SIENNE — ITALIE
Sienne est située sur le penchant d'une montagne , et par conséquent sur un sol fort inégal , dont la nature et la configuration font croire qu'il a dû appartenir à un cratère. Quoi qu'il en soit , il est certain que Sienne repose en partie sur des souterrains. Ces souterrains ont-ils été formés par des accidents naturels, ou ont-ils été creusés par la main des hommes à des époques de guerre? C'est une question que le défaut de preuves ne permet pas de résoudre.
Sienne fut fondée par les Gaulois, après la prise de Home, et devint colonie romaine sous le règne d'Auguste, époque à laquelle elle reçut le nom de Sena Julia, en mémoire de Jules César. A la décadence de l'empire, elle subit plusieurs révolutions, et fut successivement soumise à plusieurs conquérants; enfin, \ers la moitié du douzième siècle, elle s'érigea en république indépendante ; mais ce fantôme de liberté, loin de cicatriser ses plaies, ne fit que les envenimer davantage. Une démocratie inquiète , turbulente et tyrannique prit la place du despotisme d'un seul. Les habitants de Sienne, sourdement excités par les Florentins , leurs rivaux jaloux , qui espéraient profiter de leurs dissensions, leur déclarèrent une guerre acharnée. D'abord vainqueurs, puis vaincus , ils durent céder aux Florentins qui leur imposèrent un tyran astucieux , sous le nom mensonger de gouverneur. Ce prétendu gouverneur s'appelait Pandolphe Petrucci ; il remplit si bien le but des Florentins que Machiavel le désigne comme le type de l'usurpation artificieuse. La mort du tyran réveilla les Siennois , qui se soulevèrent et chassèrent les descendants du despote ; mais il leur était plus facile de vaincre que de se gouverner. Aussi de nouvelles dissensions intestines les firent-ils passer successivement sous d'autres maitres. Les Français et les Espagnols les eurent tour à tour sous leur domination, jusqu'à ce que Philippe II eût cédé Sienne au grand duc , Cônie I ; dès-lors cette ville suivit la destinée de la Toscane.
Les rues de Sienne sont pavées, les unes de grandes pierres unies , et les autres de briques posées de champ; la disposition de ces rues est telle, que la plupart sont dirigées vers le centre de la ville; on monte ou l'on descend continuellement. Les tours qui s'élèvent au milieu de la ville , et qu'on aperçoit de fort loin, faisaient partie des palais des nobles. Les maisons sont, en général, d'une architecture ogivale ; il y en a cependant quelques-unes bâties dans le goût moderne, et qui ne manquent pas d'agrément. Plusieurs de ces maisons qui se trouvent adossées à la montagne, ont des jardins aussi élevés que les croisées, ce qui procure des points de vue très agréables.
On peut dire de Sienne ce qu'on dit de Florence : qu'elle semble bâtie pour la guerre civile. En effet , les bâtiments présentent partout la même sévérité dans le style, et la même solidité dans leur construction. Ici, comme à Florence, les maisons particulières sont crénelées et flanquées de tours.
La place du Campo ou de l'IIôtel-de-Ville, qui a mille cinquante-six pieds de tour, est ovale, pavée avec des briques de champ et des pierres en compartiments, bordée de boutiques et de bâtiments anciens
avec de petits portiques dans le genre gothique, et dans un tel enfoncement qu'on la prendrait pour un bassin destiné à des naumachies ; onze rues y aboutissent : on y donne toutes les années des fêtes et des jeux qui attirent beaucoup de monde. Sur cette place est une belle fontaine de marbre, avec des bas-reliefs qui représentent les vertus théologales , la création d'Adam et d'Eve, et leur expulsion du paradis terrestre. Près de cette même place , on voit une colonne de granit sur laquelle est une louve qui allaite Hemus et Homulus, groupe en bronze doré ; on croit que cette colonne appartenait à un temple de Diane A quelques pas de là, est une chapelle de la Vierge , en marbre, ouverte en forme de portique ; elle fut fondée à l'occasion de la peste de 13V8. La grande tour à laquelle cette chapelle est adossée, passe pour avoir deux cent soixante-dix pieds d'élévation.
Le palais Public ou l'Hôtel-de-Vdle, palazzo ctetjli eccelsi, ou de' Signori, est un grand édifice, isolé de tous côtés, bâti partie en pierres de taille et partie en briques. Il est orné de portiques où l'on peut se promener. L'intérieur se compose de plusieurs salles décorées d'une prodigieuse quantité de peintures relatives à l'histoire de Sienne. L'ancienne salle du Conseil, devenue inutile lorsque la république eut cessé , fut convertie en salle de spectacle ; ce théâtre brûla en 1751 ; on le fit reconstruire.
