Les terres, affectées à l'entretien de ces universités et aux aumônes qu'elles distribuaient, formèrent les grandes propriétés du clergé égyptien ; mais, indépendamment de cet emploi, les revenus légués aux mosquées par la piété des particuliers ou des princes s'appliquent encore à une destination singulière et propre à caractériser l'esprit du mahométisme. Ils constituent des pensions alimen-

taires aux oiseaux et aux chiens errants. Un grand nombre de minarets, et entre autres celui de Thouloun, portent, à leur sommet un vaisseau rempli de grains autour duquel viennent voltiger des nuées de tourterelles, gracieux ornement pour le temple, et, pour les fidèles , leçon vivante d'hospitalité et de bienfaisance. Il y a, selon nous , un but essentiellement religieux dans cette providence humaine qui semble aider Dieu en secourant jusqu'aux moindres de ses créatures, et l'on conçoit l'ascendant de Mahomet sur l'esprit des peuples, quand on voit son église distribuer le pain aux pauvres, la pâture aux oiseaux , l'instruction à l'homme. Lucien Davésiés.

( Revue Universelle. )

HIEROGLYPHES.

Deuxième article * (voir p. .'J00).

Aucun peuple ne nous a laissé tant d'incriptions que les Egyptiens ; tous leurs monuments en sont couverts, et ces monuments sont très nombreux. L'Egypte est comme un musée de ruines en assez bon état, et quelquefois parfaitement entières. Les procédés de construction employés par les Égyptiens ont assuré cette durée aux monuments, et dans l'Egypte même, les ouvrages d'architecture qui sont d'origine grecque ou romaine se font distinguer par un état de destruction plus avancé , quoiqu'ils soient postérieurs de plusieurs siècles à des ouvrages égyptiens ; et c'est sur les temples, sur les palais, dans les tombeaux ou sur des monuments isolés, qu'on trouve un nombre infini d'inscriptions en caractères hiéroglyphiques, hiératiques, démotiques ou populaires. On donne à cette dernière espèce d'écriture le nom d'enchoriale , c'est-à-dire du pays ( de Ev^9?10» qui est du pays même, national) : c'est par ce mot qu'elle est désignée dans le texte grec de l'inscription de Rosette. — Les Egyptiens exécutaient rarement une figure, une représentation quelconque, sans en écrire à côté ou le nom ou le sujet. On trouve constamment ce nom auprès de chaque divinité, de chaque personnage, de chaque individu. Dans chaque scène, chaque tableau peint ou sculpté, une inscription plus ou moins étendue, en explique le motif. Pour en retirer les notions qui peuvent enrichir l'histoire, on doit chercher à pénétrer le sens de ces textes et légendes, et d'abord à reconnaître le genre d'écriture qui s'y trouve employé. — Ces écritures sont de trois sortes :

1° Hiéroglyphique, ou composée de signes qui sont la figure fidèle d'animaux , de plantes, d'astres , de l'homme et de ses divers membres, ou bien d'objets divers, produits de l'industrie humaine. Le nombre des signes de cette écriture est de 800 environ , et ils se distribuent en trois classes : L, signes figuratifs, ou exprimant l'idée de l'objet même qu'ils représentent ; IL, signes symboliques, dont l'objet qu'ils représen-

* Cet article est extrait du Traité d'Archéologie , par M. Chainpollion-Figeac; il fait partie de la Bibliothèque Poputaire, Plare Sainl-André-des-Arcs, N- 30.

tent a des rapporls plus ou moins éloignés, selon l'opinion des Égyptiens, avec l'idée qu'ils expriment; III., signes alphabétiques, ou exprimant le son et la voix de la langue parlée. Ces signes expriment ces sons ou ces voix d'après un principe général qui explique aussi leur grand nombre, et ce principe est qu'un signe alphabétique égyptien représente le son ou la voix par lequel commence, dans la langue parlée, le nom de la chose même représentée par ce signe : ainsi le lion représente L., parce que le nom du lion était labo ; la main est un ï, parce que le nom de la main était toi, etc. On pourrait donc écrire, avec un alphabet hiéroglyphique, toutes les langues connues, en suivant ce même principe; mais l'écriture hiéroglyphique égyptienne avait de plus les signes figuratifs et les signes symboliques; et, dans toute inscription de ce genre, les signes phonétiques ou alphabétiques en forment au moins les deux tiers. De plus, et dans une même inscription répétée plusieurs fois , les mots écrits dans un exemplaire en signes figuratifs ou symboliques sont écrits dans un autre exemplaire en signes phonétiques, et l'on voit comment la découverte de l'alphabet des signes phonétiques a été la véritable clef des hiéroglyphes.

