‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 158 sur 166 · ESSAI SUR LA MNÉMÛTECHN1E · texte numérisé non relu

ESSAI SUR LA MNÉMÛTECHN1E

La mnénwlcchnie est la plus ancienne de toutes les sciences. C'est une science primitive qui s'est perpétuée sans interruption. On conçoit en effet que l'art qui consiste à rappeler une série d'idées, à l'aspect d'une seule chose, ou à la simple audition d'un son , soit aussi ancien que la pensée , et en fasse pour ainsi dire partie. Cependant, à des époques souvent fort rapprochées , certaines gens sont tour à tour parvenus à persuader au plus grand nombre que leur

système de mnémonisation était une invention contemporaine. C'est qu'à l'inverse de la vérité qui a si graed'peine à s'accréditer , il semble que l'erreur et la mauvaise foi n'aient qu'à se présenter pour être accueillies ; car c'est une chose triste à dire, mais d'une observation exacte , c'est qu'ordinairement la rapidité de la propagation d'une idée est en rapport exact avec sa fausseté. Si l'on exceptait les livres de Paepp , à la fin du seizième siècle , et les publications sérieuses faites de nos jours par un mnémoniste justement renommé , la nomenclature qu'on pourrait faire d'environ quatre cents ouvrages, traitant de mnémotechnie, prouverait combien nous sommes fondés à parler ainsi. Ce n'est, en effet , qu'une imitation et un calque servile les uns des autres.

A l'appui de ce que nous disons, que la science qui nous occupe était employée de temps immémorial, nous citerons un fait , sans doute peu soupçonné de la plus grande partie de nos lecteurs : Le premier livre imprimé qui ait paru avec un discours ajouté à chaque page, et occupant une page entière à lui seul, est un traité de mnémotechnie. Ce premier monument de la bibliographie a pour titre : Ars memorandi notabilis per figuras evangclistarum. Cet art de se souvenir, d'apprendre par cœur les évangélistes, consiste en trente planches gravées en bois, imprimées sur le papier d'un seul côté, quinze sont remplies par le texte. Les figures représentent le signe distinctif de chaque évangéliste : un aigle, un ange, un lion et un bœuf. Les animaux sont debout sur leurs pattes de derrière, et tout cela est orné de sujets emblématiques , marqués par des numéros et expliqués dans le texte , suivant les évangélistes. Les caractères du discours sont semblables à ceux qu'on trouve dans les tombeaux de nos églises. Ce discours, nous l'avons dit, est entièrement séparé de la gravure ; jusqu'alors le texte en faisait partie en la précédant ou en la suivant. Cet ouvrage a été copié plusieurs fois dans le quinzième siècle.

Parmi les auteurs qui donnèrent un nouvel essor à l'étude de la mnémotechnie, et acquirent le plus de renom et de fortune, il faut mentionner Grégoire de Feinaigle ; il mit en circulation un procédé qui fut généralement adopté; il employait les localités. Pour expliquer ce que les mnémonistes entendent par localités, il semblerait assez naturel que nous fissions parler Feinaigle lui-même, et nous le ferions en effet volontiers si nous ne préférions encore la traduction pure et simple d'un passage de Cicéron : L'invention de Grégoire Feinaigle n'était vraiment pas autre chose.

« La mémoire a-t-elle quelque chose d'artificiel ou ne dépend-elle que de la nature. Il y a deux sortes de mémoires : l'une naturelle, l'autre artificielle. Quelquefois la mémoire naturelle, lorsqu'elle est portée à un haut degré , rivalise avec la mémoire artificielle ; mais celle-ci accroît et conserve par un ensemble de règles ce que nous devons à la nature. De même que ceux qui connaissent les lettres peuvent écrire ce qu'on leur a dicté et lire ce qu'ils ont écrit, ainsi ceux qui ont appris la mnémonique , peuvent attacher à certains lieux les choses qu'ils ont apprises, et à l'aide de ces lieux , les redire de mémoire. L'art de disposer et de fixer les images est une sorte d'écriture ; prendre ensuite la parole, c'est en quelque sorte lire.

