‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 157 sur 166 · ORIGINE DE LA GRANDE-CHARTREUSE · texte numérisé non relu

ORIGINE DE LA GRANDE-CHARTREUSE

Les plus beaux jours de l'automne sont empreints, pour le voyageur, d'une sorte de tristesse qui e.-t j douce, qui a du charme, mais qui n'en est pas moins ! de la tristesse. Comme l'oiseau qui profite des derniers rayons du soleil et fait éclater ses chansons , le I voyageur aussi avance encore gaiement dans sa route, ; mais il y a déjà pour tous les deux dans ce ciel qui de- | vient à chaque heure plus sombre . dans ces matinées i toujours plus tardives, dans cet air du soir plus incisif, j tout le deuil et tous les malaises de l'hiver et les quelques heures tièdes (pie l'automne leur laissera encore par intervalles , ne serviront bientôt plus qu'à leur rappeler les beaux jours passés, et à rendre ainsi plus cuisantes pour eux les atteintes du mauvais temps.

A l'entrée même du chemin qui, dans la belle saison, me conduirait en peu d'heures au monastère, se montrent deux couvents : l'un est à droite , l'autre à gauche ; ils sont placés là comme pour disposer l'âme aux émotions religieuses qui l'attendent ; ce sont comme deux bénitiers placés à l'entrée du cloître qui mène au sanctuaire.

La cause miraculeuse de la retraite de saint Bruno, fondateur de l'ordre des Chartreux , a été vivement contestée et aussi vivement soutenue. Sous le règne de Louis XIII, la version surnaturelle trouvait encore le plus grand crédit, témoin un conseiller du roi qui a publié à ce sujet un bon gros livre plein de candeur, qu'on est d'autant plus disposé à regarder comme véridique que la bulle du pape Urbain VIII , en retranchant ce miracle du bréviaire romain , ne menace point d'excommunication les âmes qui y resteraient crédules. Voici donc le merveilleux fait qui advint à Paris, en l'armée 1082, la deuxième du pontificat de Clément VIII.

Le chanoine Raimond , grand personnage chargé de dignités, célèbre dans les sciences d'alors, si juste aux yeux des hommes , que lorsqu'il paraissait en public il était comme adoré par le peuple , tomba grièvement malade , fut vainement secouru par les maîtres de la médecine, et par les prières publiques, et mourut. Tout Paris est en deuil ; le clergé, l'université et la cour sont en peine pour la pompe de sefunérailles. L'évêque et tout le diocèse célèbrent le service en l'église de Notre-Dame. A l'issue de la messe, comme on allait enterrer le corps et comme on disait sur lui les prières des morts, après lui avoir découvert la face , l'officiant entonna d'une voix vibrante la leçon qui commence par ces mots : Responde mihi : Réponds-moi. Lors on voit le mort, jusque là étendu dans sa bière, se lever lentement, à la grande terreur des assistants, et il dit à haute voix : Justo dei judicio accusatus sum : Par le juste jugement de Dieu, je suis accusé. On délibère, on doute s'il est mort ou s'il est vivant , on se résout enfin à attendre jusqu'au lendemain. Cependant tout Paris instruit du miracle se porte le jour suivant à Notre-Dame ; la bière est de nouveau découverte , on ollicie et l'on vient chanter les leçons sur le corps au milieu des torches funèbres ; quand le prêtre eut dit (sans doute d'une voix moins assurée que la veille) : Responde mihi ; le défunt, à la vue de tous, se met sur son

séant, et répond : Juste- deijudiciojudicatussum : Par le juste jugement de Dieu je suis jugé. Voilà que de nouveau on délibère ; ce jugement peut être bon ou mauvais. Ce n'est pas encore la (in ; on remet au lendemain. Pour cette dernière fois , il répondit : justo dei judicio damnatus sum : Par le juste jugement de Dieu, je suis damné. Oh ! dès lors on ne délibère plus, on prend le corps et on le traîne à la voirie comme indigne de reposer en terre sainte. Saint Bruno médita dès cette époque sa fuite du monde, et se résolut à tout tenter pour éviter une destinée pareille à celle du chanoine Raimond. Nul homme pouvait-il espérer de vivre plus saintement qu'il n'avait vécu au milieu de Paris? N'était-il pas l'exemple