Le plus beau monument de Sienne, ou, pour parler plus exactement , le seul qui mérite ce nom , est sa superbe cathédrale, édifice ogival digne en tout point de l'ancienne magnificence italienne.
La cathédrale [le Dôme), est bâtie sur une petite élévation , et domine une place qui l'entoure de trois côtés. On y monte par des degrés de marbre qui annoncent la grandeur et la magnificence de ce bâtiment; c'est un vaisseau vaste et majestueux, d'architecture gothique , revêtu , tant au-dedans qu'au dehors, de marbres blancs et noirs symétriquement rangés par assises ; sa fondation remonte à l'an 1250. Le portail , reconstruit en 1333, a trois portes et un bel ordre de colonnes. La partie supérieure est décorée de statues , de bustes et d'autres ornements. On estime beaucoup les deux colonnes qui supportent le fronton. L'église a trois cent trente pieds de long ; son intérieur plairait davantage s'il était plus large. Les piliers , qui tiennent de l'ordre composite , ont beaucoup de légèreté. Les fenêtres, formées d'une multitude de petites colonnes qui avancent les unes sur les autres , ressemblent à des perspectives de théâtre. La voûte est azurée et parsemée d'étoiles d'or. La coupole repose sur des colonnes de marbre ; la coupole de la chapelle de la Vierge est dorée , et l'autel incrusté de lapis - lazzuli ; cet autel est encore orné de bas-reliefs dorés et de colonnes de marbre vert de mer, d'ordre composite. Les sculptures en bois qu'on voit tout autour du chœur, sont des chefsd'œuvre de travail et de patience. Dans la chapelle de Saint-Jean, entre plusieurs belles statues, on admire celle de ce saint, en bronze, par Donatello. Le pavé de l'église est un des plus beaux ouvrages de ce genre ; il représente plusieurs histoires de l'Ancien- Testament, exécutées en marbres blancs, gris et noirs; ce sont des tableaux de clair-obscur et en mosaïque , dessinés avec des caractères de tête no» moins admirables que les rhefs-d'œuvre do Raphaël.
Une chose assez singulière et qu'on voit dans la cathédrale de Sienne , c'est la suite de tous les bustes des papes jusqu'à Alexandre III , placés dans une espèce de galerie qui règne tout autour de la nef. Il y a dans l'église une chaire avec des bas-reliefs admirables ; dans une chapelle , deux belles statues du Iternin, surtout la Madeleine.
Les peintures de la sacristie sont très remarquables ; on les a long-temps attribuées à Kaphaèl , mais il est avéré aujourd'hui qu'elles ont été exécutées par Pinturicchio , et que Raphaël s'est borné à y faire des retouches. La sacristie est appelée libreria (bibliothèque) , parce qu'elle renferme une collection d'anciens missels ornés de miniatures ; on y remarque dans le milieu un groupe des trois grâces, ouvrage de sculpture antique d'un grand mérite.
Sienne a fourni à l'église sept papes , entr'autres Grégoire VII et Alexandre III, qui eut la gloire d'humilier, à Saint-Marc, de Venise, l'orgueil de l'empereur Frédéric Barberousse. Cette ville fut aussi le berceau de (îratien, de Mathiole, des trois Socius. dont l'un fut un des principaux chefs de la secte socinienne, et enfin de sainte Catherine qui y naquit en 1347', d'un père, teinturier de profession.
Le commerce de Sienne était autrefois très considérable ; cette ville a quelques manufactures de laines ; on y fabrique des rubans qui se portent à la foire de Sinigaglia, des cuirs, des chapeaux et des cordes d'instruments; le marbre de ses carrières, appelé brocatcllo, est très recherché.
Les Siennois sont spirituels, affables, obligeants, mais d'une si grande délicatesse sur le point d'honneur, qu'il est très facile de les blesser.
L'idiome qu'on parle à Sienne passe, avec raison, pour le plus pur des nombreux dialectes usités en Italie. Leur prononciation est douce et harmonieuse, et ils parlent la langue très correctement. C'est là qu'on trouve véritablement lingua toscana in bocca romana, c'est-à-dire la pureté de la diction de Florence , réunie à la douceur de la prononciation des Komains.
La population de Sienne est égale à celle de Pise, qui se compose d'environ seize mille habitants.