2U Hiératique, composée de signes dont le trait n'exige pas la connaissance du dessin, et qui ne sont qu'une tachygraphie des signes hiéroglyphiques mêmes : ainsi, chaque signe hiéroglyphique figuratif, symbolique ou alphabétique a son abrégé hiératique, et cet abrégé a la même valeur absolue que le signe même dont il est une réduction. Il suffit donc de connaître le tableau comparatif des uns avec les autres, en remarquant toutefois que les signes figuratifs et symboliques sont plus rares dans l'écriture hiératique que dans l'écriture hiéroglyphique, et que ces signes sont remplacés dans la première par le nom même, écrit en caractères alphabétiques, de l'objet représenté par les signes symboliques, les formes naturelles pouvant être complètement figurées dans une écriture par figures, et ne pouvant«pas l'être toujours dans l'écriture par des traits écrits et qui n'affectent point la forme des objets naturels.

3" Démotique, composée d'un certain nombre de signes pris de l'écriture hiératique même, mais d'où les signes figuratifs sont exclus en général, et ne conservant que quelques signes symboliques pour les objets relatifs à la religion seulement. Les signes alphabétiques dominent dans cette troisième espèce d'écriture. Elle sera donc la plus facile à interpréter lorsque tous les signes qui la composent auront été recueillis et que leur valeur sera complètement connue. On voit donc que les Egyptiens , à proprement parler, n'avaient qu'un seul système graphique, composé de trois espèces de 6ignes , le second et le troisième étant régulièrement déduits du premier, et tous trois réglés par la même constitution. L'écriture hiéroglyphique est employée dans les monuments de toute espèce, sur les temples comme sur les figures les plus communes, et sur les briques mêmes destinées pour les constructions. Sur les plus anciens monuments, cette écriture est absolument la même que sur l'ouvrage égyptien récent, et il n'y a pas beaucoup d'exemples, hors de l'Egypte, d'un système graphique toujours le même pendant plus de deux mille ans. Mais le système graphique égyptien était

entièrement lié, non-seulement avec les institutions du pays, mais encore avec la langue parlée, et la grammaire de cette langue n'exigeait et ne subit en efl'et aucune modilication fondamentale. L'état constant de l'écriture égyptienne n'offre donc à la paléographie aucun principe utile pour juger de l'antiquité relative d'un monument ; on connaît, il est vrai, quelques inscriptions d'un aspect d'antériorité qui frappe les personnes habituées à leur étude approfondie, et cet aspect dérive tout entier du tracé des signes ; mais il faut encore poursuivre cet examen pour en déduire des règles éprouvées. L'époque d'un monument ne peut donc être bien connue que, 1° par l'état de l'art, conclu du monument même, quand ce monument est de quelque importance ; 2" par les dates et les données historiques qui s'y trouvent écrites. L'art égyptien atteignit à toute sa perfection durant le règne de la dix-huitième dynastie, et se conserva pendant quelques siècles jusqu'à Sésostris . chef de la dix-neuvième, c'est-à-dire du quinzième au dix-huitième siècle avant l'ère chrétienne. Les monuments antérieurs à cette période ne sont pas aussi parfaits, Les monuments postérieurs portent déjà quelques traces de décadence, et cet état de choses constitue trois époques que l'habitude des monuments fait bientôt reconnaître. Plus tard , l'influence des Grecs et des Romains altéra encore le principe de l'art égyptien, et le tracé des signes hiéroglyphiques témoigne de cette influence aussi bien que les monuments de l'architecture et de la sculpture égyptienne. L'écriture hiératique, employée plus ordinairement pour les manuscrits, se retrouve aussi sur des caisses de momies et sur quelques autres monuments , mais particulièrement sur des pierres isolées, grossièrement aplanies; on y a tracé au pinceau des inscriptions quelquefois assez longues. On trouve aussi sur des édifices des inscriptions de ce genre, écrites ou gravées par des curieux ou des voyageurs anciens. Mais l'emploi le plus utile pour nous de cette seconde espèce de caractères égyptiens est dans les papyrus historiques et les registres de comptabilité des temples. On en a tiré les plus précieux renseignements pour la chronologie et le système numérique des Egyptiens.

L'écriture démotique était réservée aux usages généraux et populaires de la nation ; les décrets et autres actes publics , les contrats , quelques stèles funéraires, les transactions particulières, se faisaient en écriture démotique. Le texte intermédiaire de l'inscription de Rosette est de ce genre.