des plus belles et des plus simples vertus '/et il est damné? Damné ! Dieu a damné son prêtre qui , pendant soixante ans, avait chanté ses louanges jour et nuit, avait répandu et fait aimer sa doctrine ; qui donc pouvait se flatter de se sauver dans ce monde !.. Après avoir communiqué ses terreurs à six d'entre ses compagnons , saint Bruno se mit sous la protectrice de saint Jean-Baptiste, l'ange des déserts, et saint Hugues, alors évêque de Grenoble, les conduisit dans les gorges solitaires de Chartreuse où s'élève aujourd'hui le couvent qu'on a appelé du nom de la Montagne...

J'arrive vers la Chartreuse , des hêtres mélangent tristement leurs branches dépouillées, mor-

Chartreux dessinés d'après nature.

tes, aux branches vertes et vivaces des sapins orgueilleux. Le contraste de ces deux natures ainsi mélangées m'annonçait solennellement ce que j'allais trouver en franchissant le seuil de cette enceinte où tout rappelle la mort autant que la vie.

Les offices de nuit de la Grande-Chartreuse sont remplis de grandeur et de majesté. Non plus comme dans nos métropoles, par la pompe et la magnificence, mais par la gravité solennelle dont ils sont empreints. Rien ne saurait rendre l'eiîet produit par ces chants nocturnes. Quelle différence entre ces psaumes sublimes , vibrant dans la voix pleine de conviction de ces saints religieux, et les prières , pourtant si belles, entonnées par les gagistes de nos lutrins! C'est tout une mitre religion. F. p haut Hp?

stalles est occupé par les novices vêtus de noir, puis viennent les pères dans leurs robes blanches ; ils semblent tenir ainsi ces jeunes néophytes entre eux et l'autel pour qu'ils ne faiblissent pas , comme on mettrait de jeunes troupes entre leur bannière et des soldats aguerris.

Lorsqu'on se trouve à l'entrée du cloître qui communique au chapitre, à peu près au milieu, on voit à gauche la partie dont la construclion remonte à six cents ans ; à droite ce sont les voûtes modernes, et en face se trouve la chapelle du cimetière où saint François-de-Salle a dit la messe ; c'est la plus ancienne chapelle du monastère, la seule que l'ère spoliatrice de 1793 ait oublié de profaner, et où se trouvent encore les ossements , nous allions dire les reli-

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MAGASliN I NiVEKSËL.

ques, dos premiers pères morls à la chapelle primitive de saint Bruno, que L'église du couvent reconnaît pour sa sœur aînée. Pans l'immensité de ces cloîtres, on n'entend que le murmure mélancolique de quatre fontaines espacées dans la profondeur de ces solitaires allées ; là, tout est silence bien plus encore que dans aucune autre partie du monastère , et c'est cependant la partie la plus habitée ; c'est là que sont les soixante cellules des chartreux.

Chaque cellule porte une inscription choisie ou composée par le religieux qui l'habite, quelquefois ce sont des pensées d'une heureuse concision, pleines d'énergie, quelquefois des vers qui ne sont pas bons. L'entrée de la cellule N m'a été permise. Le chartreux qui l'avait habitée venait de mourir. Ses robes de laine suspendues au chevet de son modeste lit se balançaient au souffle de l'air comme les dépouilles d'une chrysalide qui vient de prendre son essor.

Le cimetière est petit. D'un côté, sont les tombeaux des généraux de l'ordre , surmontés d'une croix de pierre ; l'autre côté sert à la sépulture des frères. Il y a dans ce cimetière une fosse toujours ouverte, comme la gueule béante d'un gouffre qui attend une proie.

