‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 128 sur 166 · DE L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

DE L'ANGLETERRE

Westminster-Hall. Jugement d'un pair. — Procès et exécution de lord Ferrers, 1760 (v. p. 307).

En ce moment un sergent cria trois fois : Oi/ez ! oyez ! oyez ! puis il ajouta : « Le roi notre souve-

rain seigneur enjoint et ordonne à toute personne de faire silence, sous peine de prison. »

a Mylords, dit le grand-sénéchal en se levant, vous êtes priés d'écouter la commission du roi en la manière accoutumée ; il est enjoint à toute autre personne de se tenir debout, la tête nue, pendant qu'on en fera lecture. »

Tous les assistants, même les pairs, se levèrent et se découvrirent.

Après la lecture de la commission du roi et du bill d'accusation, l'huissier remit au grand-sénéchal une baguette de coudrier, marque de sa dignité, qu'il devait tenir à la main jusqu'à la fin du procès. Puis les pairs présents ayant tous répondu à l'appel de leur nom, lord Ferrers, venu de la Tour dans son équipage et avec sa livrée, fut amené à la harre. Vêtu de noir de la tête aux pieds, il était précédé de l'huissier de la verge noire, escorté de deux sergents portant chacun une hache d'armes dont le taillant se trouvait tourné en dehors, et suivi d'une troupe de hallebardiers. Il ne paraissait nullement ému , et promena des regards indifférents sur le nombreux et brillant auditoire accouru à son jugement comme à un spectacle. Le grand-sénéchal , en le prévenant qu'il était accusé du crime d'assassinat , lui prouva qu'il devait s'estimer très heureux d'être jugé par ses pairs en plein parlement. « Quelle plus grande consolation, lui dit-il, peut-on désirer dans la fâcheuse circonstance où vous vous trouvez, que celle d'être jugé par une compagnie de juges , à la sagacité , à la pénétration desquels aucune circonstance essentielle ne saurait échapper, d'une équité éprouvée et au-dessus de la partialité comme de la séduction !

« Cette réflexion , mylord , si vous vous sentez innocent, doit vous affranchir du trouble que pourrait vous causer ^appareil imposant de cette procédure. Quelque grave que soit l'accusation , qu'elle ne vous donne aucune inquiétude. Conservez la tranquillité d'esprit nécessaire pour profiter de tous les moyens de défense que vous offrent les lois.

« Afin de vous mettre en état de le faire, mylord, on vous a déjà remis une copie de la plainte et l'on vous a nommé un conseil. Vous n'avez donc rien à désirer pour rendre votre défense la plus avantageuse qu'il vous sera possible. Vous ne trouverez dans vos luges qu'équité, prudence et impartialité.

« Avant de finir, je dois, par l'ordre de la chambre, vous avertir, mylord , ainsi que toutes les personnes qui auront à parler à la cour, qu'il est nécessaire de s'adresser aux pairs en général, et non à un seul en particulier. »

Ce discours terminé, l'accusé fut cité et arraigned, suivant la forme ordinaire, par le greffier de la couronne du banc du roi. Enfin, la proclamation d'usage ayant été faite par le sergent d'armes , le procureurgénéral ouvrit les débats en exposant les faits et les charges de l'accusation.

Ces débats, les bornes d'un article dans lesquelles nous sommes forcés de nous renfermer, ne nous permettent pas d'en rendre compte. Du reste , bien qu'ils durèrent trois jours entiers, ils n'offrirent en réalité, rien de nouveau, ni d'intéressant ; ils furent, quant à la forme , entièrement semblables à tous les débats criminels ordinaires, devant le jury des commoner*. Le premier jour, après l'espèce de réquisi-

toire du procureur-général, on entendit les témoins à charge qui déposèrent des faits que nos lecteurs connaissent déjà , M. Killand , miss Clifford , les domestiques du comte et les hommes qui l'avaient arrêté ; puis les témoins à décharge , que la famille de l'accusé se fit assigner pour prou\er qu'il était fou. Car tel fut le système de défense. Le lendemain de l'ouverture de l'audience, lord Ferrers demanda à la cour la permission de faire lire par le greffier une sorte de lettre qu'il adressait à ses juges , mais qu'avait mise au net son procureur, et dans laquelle il suppliait « leurs seigneuries d'examiner que son emportement, sa fureur, sa folie, comme on voudrait l'appeler, était l'effet d'un esprit faible et dérangé, ou si elle provenait de la malice de son caractère et de l'oubli habituel de ses devoirs. » Maître de réprimer ma fureur , disait-il encore , je suis responsable de ses suites ; je n'en suis pas responsable, au contraire, dans le cas où ses cruelles explosions auraient été plus puissantes que ma volonté , elles seraient l'effet du dérangement organique de mon cerveau.