Ce qui intéresse le plus dans l'étude d'une inscription égyptienne, ce sont les indications historiques. On les trouve dans les noms des rois ou des grands fonctionnaires, et dans les dates qu'elles contiennent. Les noms des souverains sont toujours enfermés dans un encadrement elliptique appelé cartouche. Un cartouche contient ou le prénom royal consacré par l'autorité publique et la religion pour chaque prince , ou bien son nom propre. Le prénom se trouve le plus ordinairement, et comme, sur le grand nombre de ceux qu'on a recueillis, il n'en existe pas deux de semblables, quoiqu'on en trouve de très analogues, chacun de ces cartouches-prénoms appartient à un seul prince qu'il désigne spécialement. L'étude app.ofondie de ces cartouches avant conduit à rattacher i; jividuelle-

méat ces cartouches-prénoms aux princes qui les portèrent et à en dresser un tableau fondé et confirmé par les monuments, ce cartouche-prénom, quoique isolé, est devenu ainsi un indice historique très important, le monument pouvant être attribué, avec toute certitude, au règne du prince désigné par le cartouche, et au règne du prince qui fut le moins ancien des deux ou de plusieurs qui sont quelquefois rappelés sur le même monument. On doit donc donner la plus grande attention à ces cartouches ; leur existence ajoute du prix à toute inscription qui en compte un ou plusieurs dans son texte. Souvent le cartouche-nom propre est à la suite du cartoucheprénom : un groupe de deux signes , composé du chénalopex {oie d'Egypte) et du disque du soleil, les sépare, et dans ce cas, la légende royale est complète. Ce groupe , qui se lit résé (fils du soleil), est un titre commun à tous les rois de l'Egypte : on a ainsi la désignation entière de chacun d'eux ; par exemple, soleilgardien de la région inférieure, approuvé par Phré (cartouche-prénom), le fils du soleil (groupe de deux signes), Ramsès (cartouche-nom propre), telle est la légende royale de Sésostris ou Ramsès VI. Le premier signe du cartouche-prenom est toujours le disque du soleil , et ce signe, comme tous les autres cartouches de ce genre , est figuratif ou symbolique. Dans les cartouches-nom? propres, au contraire, les signes sont ou entièrement alphabétiques, ou alphabétiques et figuratifs mêlés ensemble. Les noms des dieux égyptiens entrant dans la formation des noms propres des princes et des particuliers, on mettait souvent dans les cartouches la figure même du dieu à la place de la syllabe vocale qui, étant son nom, entrait dans le nom propre écrit dans le cartoucheprénom où l'on reconnaît toujours des signes alphabétiques.

Les dates qui se trouvent avec les légendes royales sont aussi d'une grande importance pour l'histoire, et les monuments qui portentquelque indication numérique sont beaucoup plus rares que ceux qui n'en ont pas. Ces indications numériques sont ou l'âge du défunt sur une stèle funéraire, ou le nombre des divers objets consacrés qu'il a offerts aux dieux, ou bien la date d'un événement mentionné dans l'inscription. Les dates proprement dites sont les plus intéressantes à recueillir ; elles sont exprimées en chiffres hiéroglyphiques qui, spéciaux pour chacun des nombres 1, 10, 100, 1000 et 10,000, suffirent aux Égyptiens pour exprimer les quantités moindres que ce dernier nombre.

Ces indications chronologiques sont donc ce qu'on doit chercher d'abord dans une inscription égyptienne. D'après ce qui précède, on les reconnaîtra facilement dans les textes hiéroglyphiques ; et quant aux textes hiératiques ou démotiques, les cartouches y sont également figurés, non pas complètement, mais seulement par deux signes qui placent le nom propre d'un roi comme un mot français entre deux parenthèses, et le signe de la gauche a, de plus, après lui, une ligne droite qui répond à la base même du cartouche complètement tracé. Les signes numériques, hiératiques et démotiques sont de beaucoup plus nombreux que les signes hiéroglyphiques ; et comme ils se trouvent rarement dans le texte d'une inscription, nous nous abstenons de les reproduire ici. A ces no-

tions sur la paléographie égyptienne, nous ajouterons, 1° que l'écriture hiéroglyphique procède indifféremment de droite à gauche , de gauche à droite , ou en lignes perpendiculaires. L'inscription commence du côté vers lequel sont tournées les têtes d'animaux qui y sont figurées, et dans les lignes perpendiculaires même, cet ordre est constamment suivi pour un texte entier, ou les diverses parties de ce texte. Une ligne isolée d'hiéroglyphes, la dédicace d'un temple ou d'un autre monument, par exemple, procède aussi quelquefois une moitié de gauche à droite, et l'autre moitié dans le sens contraire ; mais, dans ce cas, on distingue, au milieu même de cette inscription , un signe qui n'a pas de direction propre ou naturelle, telle que la croix ansée, un obélisque, etc. ; et c'est de ce signe que les deux moitiés de l'inscription prennent chacune la direction opposée ; 2n que l'écriture hiératique et la démotique procèdent constamment de droite à gauche, comme l'arabe et autres écritures orientales.

Champollioîï-Figèac.

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