Le pèlerinage que j'accomplis ainsi tout seul , maladif et à pied , dans la plus âpre saison de l'année , est empreint d'un caractère indéfinissable de tristesse et de douceur J'écoute et vois vraiment avec religion toutes ces choses religieuses. La tourmente qui fatigue inutilement les vitraux , et pénètre en sifflements aigus dans ces immenses corridors sans en troubler le calme, tant le calme en est grand, fait comparer de la façon la plus naturelle la vie tranquille et confiante des Chartreux à notre époque inquiète et sceptique. Dois-je à une illusion qui naît des émotions que j'éprouve, de considérer si différemment, que les joyeux visiteurs de l'été, le couvent de la Grande - Chartreuse? d'apprécier autrement ses croyances ? de recevoir autrement sa simple hospitalité? Non, il est plus vrai de dire que plus en harmonie avec l'esprit de ces mélancoliques religieux, mon esprit les a mieux compris. Entièrement seul au milieu d'eux, et ayant oublié dans un long voyage la physionomie de notre société, moi, je ne les ai point vus avec un regard encore ébloui par l'éclat du monde quitté la veille, aussi n'ai-je aperçu nulle part ces figures sombres , inflexibles , désespérées , qu'on croit voir dans ces cloîtres ; des esprits trompés sèment partout cette opinion, devenue aujourd'hui aussi générale qu'elle est fausse... Quelle sévérité, au contraire, quel calme, quelle bonté dans ces yeux et sur tous ces fronts ! sur ces lèvres qui sourient à demi, quelle révélation de la paix du cœur, et combien de félicités intimes se trahissent dans les vibrations de ces voix émues !..

Évauiste Marandon de Montyel.

LETTRES INÉDITES

DE VOLTAIIIE.

Sixième et dernière lettre. (V. p. 200, 310, 33'* 350 et37i )

aux délices, 18 mais 1756.

mon cher philosophe, on est quelque fois bien honteux de remplir ses devoirs, j'ay cru en remplir un en vous envoiant ce gros recueil, mais soyez bien sur que je sens combien un tel hommage est à plusieurs égards indigne d'un homme qui pense si bien, a force d'avoir écrit on finit par souhaitter de n'avoir jamais écrit, on sent la vanité et le néant de tous ces amusements de l'oisiveté, s'il y a dans ce ramas informe quelque chose qui demande grâce pour le reste, et qui puisse vous faire passer un demi-quartd'heure sans ennui , je serai presque consolé d'avoir perdu tant de temps dans ces pénibles et frivoles occupations, peut être l'histoire générale qu'on imprime meritera-t'elle un peu plus vos regards parce (pue j'ay choisi des matières plus intéressantes, je nay point songé dans cet ouvrage a avoir de l'esprit mais a donner a ceux qui en ont de fréquentes occasions de réfléchir, ce seront les lecteurs sages qui feront mon livre, et il sera meilleur entre vos mains que dans d'autres, jetais las des historiens qui m'aprenaient que Volfang épousa Eleonor et que jean succéda a pierre, jay voulu voir quid turpe quid utile quid non. et vous le verrez bien mieux que moy.

madame de freidenriekest-elle a berne? voulez-vous bien lui présenter mes respects et ceux de toute ma famille que jay rassemblée au bord du lac. ne m'oubliez pas je vous en supplie auprès de M le banneret, si vous luy écrivez.

je crois que le siège du port mahon tire à sa fin, et qu'avant le mois daoust les habitants des îles casserides n'auront plus d'île dans la mediterannée. il est bon que chacun reste chez soy. je vous embrasse ten drement mon cher ami.

Dans les cinq dernières lettres que nous avons publiées , nous avons scrupuleusement conservé l'orthographe des originaux, ce qui n'avait pas eu lieu pour la première.

Une Vision, nouvelle, par M. Audibert, insérée tout récemment dans les colonnes du Magasin universel (pages 305 et 373), fait partie des Mélanges de littérature et d'histoire , publication remarquable de ce remarquable écrivain, et dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs.

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