‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 127 sur 166 · BIBLE DE MOULINS · texte numérisé non relu

BIBLE DE MOULINS

La bibliothèque de la ville de Moulins n'est pas, il s'en faut de beaucoup, une des plus riches de France, comme collection scientifique et littéraire ; elle est au moins une des mieux tenues et des plus élégamment disposées, et elle possède un véritable trésor de calligraphie, que beaucoup d'établissements plus considérables pourraient lui envier. Ce trésor est une bible manuscrite, sur vélin de très grande dimension, et qui est peut-être une des plus anciennes qui existent, après celle d'Alcuin, dont M. Speyr-Passavant a donné la description.

Le spécimen que nous reproduisons en tête de cet article, donnera une idée, incomplète d'ailleurs, de l'ornementation calligraphique de ce manuscrit. Ce spécimen se compose du titre et des premiers versets du premier livre des Paralipomènes.

La lettre , historiée dans le style byzantin , est l'A qui commence le mot Adam. Deux oiseaux fantastiques , dont les tètes se confondent au sommet de la lettre et donnent naissance à de capricieux entre-lacs, forment les deux panses du caractère. Au centre de l'espèce de niche produite par cette ingénieuse combinaison, se détache sur un fond d'or, la figure du père des humains, assis sur un escabeau , et tenant sur ses genoux sa nombreuse postérité.

Nous n'avons pu reproduire ici que le trait dans toute sa rigidité et sa sécheresse byzantine; mais pour juger de la richesse de cette belle miniature, il faudrait la voir décorée de tout le luxe de couleurs, or, argent, vermillon, azur, qui la relève, et dont plus de six siècles n'ont pu ternir encore l'éclat primitif. Ainsi , les lettres majuscules et onciales , qui composent le titre et le commencement du chapitre, sont retracées tantôt en rouge sur un fond bleu, tantôt en bleu sur un fond d'argent, tantôt en vert sur un fond d'or, etc., etc. Les bandes ou lames sur lesquelles sont alignées les lettres, sont séparées par des cordons relevés d'or, d'argent, de vermillon, de vert émeraude, de manière à produire les oppositions les plus vives.

Malheureusement , cette bible n'est pas complète ; il y manque quelques feuillets au commencement et à la fin , et plusieurs des miniatures , sans doute des plus remarquables, en ont été outrageusement détachées. Elle se compose aujourd'hui de trois cent quatre-vingt-douze feuillets de 20 pouces 6 lignes de haut , sur 1 i pouces 6 lignes de large. Elle est , par conséquent , d'une dimension plus grande que la bible d'Alcuin, dont les feuillets n'ont que 19 pouces de haut sur 14 de large.

Voici la description qui en a été donnée dans le grand ouvrage sur Y ancien Bourbonnais , de MM. Achille Allier, Ad. Michel, et L. Batissier (1). « Cet énorme volume a été écrit du onzième au douzième siècle. Il est orné d'une très grande quantité de lettres enluminées, qui se composent, en gé-

(1) Cet ouvrage, dontM. Desrosiers, imprimeur-libraire à Moulins, est éditeur, vient d'être achevé. Il se compose de deux forts volumes in-folio et d'un atlas de 188 planches : c'est la publication la plus monumentale qui ait jamais été entreprise et exécutée en pro\ince.

néral, d entre-lacs, au milieu desquels se jouent des animaux fantastiques, et de quelques grandes vignettes représentant des sujets tirés de l'ancien Testament. Toutes les peintures appartiennent au style byzantin ; elles sont exécutées avec une habileté de main remarquable pour l'époque, et avec toute la richesse d'imagination qui caractérise ce style. Entre-lacs, animaux, sujets religieux et sujets profanes, tout cela est admirable de couleur , et fait dans un bon sentiment de dessin. Les fonds d'or et d'argent brillent encore du plus vif éclat, et l'azur et le vermillon dont on a fait un fréquent usage sont d'une rare conservation.

« Le texte est écrit en minuscules capétiennes ; quelques mots sont en capitales rustiques écourtées. Les expliœit sont en lettres capitales rustiques , très dégagées, très sveltes et mélangées d'onciales. Les titres sont en capitales romaines , qui rappellent les belles inscriptions latines, mêlées également d'onciales, comme dans tous les manuscrits de transition vers l'écriture gothique.

» Les fermoirs et les ornements ciselés de la couverture étaient disposés sur une peau de truie, qui recouvrait des ais de bois. Ces fermoirs , si bien composés , sont exactement du même style que les miniatures , et peuvent être regardés comme un des plus beaux ouvrages de ce genre. »

Cette bible appartenait aux religieux bénédictins de Souvigny, qui la conservaient avec beaucoup de soin et de respect; car une tradition de leur couvent voulait qu'elle eût été portée au concile de Constance, en 1415, et à celui de Bàle, en 1431 , comme la copie qui dût inspirer le plus de confiance, pour servir à la vérification des saintes écritures.

Les mutilations qu'elle a subies datent de l'ère révolutionnaire (1792), époque à laquelle elle fut enlevée de Souvigny et transportée à Moulins. Là, elle resta long-temps confondue dans les greniers qui servaient alors d'archives publiques avec les débris des blibliothèques conventuelles. Il paraît qu'elle fixa peu les regards des agents qui, de ces débris, furent chargés de former le noyau de la bibliothèque de Moulins ; car elle a long-temps traîné ignominieusement sur lo plancher, foulée aux pieds et servant, en raison de son épaisseur , d'escabelle aux garçons de bibliothèque.

Aujourd'hui que sa couverture brisée et mangée par les vers , a été renouvelée et recouverte d'un velours cramoisi qui fait très bien ressortir la richesse de ses fermoirs antiques , elle est renfermée dans une caisse avec tous les soins qu'elle mérite, et les employés de la bibliothèque sont fiers, à juste titre, de pouvoir étaler ce joyau bibliographique sous les yeux des visiteurs curieux et connaisseurs, que sa réputation ne manque pas de leur attirer. A. M.

INSTITUTIONS JUDICIAIBES

Page 1