Si nous avions devant nous un grand nombre de personnes de notre connaissance rangées en ordre, il nous serait égal de les nommer, en commençant patla première , par la dernière, ou par celle du milieu. De même, une fois que les placements sont bien coordonnés, nous pouvons prendre le point de départ au lieu qui nous convient ; avertis par les images, nous retrouvons chaque idée au poste qui lui fut assigné. Il est plus avantageux de disposer ses placementdans un endroit désert. La foule et le mouvement confondraient les images et en affaibliraient les traits, tandis que la solitude conserve dans leur entier ces ligures représentatives. Mais comme parmi les images il s'en trouve dont l'impression est durable, et se représente facilement à l'esprit, et d'autres qui, faibles, indécises, ne peuvent guère éveiller la mémoire, il faut considérer la cause de cette différence , afin de con naître les localités dont on doit se servir et celles qu'on doitéviter. La nature elle-même nous enseigne ce qu'il convient de faire. Si nous voyons dans la vie des choses insignifiantes, communes, ordinaires, il ne nous arrive pas souvent d'en garder la mémoire, car il n'y a guère que l'étrange ou le nouveau qui nous frappe l'esprit. Si nous voyons, ou si l'on nous raconte un fait éclatant, une action extraordinaire, grande, incroyable, ridicule, nous sommes dans l'habitude de nous en souvenir long-temps. Il faudra donc se former des images du genre de celles qui restent dans la mémoire. Elles auront cet avantage si nous choisissons des similitudes qui nous soient bien connues; si nous prenons des image* d'une rare beauté ou d'une laideur singulière. Mais. telle similitude frappe celui-ci, telle autre frappe celui-là. Souvent, quand nous prononçons sur la ressemblance d'un portrait , tout le monde n'est pas de notre avis, parce que chacun a sa manière de voir; il en est de même pour les images, voilà pourquoi il est à propos que chacun prenne celles qui lui conviennent. Nous recommandons cet exercice de la mnémotechnie, non pour en venir à savoir quelques vers, mais parce qu'il fortifie cette mémoire des choses, la seule qui serve dans la pratique ; rompus à ce travail difficile , nous passerons sans efforts à un procédé plus facile; mais comme en tout enseignement les préceptes de l'art ne peuvent rien sans un exercice assidu, de même dans la mnémonique, les règles n'ont de valeur que , grâce à l'activité de l'esprit , à l'étude, au travail, à l'application (Cicéron, rliétor., à Herennius, liv. ni). »

(I est facile de concevoir comment on passe progressivement de ces notions générales à des applications spéciales. Si par une progression inverse, nous voulions arriver de la science raisonnée à la mnémotechnie instinctive que les hommes de toutes leconditions se font à eux-mêmes journellement, nous [ prendrions pour intermédiaires le jardin des racines ! grecques d'Ancelotde Port-Royal , le jésuite Rufiier ' et les vers de Laragois , ce n'est pas là de la mnémotechnie, proprement dite , mais ce sont bien réellement des applications mnémoniques.

L'espace nous manque pour développer ici le der nier point de perfection, où est parvenu de nos jours l'art qui nous occupe ; mais pour satisfaire une curiosité que peut-être nos lignes ont fait naître, nous allons en résumer sommairement le mécanisme.

MACASIN UNIVEKSEL.

Toute la mnémotechnie moderne se résume dans une seule phrase, et cette phrase la voici : Sol lu nous mens ; rends les chants que fil l'an.

On peut donner un sens à ces dix mots, en le9 supposant adressés à un musicien-archéologue , qui aurait la prétention de reproduire fidèlement les mélodies que la mythologie nous dit sorties de la flûte de l'an ; il n'y parvient pas , et on lui dit : Sot, tu nous mens, rends les chants que fit Pan. Pour aider la mémoire,cette phrase peut se solfier sur les premières notes de la danse appelée le galop.

Comme en mnémotechnie, il n'y a pas de voyelles, on ne prononce que la première consonne de la phrase citée , et elle se prononce ainsi : 5e te ne me re le che que fe Pe. Pour écrire, on se contente de la lettre, que nous appellerons, si l'on veut, lettrechiffre , et les voici : *. t. n. m r. I. ch. h. f. P. Il nous reste, après avoir fait connaître Ja phrase mnémotechnique, l'avoir réduite à sa prononciation, et en avoir fait l'orthographe, a en donner la valeur. 5c :

0 te : \. — ne : 2. — me : 3. — re : k. — le :

5 __ che : 6. — que : 1 . — fe : 8. — Pe : 9. —

se.

te.

ne.

me.

re.

le.

che.

que.

fe.

Pe.

Ainsi on fera do 1745 : Ke-re le (on rejette le mille, on ne peut pas se tromper de mille ans sur une date). Il faut maintenant trouver un mot qui rappelle he-re-le identiquement, par exemple, querelle. Alors pour avoir la date de la bataille de Fontenoy. qui est 1745 , on dira : à Fontenoy , le maréchal de Saxe vida la querelle. Quant à nous, nous croyons certain que le mot querelle se fixera plus sûrement dans la mémoire de celui qui étudiera le règne de Louis XV que le chiffre de 1745.

On pense bien que ce n'est pas par caprice qu'une phrase aussi singulière que sot, tu nous mens, rends, etc., etc., a été choisie; des motifs adhérents à la science elle-même , ont déterminé à présenter la distribution précédente comme moyen de retenir l'équation entre les chiffres et les articulations. Voici du reste les analogies qui aideront à substituer un chiffre à une articulation : 0, ce chiffre répond à s, dont le signe est composé de deux demi-zéros qui, par leur addition donnent un zéro. 1 est représenté par le / qui n'a qu'un jambage ; 2 se retrouve dans les deux jambages de la lettre n ; par la même raison , 3 est dans les trois jambages de Ym. D'autres chiffres , comme le 8, se traduisent par consonnances ; pour Vf se trouvera lié par euphonie à son équivalent 8 . dans le mot fuite [fehuit).

Ce que nous venons de faire pour les dates se fait avec des applications spéciales et des procédés relatifs pour tous les genres de travaux.

Evariste Mahanho* de Movtvei,.

l-'igure mnémotechnique du XV* siècle ( bœuf de Saint-Marc )

iOI

COMTE DE LANCASTKË. — SEFTON.

Intérieur do l'église de Sefton.

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