Dans une longue réplique , le solliciteur-général s'attacha à démontrer que l'accusé avait pesé les motifs et connu les conséquences de son crime, et qu'il ne pouvait donc être regardé comme atteint d'aliénation mentale au moment où il l'avait commis. « Tout horrible qu'il est, s'écria-t-il en terminant, le crime est encore aggravé par les circonstances qui l'accompagnent. Un vieux et fidèle serviteur attaché à la famille de mylord et à mylord même , assassiné avec préméditation et de sang-froid , tandis que sur un ordre exprès , il remplit un devoir envers son maître, assassiné de la manière la plus réfléchie et la plus barbare, voilà le fait sur lequel vous avez à prononcer. »

Lord Ferrers avait été emmené de la barre ; lorsque leur délibération en la chambre du Parlement fut terminée, les lords rentrèrent dans la grande salle de Westminster. « Mylords, dit le grand-sénéchal, au milieu d'un profond silence, vous avez entendu l'accusation et la défense ; la solennité de cette procédure exige que vous donniez chacun séparément votre avis sur la question de culpabilité, en l'absence du prisonnier, pour l'informer ensuite du résultat de vos opinions.Voulez-vous, mylords, y procéder maintenant"!'

Oui, oui, s'écrièrent les pairs.

Le silence devint encore plus profond. Tous les regards des assistants étaient fixés sur le grand-sénéchal, au moment où il prononça les paroles suivantes, et se tournèrent aussitôt sur le plus jeune des pairs , auquel elles s'adressaient.

« Georges, lord Lyttleton , que dit votre seigneurie? Lawrence, comte de Ferrers, est-il coupable, ou non coupable de la félonie ou crime de meurtre dont il est accusé ? »

Lord Lyttleton se leva , se découvrit , et mettant sa main droite sur sa poitrine , répondit d'une voix ferme. « Coupable, sur mon honneur. »

Le silence troublé un instant par un léger bruit qui n'était ni une approbation ni un murmure, se rétablit aussitôt. Tous les pairs , interrogés successivement, firent la même réponse, et lord Ferrers ayant été ramené à la barre, le lord grand-sénéchal lui annonça que ses juges l'avaient unanimement trouvé coupable du crime qui lui était imputé.

Le troisième jour, vendredi 18 avril, l'audience s'ouvrit à l'heure et de la manière accoutumée. L'affluence des curieux , à l'intérieur et à l'extérieur de la salle de justice, était encore plus considérable que les jours précédents. A peine le prisonnier fut-il introduit.avec le même appareil, que le lord grand-sénéchal lui demanda s'il n'avait pas quelque chose à dire pour empêcher qu'on ne prononçât contre lui la condamnation portée par la loi.

Lord Ferrers passa un papier au greffier , qui lut ce qui suit :

a Mylords,

« Je ne puis vous témoigner assez de reconnaissance pour l'impartialité avec laquelle vous avez procédé à l'examen de ma cause.

a Je suis très mortifié d'avoir importuné vos seigneuries d'un moyen de défense auquel j'ai toujours été opposé. Je l'ai employé à la sollicitation de ma famille, persuadée qu'il était légitime et fondé. J'espère que vous aurez la bonté, mylords, de me recommander à la clémence de sa majesté.

« Si le cas malheureux où je me trouve est compris dans le dernier acte du parlement, je vous supplie d'exercer en ma faveur le pouvoir que vous possédez de surseoir à l'exécution , afin que j'aie la liberté de voir mes amis et que je me prépare à ce terrible et dernier moment. »

Après lui avoir fait un assez long discours sur la nature de son crime et sur la sagesse infinie du juge tout-puissant qui, par des voies incompréhensibles aux intelligences bornées des hommes , sait allier la justice avec la miséricorde , le lord grand-sénéchal termina en ces termes : « Etroitement renfermé pendant le peu de temps qui vous reste à vivre, en conséquence du dernier acte du parlement, il vous sera permis de converser et de communiquer avec les plus habiles théologiens de l'église anglicane. Leur piété s'attachera à vous consoler , et je vous recommande de tout mon cœur à leurs soins charitables. Maintenant il ne me reste plus qu'à prononcer la terrible sentence de la loi.

« Le jugement est : que vous , Lawrence , comte Ferrers, retournerez à la prison de la Tour, pour de là être conduit au lieu de l'exécution, lundi prochain, 21 du présent mois d'avril , et que quand vous y serez arrivé, vous y serez pendu par le cou, jusqu'à ce que mort s'ensuive, et votre corps sera disséqué.

« Dieu tout-puissant veuille avoir pitié de votre âme ! »

En achevant ces mots, le lord grand-sénéchal rompit sa baguette blanche, et les juges se retirèrent dans le même ordre qu'ils étaient venus.

La suite prochainement.

Femme de l'Yemen.

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